Caractéristiques
- Titre : Hurlevent
- Réalisateur(s) : Emerald Fennell
- Scénariste(s) : Emerald Fennell, d'après le roman d'Emily Brontë
- Avec : Margot Robbie, Jacob Elordi, Shazad Latif, Hong Chau et Alison Oliver
- Distributeur : Warner Bros France
- Genre : Drame
- Pays : Etats-Unis
- Durée : 2h16
- Date de sortie : 11 février 2026
- Note du critique : 6/10 par 1 critique
Sorti chez nous quelques jours avant la Saint-Valentin 2026, Hurlevent d’Emerald Fennell (Promising Young Woman, Saltburn) était très attendu et déchaînait déjà les passions depuis plusieurs mois. Les retours très négatifs d’une première projection du film avaient créé le buzz et teasaient une relecture très provocatrice du classique de la littérature gothique d’Emily Brontë – le seul et unique roman de son autrice qui nous soit parvenu. Ce qui posait nécessairement la question : provoc intelligente ou bien plan com’ finement rodé ?
Du buzz, une odeur de soufre et un plan com’ en décalage total avec le roman d’Emily Brontë
Etrangement, quand les affiches du film ont commencé à apparaître au détour des rues, le slogan semblait quelque peu en décalage avec le matériau d’origine. Car, si Les Hauts de Hurlevent est le récit d’un amour empêché, on ne saurait comparer Heathcliff et Catherine à Roméo et Juliette. Ces deux héros romantiques – mot emprunté au mouvement du même nom, qui n’a que peu de rapports avec le sentimentalisme et la romance positive auxquels on pense quand on l’emploie aujourd’hui dans le langage courant – sont après tout des personnages qui sont à la fois clairement victimes de leur milieu et de la société anglaise du XIXème siècle mais qui, du fait des pressions exercées et de leur propre caractère, vont devenir autodestructeurs, mais aussi mutuellement et ouvertement toxiques, avec une histoire de vengeance étalée sur plusieurs générations, même si la réalisatrice a fait le choix de couper cette partie.
Là où les amants de Verone tentent de fuir après avoir essayé de raisonner leur famille afin de préserver leur amour et se sauver mutuellement, l’histoire de Cathy et Heathcliff vire à l’amour obsessionnel et possessif où les deux amants nient leur altérité et optent pour la cruauté ou la politique de la terre brûlée quand ils ne peuvent obtenir ce qu’ils veulent de l’autre. Tous les éléments étaient certes contre eux mais, au final, plutôt que de combattre, individuellement et ensemble le système qui les enferme, ils en ont tellement intégré les rouages, ont été tellement conditionnés, qu’ils en perpétuent la violence, avec des conséquences catastrophiques pour eux comme pour autrui. On fait difficilement pire pour un film de Saint-Valentin malgré des acteurs so sexy (dont Margot Robbie, également productrice du film) et une campagne marketing séduisante et efficace.
Alors, après des débuts remarqués et deux premiers longs-métrages imparfaits mais intelligents et intéressants, Emerald Fennell s’est-elle perdue en chemin avec cette première grande production ? La réponse ne va pas nécessairement de soi tant ce Hurlevent est un kaléidoscope baroque très imparfait cumulant qualités et défauts – la note attribuée est ici très indicative et traduit plus le ressenti en sortant de la projection… avant de décanter.
Ciné-philo par Emerald Fennell : La fiction nous conditionne-t-elle à érotiser la souffrance amoureuse ? Vous avez 2h16 !
Pour commencer, autant dire les choses clairement : Hurlevent, malgré son titre, ne saurait être considéré comme une véritable adaptation du roman d’Emily Brontë. En réalité, Emerald Fennell aurait tout aussi bien pu l’appeler Cathy, ce qui aurait été (en partie) plus juste. La réalisatrice utilise ici le roman comme un matériau de base dont elle se sert des principaux éléments à la manière de pièces qu’elle manie dans tous les sens, en leur retirant toute leur formidable complexité pour ne laisser que le noyau archétypal et cliché tel qu’on peut le retrouver dans des fictions de type dark romance qui accompagnement beaucoup d’adolescentes, et dont les plus traditionnelles jouent souvent sur des ressorts consistant à érotiser la souffrance et la violence avec plus ou moins de recul. Le héros y est souvent mystérieux, torturé et souvent toxique, l’héroïne plus ou moins active, plus ou moins victime ou consciente de son désir et de ses paradoxes.
