Caractéristiques

- Titre : Brief History of a Family
- Titre original : Jiating jianshi
- Réalisateur(s) : Lin Jianjie
- Scénariste(s) : Lin Jianjie
- Avec : Zu Feng, Xilun Sun, Ke-Yu Guo, Muran Lin...
- Distributeur : Tandem
- Genre : Thriller, Drame
- Pays : Chine
- Durée : 1h40
- Date de sortie : 13 août 2025
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- Note du critique : 8/10 par 1 critique
Après 3 courts-métrages, le réalisateur chinois Lin Jianjie signe avec Brief History of a Family son premier long-métrage, un thriller psychologique brillant présenté dans de nombreux festivals, dont Sundance et Berlin.
Le film se concentre sur la rivalité entre deux camarades de classe, Wei, fils de bonne famille et Shuo, adolescent taiseux qui vit seul avec son père qui le brutalise. Les parents de Wei prennent Shuo en affection, à tel point que lorsque le père de Shuo trouve accidentellement la mort, ils l’accueillent spontanément au sein de leur foyer. Les tensions entre les deux adolescents vont alors aller crescendo, Wei le mauvais élève complexé ayant peur que sa place au sein de la famille soit remise en cause par cet intrus qui devient un second fils pour ses parents. D’ailleurs, quelles sont les véritables motivations de cet adolescent sur lequel ils savent si peu de choses ?
Un thriller psychologique autour de la peur d’être remplacé
Brief History of a Family est un thriller psychologique et drame familial dans lequel c’est principalement la subjectivité et les projections du fils de la famille, jaloux, qui s’expriment et débordent, contaminant la mise en scène et instillant un sentiment grandissant de paranoïa chez le spectateur, qui ne sait jamais vraiment s’il doit s’y fier ou se méfier de ce qu’il voit et croit percevoir. Le réalisateur a confié durant la promotion que le scénario possédait une part personnelle car lui-même est enfant unique et a voulu se démarquer adolescent face aux attentes que ses parents faisaient peser sur lui. Dans le film, Wei est un sportif ne souhaitant pas poursuivre d’études supérieures, ce qui crée d’importantes tensions avec son père, intellectuellement très exigeant. Son attitude devient ainsi pour lui une manière de se rebeller contre l’autorité paternelle, tout en souffrant d’avoir l’impression de décevoir ses parents. Lorsque Shuo le bon élève sensible appréciant la musique classique s’intègre peu à peu à la cellule familiale, Wei ressent de plus en plus sa présence comme une menace.
A tel point qu’on pourrait se dire, à un moment, que le film va prendre la même voie que le thriller très tapageur d’Emerald Fennell, Saltburn (où un jeune homme d’un milieu populaire s’intègre à une famille aisée jusqu’à la vampiriser et la faire exploser) et le film sait jouer avec ces attentes. Le personnage du jeune Shuo, élément extérieur « s’infiltrant » et intégrant peu à peu la famille aisée de son camarade Wei, restera quant à lui hermétique d’un bout à l’autre, en faisant un support de projection idéal : souhaite-t-il simplement s’intégrer et être reconnu par cette nouvelle famille, faire ses preuves auprès d’eux pour s’en faire aimer, ou bien agit-il de manière calculatrice par pur intérêt ? La fin ouverte apporte, à la dernière minute, un élément de réponse (en apparence, du moins) qui rend cette chute assez mélancolique.
Parmi les séquences marquantes, on retiendra notamment celle où Shuo rentre dans la chambre éteinte où Wei est déjà couché et se penche vers lui. Plutôt que de le suivre, la caméra reste fixe, nous laissant imaginer avec angoisse ce que l’adolescent pourrait faire à son frère adoptif, d’autant plus que nous entendons un bruit suspect. Lorsqu’il se relève et se couche à son tour, la caméra descend sur le visage de Wei, les yeux grand ouverts, qui pourrait sembler mort… ce que la séquence suivante viendra infirmer. Il devient alors apparent que le jeune homme a peur que l’intégration officielle de Shuo à la famille ne remette en question sa place au sein de celle-ci et l’amour de ses parents, signifiant alors une mort possible, bien que toute symbolique.
