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[Critique] L’Abandon : chronique d’un engrenage annoncé

Caractéristiques

  • Titre : L'Abandon
  • Réalisateur(s) : Vincent Garenq
  • Avec : Antoine Reinartz, Emmanuelle Bercot, Emma Boumali, Nedjim Bouizzoul, Azize Kabouche...
  • Distributeur : UGC Distribution
  • Genre : Drame
  • Pays : France
  • Durée : 100 minutes
  • Date de sortie : 13 mai 2026
  • Acheter ou réserver des places : Cliquez ici
  • Note du critique : 9/10

Nouveau long-métrage co-écrit et réalisé par Vincent Garenq (Au nom de ma fille, L’Enquête, Présumé Coupable), et inspiré du livre Les Derniers Jours de Samuel Paty de Stéphane Simon, L’Abandon, présenté en hors-compétition au Festival de Cannes 2026, raconte les onze derniers jours de Samuel Paty. Le professeur d’histoire-géographie, assassiné par arme blanche et décapité à la sortie du collège de Conflans-Sainte-Honorine, le 16 octobre 2020, par un djihadiste tchétchène, pour avoir montré des caricatures de Mahomet lors d’un cours sur la liberté d’expression.

Un engrenage en onze jours

Comment, en onze jours, sommes-nous passés d’un cours sur la liberté d’expression à l’assassinat d’un professeur ? C’est la question à laquelle tente de répondre L’Abandon – Les 11 derniers jours de Samuel Paty. Samuel Paty est un professeur d’histoire-géographie tout ce qu’il y a de plus normal. Séparé de sa compagne, avec laquelle il a eu un enfant âgé de cinq ou six ans au moment des faits, il mène une vie tranquille. Apprécié aussi bien par ses collègues que par ses élèves, il n’hésite pas à faire quelques blagues en classe. Durant ces onze derniers jours, il va donc, comme le prévoit le programme de quatrième, donner un cours sur la liberté d’expression. Pour la première classe, tout se passe bien. Avant de montrer des caricatures susceptibles de choquer, il demande si certains élèves souhaitent sortir. Quelques-uns le font, mais aucun problème majeur ne survient.

Seule une jeune fille, pensant que Samuel Paty visait les élèves musulmans, va en parler à sa mère. Mais, après un appel entre le professeur et cette dernière, ainsi qu’une explication avec l’adolescente, tout semble réglé. C’est lors du second cours, auquel n’assiste pas une élève problématique exclue pendant deux jours, que tout bascule. Elle raconte un mensonge à son père, qui relaie ensuite cette version sur les réseaux sociaux. À partir de là, tout se dégrade progressivement. Entre un faux imam venant soutenir le père, l’amplification de l’affaire sur les réseaux sociaux, les menaces reçues par le collège, certains collègues de M. Paty qui ne le soutiennent pas, ainsi que l’imbroglio administratif autour de la gestion de la menace, tout mènera au drame et à un profond sentiment d’abandon. Pour raconter cela, le long-métrage adopte plusieurs points de vue.

image Antoine Reinartz l'abandon
Copyright Guy Ferrandis

Des regards face au basculement

Le premier est évidemment celui de Samuel Paty, incarné par Antoine Reinartz, remarquable de sensibilité et d’intériorité dans ce rôle. Le comédien parvient à faire exister toute l’humanité et la simplicité de cet homme ordinaire progressivement broyé par une situation qui le dépasse totalement. Pris dans une spirale qu’il ne contrôle plus, Samuel Paty voit peu à peu son quotidien basculer dans une angoisse permanente, jusqu’à craindre pour sa propre vie ainsi que pour celle de ses proches. Le film capte avec justesse cette montée progressive de la peur, d’autant plus glaçante qu’elle naît d’éléments d’abord perçus comme anodins.

Le long-métrage adopte également le point de vue de la principale, interprétée par une formidable Emmanuelle Bercot. Principal soutien du professeur, elle tente constamment d’apaiser les tensions et de protéger son enseignant malgré des moyens limités et des procédures kafkaïennes. À travers elle, le film montre aussi l’impuissance grandissante d’une institution scolaire dépassée par un emballement qui prend des proportions incontrôlables.