D’où, dès les premières minutes, le fait d’associer un sexe masculin en érection à la mort (le sexe appartient à un pendu en train de s’étrangler avec la corde) et l’amour au sacrifice et à la souffrance lorsque le jeune Heathcliff prend des coups de fouet de la part du père de la petite fille pour la protéger et qu’elle regarde le sang de son dos qui tâche le drap du lit qu’ils partagent tel un saint suaire qui devient, à ses yeux, la preuve de son amour absolu pour elle et fait de lui Jésus – ce qui sera confirmé par sa coupe de cheveux ado. A partir du moment où le petit garçon refuse qu’elle s’excuse de nouveau, elle décrète qu’ils sont maudits. Et pour cause : elle considère à partir de ce moment-là qu’il lui appartient. Mais, ensemble, les enfants trouvent un espace de liberté et s’évadent dans les landes pour fuir ce climat oppressant.

Catherine Earnshaw : un modèle de unreliable narrator ?
Dès les premières minutes, Emerald Fennell nous montre que le point de vue de Cathy (que le film adopte clairement) est loin d’être complètement fiable. Comme lorsque, alors que l’on vient de voir le comportement abominable du père avec tous, elle se jette dans ses bras en disant qu’il est le meilleur père du monde, sans défauts, car il lui a amené Heathcliff. Le problème que l’on peut avoir par la suite avec le film est que Emerald Fennell reste un peu « le cul entre deux chaises », semblant partagée entre la tentation de réhabiliter l’histoire d’amour Catherine-Heathcliff, avec un côté sentimental et émotionnel plus pur, plus « frais » donnant le sentiment que la relation pourrait ne pas devenir toxique malgré le contexte tendant à piéger et enfermer les personnages, et celle de proposer une réflexion meta pop et provocatrice aux spectateurs autour du fantasme, du pouvoir, du cliché de certains archétypes et de la nature séduisante et trompeuse des apparences, qui peuvent cacher une violence insidieuse sous des dehors lisses.
Ainsi, la réalisatrice reprend une partie des ingrédients de l’histoire d’Emily Brontë et en exclut d’autres, jouant avec les images comme autant de fragments à la manière d’un kaléidoscope, parfois sage ou assez convenu, parfois baroque et psychédélique. Une partie du film donne l’impression de nous perdre dans la psyché de Catherine, et quelques scènes dans celle d’Isabelle… sans jamais vraiment assumer une dimension d’espace mental qui aurait pu être véritablement affirmée et aller plus loin dans le côté expérimental si les enjeux commerciaux et marketing ne s’en étaient pas mêlés.
Du coup, le film, tout en étant globalement plaisant, souvent drôle, parfois émouvant, manque de lisibilité. En l’état, il ouvre des pistes de réflexion intéressantes voire passionnantes, mais sans jamais les suivre ou développer véritablement, malgré une volonté expérimentale et réflexive perceptible avant tout par la forme. Beaucoup de choses passent par l’esthétique volontairement très léchée, où le côté lisse et glamour est dissocié de la réalité de la situation vécue par les personnages, gommant les aspérités et la violence latente, plongeant et maintenant les personnages dans le déni. Certaines choses émeuvent véritablement, d’autres font rire (volontairement ou non), certaines images saisissantes frappent notre psyché et restent en tête. En revanche, d’autres échouent ou apparaissent plus faciles.

Margot Robbie piégée dans une maison de poupées grandeur nature ?
Pensé comme un conte sous forme de magazine de luxe avec son enchaînement de tableaux, l’univers du film peut être vu à bien des égards comme la vision de Cathy, personnage autour duquel tout semble tourner (les personnages ne semblant exister que par ou pour elle), qui se définit elle-même comme « orgueilleuse », est souvent montrée comme celle qui agit alors que beaucoup de choses agissent sur elle. Si elle va chercher d’elle-même Edgar, par exemple, ce n’est pas tant par orgueil blessé malgré ce qu’elle prétend, que pour échapper à ce père violent, espérant ainsi gagner en liberté par l’élévation sociale que lui permettrait ce mariage … Qui l’enfermera dans un vaste monde artificiel et exotique en vase clos, sorte de cage dorée et maison de poupée géante.
