Caractéristiques
- Titre : Le Testament d'Ann Lee
- Titre original : The Testament Of Ann Lee
- Réalisateur(s) : Mona Fastvold
- Avec : Amanda Seyfried, Lewis Pullman, Tim Blake Nelson...
- Distributeur : The Walt Disney Company France
- Genre : Biopic, Drame, Historique, Musical
- Pays : Grande-Bretagne, Etats-Unis
- Durée : 137 mintes
- Date de sortie : 11 mars 2026
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- Note du critique : 7/10 par 1 critique
Avec Le Testament d’Ann Lee, Mona Fastvold, co-scénariste de The Brutalist, signe une reconstitution historique autour d’une figure religieuse aussi méconnue que fascinante. Présenté en avant-première en compétition officielle à la Mostra de Venise 2025, ce biopic musical ambitieux s’attache au destin d’Ann Lee, incarnée par Amanda Seyfried, habitée et magnétique.
Un destin mystique
L’action se passe en Angleterre au milieu du XVIIIᵉ siècle. Issue d’un milieu modeste, marquée dès l’enfance par une foi rigoureuse, Ann Lee trouve refuge au sein de la Wardley Society, un groupe issu du mouvement Quakers. Les fidèles y pratiquent une forme de culte physique et extatique, mêlant chants et transes collectives, qui leur vaudra le surnom de « Shaking Quakers ». Très vite, Ann Lee s’impose comme une figure centrale, prêchant l’égalité spirituelle et sociale. Elle défend la chasteté comme voie de salut et incarne, pour ses adeptes, une manifestation féminine du Christ. Autour d’elle se cristallise une communauté prête à tout sacrifier pour bâtir une utopie religieuse affranchie des hiérarchies traditionnelles. Mais cette ferveur mystique, nourrie de convictions radicales, se heurte rapidement aux violences du monde extérieur et aux contradictions internes du groupe.
Pour raconter cette trajectoire hors norme, le film adopte un dispositif singulier : une narratrice s’adresse directement au spectateur et déroule la vie d’Ann Lee comme on transmettrait une légende fondatrice. Cette oralité assumée, renforcée par un chapitrage régulier, confère au récit une dimension quasi mythologique. La reconstitution de l’époque impressionne, avec ses costumes austères et ses décors sombres éclairés à la lueur vacillante des bougies. Les premières séquences flirtent avec une forme de folk horror où cris, tremblements et extases collectives traduisent une foi vécue avec ferveur. Le film oscille ensuite entre drame historique et comédie musicale, et ce mélange des genres, parfois déstabilisant, témoigne d’une œuvre qui prend des risques, sans renoncer à une tonalité grave, ponctuée de rares mais bienvenus éclats d’humour.

Corps, chants et transe
Dès ses premières minutes, Le Testament d’Ann Lee impose une expérience sensorielle déroutante. Le film s’ouvre sur une chorégraphie énigmatique de femmes en prière, dont les chants et psalmodies se mêlent à des mouvements convulsifs. Très vite, la musique devient omniprésente et les danses s’imposent comme de véritables moments de communion. Cette effervescence permanente épouse la nature même du groupe qu’il dépeint, une communauté en mouvement constant, bruyante et vibrante. Au centre de cette ferveur, Amanda Seyfried impressionne par son engagement total, au jeu comme au chant. Sa performance charismatique justifie pleinement sa nomination aux Golden Globes 2026 dans la catégorie Meilleure actrice dans un film musical ou une comédie. La musique, composée par Daniel Blumberg, s’inspire directement des hymnes traditionnels des Shakers, tout en les réinventant à travers des compositions originales.
Déjà salué pour son travail sur The Brutalist – qui lui a valu l’Oscar de la meilleure musique de film en 2025 – Blumberg signe ici une partition immersive, où le silence n’a presque jamais droit de cité. Même dans les moments les plus calmes, des souffles, des percussions discrètes ou des bruissements maintiennent une tension sonore constante. Cette intensité musicale est magnifiée par une mise en scène particulièrement travaillée. La caméra, souvent mobile, épouse les corps en transe, tourbillonne autour des danseurs, s’élève en plans zénithaux ou glisse en longs travellings. La photographie, tournée sur pellicule 35 mm et dominée par des couleurs sombres, confère au film une aura presque hypnotique, et plusieurs plans marquent durablement par leur puissance visuelle. Toutefois, si la première partie séduit par son rythme et ses transitions fluides, la suite souffre de quelques longueurs. Les ellipses se multiplient, la narration devient plus monotone et l’ambition de raconter une vie entière finit par alourdir l’ensemble.

Fascination sans adhésion : les limites d’un portrait trop frontal
Si le film fascine par sa forme, il laisse toutefois à distance l’intériorité de son personnage central. Ann Lee apparaît comme une figure profondément religieuse, marquée dès l’enfance par la violence et le deuil. Mariée très jeune, elle perd successivement ses quatre enfants durant leur première année de vie, une succession de drames qu’elle interprète comme une punition divine. Elle trouve dans la religion un refuge autant qu’un cadre structurant, allant jusqu’à faire de la chasteté un principe cardinal, présenté comme la seule voie possible vers Dieu. Pourtant, le film ne cherche jamais à trancher : Ann Lee est-elle animée par une foi sincère ou construit-elle, consciemment ou non, un système de croyances pour survivre à ses traumatismes ? Cette ambiguïté, assumée, participe à la singularité du portrait, mais constitue aussi l’une de ses limites car l’on n’accède jamais pleinement aux doutes ou aux élans intimes de cette femme dont les convictions demeurent énigmatiques jusqu’au bout.
À cette distance émotionnelle s’ajoute une abondance de thèmes que le film peine parfois à développer. Féminisme, religion, patriarcat, sectarisme, utopie communautaire… En cherchant à condenser toute une vie en un seul récit, la réalisatrice ouvre de multiples pistes sans toujours les mener à terme, donnant parfois l’impression d’un discours trop vaste pour son propre cadre. Cette dispersion affaiblit notamment la compréhension du mouvement des Shakers. Le ralliement de nouveaux adeptes repose presque exclusivement sur une révélation mystique peu questionnée par le film, qui préfère l’énoncer comme un fait fondateur plutôt que d’en interroger la portée ou la crédibilité. Le rapport à la religion reste lui aussi ambigu : ni condamnation ni adhésion assumée, mais un entre-deux qui privilégie la fascination à l’analyse critique. Ces choix renforcent l’étrangeté du film, sa beauté plastique et son pouvoir d’attraction, mais laissent aussi le spectateur à distance, plus intrigué que réellement touché.
Œuvre singulière et audacieuse, Le Testament d’Ann Lee impressionne donc par sa maîtrise formelle, tout en peinant, à force de frontalité, à faire ressentir pleinement les ressorts intimes de ses personnages. Porté par une proposition musicale singulière et une interprétation magnétique d’Amanda Seyfried, le film n’en demeure pas moins une expérience de cinéma rare, déroutante et stimulante, qui impose une voix d’autrice affirmée.




