Caractéristiques
- Titre : Le Diable s’habille en Prada 2
- Réalisateur(s) : David Frankel
- Scénariste(s) : Aline Brosh McKenna
- Avec : Anne Hathaway, Meryl Streep, Emily Blunt, Stanley Tucci, Simone Ashley, Lucy Liu, Justin Theroux, Pauline Chalamet, Lady Gaga...
- Distributeur : The Walt Disney Company France
- Genre : Comédie
- Pays : Etats-Unis
- Durée : 1h59
- Date de sortie : 29 avril 2026
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- Note du critique : 6/10 par 1 critique
A l’heure où l’industrie hollywoodienne fait le tour de tous les succès des années 90 et 2000 pour proposer suites et reboots, doit-on s’étonner de voir débarquer en salles Le Diable s’habille en Prada 2 ? Sans doute pas et, autant être honnête : nous n’attendions pas grand-chose en allant découvrir le film. Après tout, l’œuvre originelle, déjà réalisée par David Frankel (Marley et moi) et sortie en 2006, tout aussi sympathique soit-elle, appartient à une époque révolue : celle d’avant la crise financière de 2008. Une franchise telle que Sex & the City l’avait ignoré et avait, en 2010, foncé droit dans le mur en proposant une suite cinématographique indigeste qui avait pour parti pris de nier la réalité de manière outrancière, en faisant l’un des pires exemples du genre.
Avec Meryl Streep toujours à l’affiche et le retour du reste du casting principal (Anne Hathaway, Emily Blunt et Stanley Tucci), nous nous attendions évidemment à mieux, mais sur le mode d’une simple suite nostalgique misant à fond sur le fan service. Si la nostalgie et le fan service sont bien présents, cette suite surprend en revanche en se connectant de manière assez lucide à l’ère du temps et à la désillusion qui guette le journalisme et la presse. De sorte que l’on est finalement assez clément avec les (grosses) ficelles et défauts de formatage du film, qui comporte aussi quelques longueurs.
2006/2026 : du job de rêve au licenciement économique
Le diable s’habille en Prada 2 débute presque de la même manière que le premier opus : le personnage d’Andy Sachs (Anne Hathaway) avance d’un pas rapide à travers les rues new-yorkaises de bon matin, en même temps que de nombreuses femmes faisant partie de l’élite de la Grosse Pomme. Le film continuera d’enchaîner les avant-après destinés aux fans de la première heure (le fameux fan service), mais le parallèle avec le film de 2006 a ici son importance. Vingt ans plus tôt, Andy, maladroite et mal fagotée, rêvait de devenir une journaliste « sérieuse » et se rendait à un entretien au magazine de mode Runway (simili-copié du Vogue US) dans l’espoir d’être prise en stage en tant que première assistante de la rédactrice en chef, Miranda Priestley (Meryl Streep).
Lors de l’ouverture de cette suite, on ne peut que constater qu’elle a conservé l’élégance acquise durant son expérience au sein du magazine et, durant quelques secondes, on se demande où elle travaille. La suite nous révèle vite qu’elle a accompli son rêve et est devenue une journaliste réputée travaillant sur des investigations et reportages pour un grand journal. Récompensée devant ses pairs, elle apprend au moment où elle se lève de table pour recevoir son trophée qu’elle et la majeure partie de ses collègues viennent d’être licenciés pour motif économique.
Cette ouverture donne le ton de ce qui sera un film plus lucide sur le milieu et pessimiste par rapport à notre époque que ne l’était son prédécesseur… tout en faisant ouvertement « le job » et en retombant dans ses carcans de produit commercial juste au bon moment avec suffisamment de dextérité pour ne pas froisser les nombreuses marques sur lequel le film a pu compter pour faire du placement de produits… mais avec également suffisamment de finesse pour ne pas s’aliéner les spectateurs convaincus par cette approche et le message de cette suite.
Derrière les paillettes : les dangers guettant la presse écrite
Le coup de tonnerre initial qui entraîne le retour d’Andy Sachs au sein de la rédaction de Runway a donc été conçu pour permettre une critique des pressions financières pesant de plus en plus sur la presse écrite et menaçant la liberté des médias, de plus en plus possédés ou rachetés par des milliardaires ou de grands groupes plus intéressés à l’idée de « s’acheter » une légitimité grâce à des titres prestigieux qu’à véritablement défendre le journalisme et la liberté de la presse à une heure où politique et conflits d’intérêts sont légion.
Une critique qui sera développée lorsque Andy découvre que Miranda Priestly et Runway sont en difficulté et qu’un milliardaire de la tech désinvolte (qui a divorcé et s’est recasé avec… Emily, passée non pas directrice commerciale de Prada mais de… Dior) lorgne fortement sur le légendaire magazine de mode… avec tous les compromis que cela comporte en termes de ligne éditoriale pour la rédaction du magazine, menacée d’être virée et remplacée par des gens payés pour faire des articles à clic écrits pour plaire aux algorithmes, que les gens liront aux toilettes comme le formalise très justement Nigel, l’assistant de Miranda – le toujours très classe Stanley Tucci. Le diable s’habille en Prada 2 montrera ainsi les affres d’un changement de direction quand le précédent propriétaire meurt soudainement et est remplacé par son fils marketeux, et les plans liés à un possible rachat en parallèle du prestigieux MET Gala et de la Fashion Week italienne.