Nous suivons également le père de la jeune fille, incarné par le très bon Nedjim Bouizzoul. Le personnage évite heureusement toute caricature. Aveuglé par la colère et le mensonge de sa fille, il s’enferme progressivement dans une logique de croisade personnelle alimentée par les réseaux sociaux et les soutiens qu’il y trouve. Enfin, il y a Bachira, interprétée par Emma Boumali, très juste dans ce rôle complexe. Son mensonge naît avant tout d’un désir immature de revanche contre le collège plutôt que d’une réelle volonté de nuire à Samuel Paty. C’est justement cette banalité du point de départ qui rend l’ensemble encore plus vertigineux : le film montre comment une succession d’irresponsabilités, de maladresses et de lâchetés peut conduire à l’irréparable.

image emma boumali l abandon
Copyright 2026 – OUTSIDE FILMS – LES FILMS DU KIOSQUE – UGC IMAGES – FRANCE 3 CINÉMA – UMEDIA

Entre reconstitution et approche humaine

Ces différents points de vue permettent ainsi de mieux saisir toute la mécanique qui mène au drame. Il est d’ailleurs précisé en avant-propos que L’Abandon respecte scrupuleusement les faits tels qu’ils se sont déroulés. Le scénario s’appuie sur les révélations de l’enquête et du procès, mais aussi sur une collaboration avec Mickaëlle Paty, sœur de Samuel Paty. Pourtant, Vincent Garenq évite soigneusement l’écueil du simple « film dossier » ou du récit purement didactique. En privilégiant une approche profondément humaine, le réalisateur immerge constamment le spectateur au plus près des personnages, de leurs doutes et de leur quotidien. Cette proximité rend alors le récit particulièrement éprouvant, tant le sentiment d’inéluctabilité devient pesant au fil des scènes.

Le traitement se révèle également nuancé. Si le père de la jeune fille s’en prend violemment à Samuel Paty et au collège, le film rappelle que la majorité des parents d’élèves soutient l’enseignant. Même constat du côté des professeurs, dont la plupart lui apportent leur soutien malgré certaines tensions internes. Vincent Garenq refuse ainsi toute simplification excessive et préfère montrer la complexité humaine et institutionnelle de cette affaire.

image vincent garencq l abandon
Copyright Guy Ferrandis

La défaillance des institutions

Mais l’abandon évoqué dans le titre concerne avant tout les institutions. Bien sûr, personne ne pouvait imaginer ce qui allait se produire, même si plusieurs signes avant-coureurs existaient. Pourtant, qu’il s’agisse des renseignements, du rectorat, de la préfecture, de l’académie, de la police ou encore du maire, aucun n’a réellement pris la mesure des menaces qui pesaient sur le collège et l’enseignant. Cela tient autant au manque de communication entre les services qu’à la lourdeur absurde des procédures administratives.

Dans une scène particulièrement édifiante, la principale demande simplement quelle est la marche à suivre face à une menace visant l’établissement. La réponse tombe alors presque comme une aberration bureaucratique : il faut contacter pas moins de six ou sept institutions différentes. Le film fait ainsi naître un profond sentiment d’impuissance face à un système incapable de réagir avec efficacité alors même que le danger devient de plus en plus tangible.

image emmanuelle bercot l abandon
Copyright Guy Ferrandis

La puissance de la sobriété

Côté mise en scène, Vincent Garenq privilégie logiquement un réalisme sobre et sans artifices. La réalisation refuse tout sensationnalisme et accompagne les personnages avec beaucoup de retenue. Ce parti pris renforce d’autant plus la violence émotionnelle du récit : le film n’a jamais besoin d’en faire trop pour se révéler profondément glaçant. Les transitions entre les différents points de vue demeurent fluides, tandis que le rythme maintient une tension constante durant près d’une heure quarante. Discrète mais toujours juste, la musique de Nicolas Errèra accompagne efficacement certains moments-clés sans jamais appuyer artificiellement l’émotion.

Sans chercher le pathos ni la démonstration appuyée, L’Abandon – Les 11 derniers jours de Samuel Paty s’impose finalement comme une œuvre profondément humaine et particulièrement éprouvante. Vincent Garenq y dissèque avec précision une mécanique collective faite d’aveuglement, de maladresses, de mensonges et de défaillances institutionnelles ayant conduit à l’irréparable. Un film sobre, glaçant et nécessaire, qui laisse durablement le spectateur face au vertige de cette tragédie annoncée.

Note personnelle :

Étant conflanais et ayant toujours vécu à Conflans-Sainte-Honorine, ce film possède forcément une résonance particulière à mes yeux. Il m’a évidemment touché de manière plus directe que d’autres œuvres traitant de faits divers tragiques. J’ai toutefois fait de mon mieux pour conserver une approche objective dans cette critique, en me concentrant avant tout sur les qualités cinématographiques et le point de vue proposé par Vincent Garenq.

Article écrit par

Adore le cinéma en général, que ce soit les gros blockbusters ou les plus petits films, les séries TV et les jeux vidéo. Il réalise de nombreux tests de blu-ray et films en UHD 4K et couvre l'actualité cinématographique en salles.

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