Une tension savamment entretenue
A partir du second acte, la caméra filme de plus en plus les protagonistes à distance, comme s’ils étaient observés, pour ne pas dire « stalkés », par une présence mystérieuse et menaçante, faisant monter la tension crescendo bien que l’on comprenne assez vite que ce parti pris est symbolique. Toute l’intelligence et le brio du réalisateur est que, bien que le film n’adopte jamais explicitement son point de vue, cela nous place dans la peau et la tête de Wei, nous faisons douter de notre sentiment personnel à l’égard de Shuo et de notre propre jugement quant à ses motivations et ce qu’il a en tête.
La rivalité entre les deux garçons est bien développée et avec subtilité, notamment dans le premier acte, où Wei se sent presque « obligé » de se lier d’amitié avec Shuo et de se montrer gentil avec lui parce-qu’il est battu par son père et que ses parents se sont attachés à lui. Cela rend leurs rapports, brutaux dès le départ – le premier plan, Shuo tombe d’un grillage au lycée car Wei lui balance un ballon de basket en pleine tête – des plus ambivalents, même quand le fils se radoucit à son égard et tente de s’intéresser à lui. Leur affrontement à un jeu de stratégie chinois est en ce sens très éloquent, Shuo parvenant à retourner la situation à son avantage en montrant à son camarade qu’il a compris sa manière de faire avec lui.
Cette entrée en matière permet de poser de solides bases pour instaurer une tension qui ira crescendo jusqu’à un climax symbolique, après que Wei ait accusé (probablement auprès de la police bien que nous n’en aurons jamais le cœur net) Shuo de manipuler ses parents, voire d’avoir menti sur les violences familiales qu’il subissait et la mort de son père : le jeune homme s’entraîne à la salle de sport et des fondus enchaînés font se superposer son image et celle de Shuo, comme si ce dernier était à la fois un rival et un doppelgänger qui obsède l’adolescent.
La belle surprise estivale du cinéma chinois
La réalisation de Lin Jianjie est élégante. Ses plans aux cadrages travaillés, très esthétiques, entre plans rapprochés et plus distanciés, et la très belle photographie de Zhang Jiahao, font osciller le spectateur en permanence entre sentiment d’intimité et de menace. L’assez grande variété dans les types de plans et de cadrages participe à la complexité du film, de même que quelques ruptures de ton stylistiques efficaces à des moments-clés.
Enfin, le point de vue des parents est également traité de manière intéressante (plus particulièrement par le biais de la mère) et permet de s’intéresser au contexte chinois, où la population est encouragée à faire plus d’un enfant et où le fait de ne pas en avoir (ou de n’en avoir qu’un) peut être perçu comme un échec… ce qui participe sans doute à la fragilité de Wei, au-delà de son âge et de son côté mauvais élève qui a peur de ne pas correspondre aux attentes de ses parents.
Au final, Brief History of a Family se révèle être une excellente surprise, une œuvre hybride entre le film d’auteur auscultant les liens complexes unissant les différents membres d’une famille que l’arrivée d’un élément extérieur permet de révéler, et thriller psychologique intense sur la rivalité entre deux adolescents. Malgré l’adoption évidente des codes du thriller et un travail très efficace et subtil autour du son dans la pure tradition des films de genre, le film de Lin Jianjie ne va pas véritablement là où on l’attend (ce qui pourra sans doute décontenancer certains spectacteurs) mais gagne, à nos yeux, en puissance d’évocation. Jusqu’à se terminer sur un plan quasi-final prenant d’un coup une dimension poétique d’une belle force et achevant d’appuyer la dimension symbolique de l’œuvre. Au final, Shuo n’est-il pas celui que Wei aurait aimé être, exprimant ainsi la souffrance qu’il ressent au sein de sa famille, la pression parentale tenant lieu de violence invisible ?