Le film est honnête sur ce qui était déjà fondamentalement, bien avant l’ère de l’IA et du tout numérique, le fonctionnement d’un magazine de luxe : un magazine qui peut certes proposer des shootings, chroniques et articles journalistiques de très grande qualité, mais qui est en assez grande partie financé par les annonceurs étalant leurs publicités à chaque numéro – et encore plus aux Etats-Unis où la part de pubs dans le Vogue US est souvent bien supérieur à celui des éditions européennes.
Peu de temps après son retour à Runway, Andy apprend ainsi que le tout numérique et les ventes de magazines en baisse font que la rédaction est obligée de se focaliser sur les performances des articles en ligne, qui dictent à peu près tout ou presque, et se contenter de moyens limités pour les shootings mode. Signe des temps qui changent, Miranda la visionnaire a dû se résoudre à aller dans ce sens pour conserver sa place et le rôle de son assistante est surtout de l’empêcher de proférer des insanités très peu « woke » en public. Comble de la déchéance, elle doit suspendre elle-même son manteau depuis que le management tyrannique et autoritaire est dénoncé et montré du doigt. Malgré les gentils taquets envoyés au personnage – incarné par une Meryl Streep des grands jours, qui prend manifestement beaucoup de plaisir à retrouver son rôle – le message sous-jacent est clair : le journalisme est en danger et les nouveaux grands manitous qui tiennent les cordons de la bourse oublient un peu vite que la légitimité et le prestige qu’ils pensent pouvoir acquérir avec un gros chèque a été bâti par des visionnaires comme Anna Wintour… euh, Miranda Priestly.
Car, s’il est de notoriété publique que Runway est calqué sur le Vogue américain et le personnage de Miranda sur sa directrice de publication depuis 1988, la légendaire Anna Wintour, Le diable s’habille en Prada 2 est en réalité un message subtil (mais pas si subliminal que ça) aux dirigeants de CondeNast et à rien de moins que… Jeff Bezos.
Une critique des pressions actuelles sur les médias… en forme de subtile missive adressée à Jeff Bezos
Le diable s’habille en Prada 2 a fait grand bruit à sa sortie aux Etats-Unis et Meryl Streep a pas mal martelé en interview (à raison) l’importance du vrai journalisme et de la liberté de la presse, et pour une très bonne raison : le film est sorti quelques jours avant le MET Gala 2026, boycotté par de nombreuses personnalités (dont le maire de New-York et… Meryl Streep) au motif qu’il a été en grande partie financé, pour la première fois, par le milieu de la tech, à commencer par… Jeff Bezos, le fondateur et dirigeant d’Amazon. Cela pourrait sembler anodin si on ne précise pas ici que le MET Gala, fondé par Eleanor Lambert en 1948, est un gala annuel de collecte de fonds organisé depuis 1995 par… Anna Wintour, présidente de l’événement, et fondatrice du Costume Center du Metropolitan Museum de New-York auquel vont directement les profits de la soirée. Anna Wintour a su, après la mort de la non moins légendaire Diana De Vreeland, en faire un événement de haut vol et surtout ultra-glamour, réunissant une foule de stars, créateurs et personnalités, au point de rivaliser avec la cérémonie des Oscars – la folie et l’excentricité en plus. Anna Wintour a en effet su, comme nulle autre, renforcer les liens entre Hollywood et le milieu de la mode en n’hésitant pas à jouer sur l’aura des stars du cinéma en les mettant régulièrement en une des magazines de mode (ce qui n’était pas habituel auparavant) à une époque où les créateurs pouvaient miser sur elles pour attirer l’attention sur certaines de leurs créations et faire le buzz au sortir de l’ère du grunge. Qu’elle fasse des compromis sur cette question sonne donc comme une fin de règne qui ne dit pas son nom à l’heure où Disney + consacre une série documentaire au Vogue US et à son influence culturelle. Sachant ça, que la suite du film de 2006 commence au MET Gala et mette en scène un milliardaire de la tech n’a rien d’innocent. Mais le parallèle ne s’arrête pas là.
Vogue appartient au groupe CondeNast, qui possède des magazines prestigieux tels que Vanity Fair – le magazine pour lequel Andy rêve d’écrire dans le premier film – mais aussi le Washington Post et le New Yorker. Des journaux sérieux qui pourraient tout aussi bien être celui pour lequel Andy reçoit un prix au début du 2 et dont elle se fait virer en direct. Petite info supplémentaire : le Washington Post a été racheté en 2013 par… Jeff Bezos. Les salariés étaient au départ heureux, considérant Bezos comme leur sauveur, mais ont déchanté au fil des ans, à mesure que les pressions économiques et politiques se sont accumulées sous l’ère Trump. Comme le décrit cet article de Radio France, 300 des 800 journalistes du journal ont été licenciés en février dernier. Ca vous rappelle quelque chose ? Certes, le film était déjà bouclé à ce moment-là. Mais les salariés s’attendaient déjà à un coup du genre depuis longtemps, même si un licenciement aussi massif a été vécu comme un vrai choc.