L’un des partis pris intéressants du second acte est que Catherine devient la poupée grandeur nature d’Isabelle, la pupille d’Edgar, une jeune fille qui n’a semble-t-il jamais mis un orteil à l’extérieur et a grandi sans compagnie féminine. Fennell joue avec Margot Robbie, incarnation de Barbie et icône de mode, et s’en donne à cœur joie.
De manière générale, elle nous dit que les images sont trompeuses, trop séduisantes pour qu’on leur fasse confiance, mais elle tombe elle-même parfois un peu trop sous le charme de ce qu’elle filme. La part de responsabilité d’Heathcliff et Edgar est déplacée sur la dame de compagnie, qui pourrait alors représenter la part autodestructrice de Catherine, qui renonce à l’amour pour la sécurité matérielle et sociale (même si le monde extérieur est inexistant, au final), tandis qu’Isabelle consent à être humiliée par Heathcliff en affirmant garder le contrôle sur la situation et être sa complice…

Des pistes de réflexion passionnantes avortées
Emerald Fennell joue aussi avec une idée intéressante, pas suffisamment articulée, hélas : Heathcliff comme créature de Frankenstein. Cette idée est insinuée par le père de Catherine, mais rentre dans la tête des deux amants. Cathy est celle qui lui donne son nom, elle le considérera en grandissant comme une extension d’elle-même. Il y a à la fois quelque chose de sincère et pur dans la relation de ces deux enfants, mais aussi une manière de nier l’altérité de l’autre par la suite à mesure qu’ils grandissent, de son côté à elle comme du sien quand il revient. Plus tard, Isabelle pense « faire » et « contrôler » Heathcliff en rédigeant des lettres effrayantes sorties de son imagination débridée, mais elle-même n’agit que sous influence, pour plaire et obtenir faveurs et attention de la part d’un homme qui la méprise et ne se cache même pas de ses intentions et des humiliations qu’il va lui faire subir en l’instrumentalisant.
Ce parti pris de l’univers mental et de points de vue de personnages non fiables (aucun ne voit les choses telles qu’elles sont) aurait pu fonctionner, mais l’articulation est bien trop bancale. En n’affirmant jamais vraiment son point de vue sur l’histoire et en maintenant un certain flou autour de ses intentions, Emerald Fennell brouille les pistes et le spectateur aura tendance à voir et prendre du film ce qu’il souhaite. Si la volonté de confronter les spectateurs à leur propre psyché est louable, ce manque de lisibilité peut potentiellement induire en erreur des adolescent(e)s, qui pourront prendre l’histoire au premier degré comme une « histoire d’amour impossible à la Roméo et Juliette » sans recul critique… Ce qui, clairement, en fait un film qui n’est en réalité pas destiné aux adolescents et tous jeunes adultes, alors même que la forme et le marketing fait tout pour les séduire.
Cela est d’autant plus dommage que cette question de la dissociation d’une Catherine qui se rêve et voit en héroïne romanesque forte et maîtresse d’elle-même alors qu’elle est prisonnière de son environnement aurait pu donner lieu à de très belles choses. Côté meta, Emerald Fennell semble en partie vouloir interroger la tendance d’Hollywood à fétichiser ses stars et à donner des rôles d’ados à des acteurs bien plus âgés (grosse tendance des années 80 à 2000), rendant « glamour et désirables » des histoires finalement bien sombres et violentes sous des atours séduisants… Mais n’affirme, là encore, pas suffisamment sa démarche d’un bout à l’autre pour la rendre compréhensible du plus grand nombre, ni même tout à fait cohérente. Désaccord artistique ? Maladresse ? Enjeux financiers qui ont nécessité un recalibrage en cours de production voire post-production ? Difficile à dire, mais le résultat est inabouti, malgré quelques fulgurances visuelles et émotionnelles (comme la toute fin).
En l’état, il s’agit d’un drôle de film, stimulant à certains égards, mais pas assez radical, sans doute sincère, mais qui paraît parfois vaniteux et trop mode, trop clinquant, d’où la violence de la critique à son égard. Le film le moins abouti de sa talentueuse réalisatrice, alors même qu’il fourmille d’idées audacieuses, dont certaines auraient sans doute pu être explorées à travers des projets originaux. Dommage !
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