[Critique] Amadeus : Récit d’une jalousie dévorante

Caractéristiques

  • Titre : Amadeus
  • Genre : pièce de théâtre
  • Ecriture : Peter Shaffer adaptation de Olivier Solivérès
  • Mise en scène : Olivier Solivérès
  • Avec : Jérôme Kircher, Thomas Solivérès, Lison Pennec, Eric Berger, Laurent d’Olce, Philippe Escudié, Romain Pascal...
  • Durée : 125 minutes
  • Lieu(x) de représentation : Théâtre Marigny
  • Dates : à partir du 22 janvier 2026 jusqu'au 7 juin 2026
  • Note : 8/10

Créée en 1979, Amadeus est une pièce de Peter Shaffer, récompensée par le Tony Award de la meilleure pièce en 1981. Inspirée de la courte tragédie Mozart et Salieri de Pouchkine (1830), l’auteur y propose une biographie romancée de Mozart, centrée sur la rivalité – réelle ou fantasmée – qui l’opposa au compositeur de la cour impériale, Antonio Salieri. Le texte connaît une postérité exceptionnelle grâce au film éponyme de Miloš Forman, sorti en 1984, couronné de huit Oscars, sur un scénario également signé Shaffer.

Déjà monté en France au Théâtre Marigny en 1982, Amadeus revient en 2026 sous la direction d’Olivier Solivérès (Molière de la mise en scène pour Le Cercle des Poètes disparus). Porté par une troupe de quatorze artistes mêlant comédiens, chanteurs lyriques et musiciens, avec dans les rôles titres Jérôme Kircher (Salieri) et Thomas Solivérès (Mozart), le spectacle ambitionne de faire résonner à nouveau le mythe dans cet écrin prestigieux des Champs-Élysées.

Une immersion fastueuse dans la Vienne impériale

Amadeus s’ouvre sur la confession d’un vieil homme brisé : Antonio Salieri, compositeur officiel de la cour impériale, affirme être responsable de la mort de Mozart, survenue trente-deux ans plus tôt. Figure respectée, serviteur fidèle de l’Empereur et de Dieu, Salieri voit son existence parfaitement ordonnée vaciller le jour où il rencontre Wolfgang Amadeus Mozart. En face de lui, un jeune génie fulgurant, grossier, provocateur, souvent ridicule dans son comportement, mais capable de faire jaillir une musique d’une pureté presque divine. Dès lors, Salieri devient le narrateur de sa propre chute. Déchiré entre admiration sincère et jalousie obsessionnelle, il ne supporte pas que Dieu ait choisi un être qu’il juge indigne pour incarner un tel talent. Cette tension intime nourrit une rivalité aussi psychologique que spirituelle, jusqu’à faire naître un projet funeste : faire taire Mozart.

Olivier Solivérès s’appuie sur une scénographie particulièrement immersive, imaginée par Roland Fontaine, qui plonge le spectateur au cœur de la Vienne impériale. Avant même le lever de rideau, l’expérience commence : placeurs costumés, bougies et candélabres encadrant la scène, mystérieux chuchotements… Sur le plateau, un clavecin trône à droite, et un violoniste en perruque et redingote circule entre les rangs, brouillant la frontière entre scène et public. L’action débute précisément à Vienne, le 2 novembre 1823, et l’illusion fonctionne pleinement. Les somptueux costumes d’époque signés David Belugou, les perruques et maquillages de Nathalie Tissier, ainsi que l’utilisation ponctuelle de l’italien, contribuent à une reconstitution élégante et cohérente, où chaque détail renforce la sensation d’immersion totale.

L’insolence du génie face au poison de la jalousie

Le spectacle s’ouvre sur un Salieri vieillissant, seul en scène, qui s’adresse directement au public comme à des « fantômes du futur ». À travers cette confession tardive, il interroge sa place dans la postérité et entreprend de raconter sa rivalité avec Mozart. Narrateur omniprésent, Salieri guide le récit, introduit les personnages à leur entrée et comble les ellipses, imposant son regard subjectif sur les événements. Face à lui, Mozart apparaît comme son exact opposé. Là où Salieri cultive l’austérité, la retenue et un discours volontiers solennel, le jeune prodige affiche une fantaisie juvénile et un goût prononcé pour la provocation. Son langage est cru, son comportement souvent obscène, ses frasques conjugales assumées, et son rapport à l’argent totalement inconséquent. Tous deux partagent une même passion pour la musique, mais là où Mozart la laisse jaillir avec une insolence instinctive, Salieri s’y accroche comme à une discipline sacrée, ce qui ne fait qu’exacerber sa frustration et sa jalousie.