Et, si l’on en croit des rumeurs décrites entre autres par le Huffington Post ou Paola Audrey Ndengue (spécialiste en conseil stratégique), Jeff Bezos lorgnerait très fortement sur CondeNast et aurait dans l’idée « d’offrir » Vogue à sa nouvelle épouse, Lauren Sanchez, ancienne journaliste télé apparue en couverture du célèbre magazine en robe de mariée. Face à ce danger, l’ex-épouse de Bezos, Scott Mackenzie, philantrope et co-fondatrice d’Amazon ayant revendu 70 % de ses parts de la plateforme après leur divorce (et à laquelle Vogue consacre de nombreux articles), représenterait-elle un phare dans la nuit si l’on se réfère au scénario du Diable s’habille en Prada 2 ? Si vous n’avez pas encore vu le film et que vous n’avez aucune idée de ce dont nous parlons : allez le voir, faites attention au personnage du milliardaire joué par Justin Theroux (méconnaissable), de son ex-femme (Lucy Liu) et d’Emily (la toujours hilarante et pince-sans-rire Emily Blunt). Si le message adressé aux spectateurs est clair sur les dangers d’un monde où le journalisme est menacé, celui adressé de manière plus souterraine aux dirigeants de CondeNast et à Jeff Bezos l’est tout autant…
Lucidité et paradoxes d’un milieu sur la sellette
… Cela explique sans doute, également, les gros défauts et les ficelles scénaristiques de cette suite qui aurait pu être bien plus tranchante – au-delà des codes et schémas inhérents à un genre balisé. Il y a là une forme de prudence de la part du scénario : critiquer pour interpeller le public et les gens qui « pèsent » dans le milieu c’est bien, mais ne pas tout à fait se mettre à dos ces derniers s’ils se révèlent être les patrons de demain, c’est mieux. Le film semble appeler à une prise de conscience, et l’audace de la première partie – relative, mais à noter puisque nous sommes dans un film de studio très grand public et commercial – cède au miel in fine. Le film ne retourne pas sa veste, mais dit clairement que de gros financiers capables de faire un ravalement de façade et des journalistes sérieux peuvent et devraient s’entendre, même si cela semble antinomique. Toute la sous-intrigue amoureuse insipide (et mal écrite) entre Andy et le promoteur immobilier qui rachète des bâtiments historiques menacés de destruction pour en faire des complexes ultra-modernes pour riches ne dit rien d’autre, et c’est même là sa seule vraie raison d’exister (dommage pour les spectateurs !), quand bien même cela donnerait presque l’impression que le personnage se renie. Même si, dans le fond, évidemment, il est évident qu’un magazine comme Runway a besoin de propriétaires et investisseurs solides afin de conclure un mariage heureux… et assurer son avenir.
Alors, cela suffira-t-il à faire fléchir ou influencer de manière notable Bezos et consorts qui dirigent ou jettent leur dévolu sur la presse écrite et les grands médias ? Rien n’est moins sûr, mais on apprécie malgré tout (en partie, du moins) l’effort d’auto-critique d’un milieu qui, il y a 30 ans comme aujourd’hui, n’a jamais reposé sur un pouvoir horizontal. En revanche, si l’asymétrie a toujours fait partie du milieu, le nerf de la guerre aujourd’hui tient à la légitimité et à la qualité de l’info et de l’écriture journalistique face au seul profit – et à la pluralité des voix serait-on tentés de rajouter, mais le film ne va pas tout à fait jusque-là. Le click-baiting et les résultats immédiats sont-ils tenables sur le long terme ?
En parlant de son film Barbie produit et distribué par Warner sous licence Mattel, Greta Gerwig avait dit en substance durant la promotion qu’il portait à la fois sa vision artistique personnelle, et une part de critique face au produit… mais qu’il était aussi, en substance, le produit et faisait « le job ». « Je voulais faire la chose tout en la subvertissant », avait-elle dit.
On pourrait finalement en dire de même (ou presque) au sujet du Diable s’habille en Prada 2, même si sa forme, très lisse, est moins intéressante : il s’agit d’une comédie américaine efficace avec un casting de haute volée jouant de l’effet nostalgie à plein régime auprès des fans de la première heure, d’une critique juste, lucide et bien sentie sur la presse mode et l’état de la presse écrite dans le monde d’aujourd’hui, d’un hommage assumé et sincère à ce milieu et à son héritage, tout autant qu’un acte de résistance de ce même milieu et, nécessairement, d’un produit mettant volontairement des œillères sur les uns et les autres juste au bon moment afin de ne froisser personne. D’où des longueurs et des compromis qui font relativiser le succès de cette suite, qui se regarde néanmoins avec plaisir grâce à des répliques d’une précision redoutable et à son excellent casting.