Cette opposition nourrit un texte où l’humour, assez présent, contraste avec la lente descente aux enfers des personnages. À mesure que la musique de Mozart s’impose comme une évidence, elle renvoie Salieri à sa propre médiocrité. Sous couvert d’aide et de bienveillance, le compositeur de la cour déploie une hypocrisie glaçante, œuvrant patiemment à la chute de celui qu’il prétend protéger. La mise en scène accentue ce basculement progressif : tandis que Salieri prospère socialement, Mozart s’éteint peu à peu. Ses costumes et coiffures deviennent notamment de plus en plus modestes, traduisant visuellement la précarité et l’isolement, jusqu’à frôler la folie. La durée même de la pièce permet de saisir l’ampleur de cette machination étalée sur plusieurs années, donnant au drame toute sa profondeur. De bout en bout, Jérôme Kircher impressionne par une présence quasi ininterrompue sur scène, livrant une composition intense et nuancée d’un Salieri rongé de l’intérieur. Face à lui, Thomas Solivérès incarne un Mozart exubérant, immature et gesticulant, au rire immédiatement reconnaissable, évoquant inévitablement celui popularisé par le film de Miloš Forman. Un duo parfaitement déséquilibré, au service d’une tragédie aussi cruelle que fascinante.

Une fresque lyrique et virtuose

Autour du duo central, la distribution secondaire se révèle particulièrement solide. Les figures de l’Empereur ou de Constanze, notamment, sont campées avec justesse et participent pleinement à la richesse du récit. Le plateau réunit une troupe dense et investie, composée notamment de Lison Pennec, Éric Berger, Laurent d’Olce, Philippe Escudié, Romain Pascal, Laurent Arcaro, Artus Maël, Flore Philis, Stella Siecinska, Loïc Simonet, Marjolaine Alziary et Jade Robinot, tous contribuant à l’énergie collective du spectacle. Le chœur des proches de Salieri, chargé de rapporter rumeurs et commentaires, est constitué de chanteurs lyriques qui donnent chair aux opéras de Mozart. Si une partie de la bande sonore est enregistrée, plusieurs musiciens – notamment des cordes – interviennent en direct sur scène, donnant à la musique toute son ampleur. Les airs les plus célèbres du compositeur, de « La Flûte enchantée » à « Don Giovanni », en passant par » Les Noces de Figaro » ou « L’Enlèvement au sérail », sont interprétés en live, renforçant l’émotion et rappelant avec force le génie du compositeur autrichien.

La mise en scène d’Olivier Solivérès impressionne par sa maîtrise de l’espace et sa capacité à orchestrer un grand nombre d’interprètes sans jamais perdre en lisibilité. Un cadre mobile, descendant du plafond, permet de créer différents espaces – scène d’opéra, chambre, salon – tout en symbolisant le théâtre dans le théâtre. Une tenture blanche, volontairement discrète, rappelle l’époque sans alourdir le décor. Le plateau tournant est utilisé avec intelligence, faisant apparaître et virevolter les personnages, et autorisant quelques audaces plus contemporaines, comme cette scène du Nouvel An figée dans un arrêt sur image chorégraphié. La profondeur de champ est constamment exploitée : Mozart battant la mesure au premier plan, spectateurs ou courtisans en périphérie, cantatrice en arrière scène, le tout magnifié par un remarquable travail de lumières. Les entrées par la salle, la manipulation directe des éléments de décor par les comédiens et la fluidité des enchaînements de scènes confèrent à l’ensemble un rythme soutenu et une impression de fresque vivante, aussi spectaculaire que cohérente.

Avec cette nouvelle mise en scène d’Amadeus, Olivier Solivérès livre un spectacle intense et profondément incarné. Porté par un duo central remarquable et une troupe investie, le spectacle séduit par son immersion fastueuse, son intelligence dramaturgique et sa virtuosité scénique. Une relecture accessible et brillante que nous vous recommandons chaudement !

Article écrit par

Lorsqu’elle n’enseigne pas l’italien, Lucie Lesourd aime discuter de sa passion pour le cinéma, le théâtre et les comédies musicales. Spécialisée en littérature young adult et grande amatrice de polars et thrillers, elle rejoint Culturellement Vôtre en février 2020 pour y partager ses avis lecture et sorties culturelles. Depuis, elle est également devenue une (excellente) critique de cinéma et parle régulièrement de cinéma de genre (avec une prédilection pour les films d’horreur) et de cinéma d’auteur.

Et maintenant, on fait quoi ?

L'équipe de Culturellement Vôtre vous remercie pour vos visites toujours plus nombreuses, votre lecture attentive, vos encouragements, vos commentaires (en hausses) et vos remarques toujours bienvenues. Si vous aimez le site, vous pouvez nous suivre et contribuer : Culturellement Vôtre serait resté un simple blog personnel sans vous ! Alors, pourquoi en rester là ?

+1 On partage, on commente

Et pour les commentaires, c'est en bas que ça se passe !

+2 On lit d'autres articles

Vous pouvez lire aussi d'autres articles de .

+3 On rejoint la communauté

Vous pouvez suivre Culturellement Vôtre sur Facebook et Twitter (on n'a pas payé 8 euros par mois pour être certifiés, mais c'est bien nous).

+4 On contribue en faisant un don, ou par son talent

Culturellement Vôtre existe grâce à vos lectures et à l'investissement des membres de l'association à but non lucratif loi 1901 qui porte ce projet. Faites un don sur Tipeee pour que continue l'aventure d'un site culturel gratuit de qualité. Vous pouvez aussi proposer des articles ou contribuer au développement du site par d'autres talents.

S’abonner
Notification pour

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x