[Interview] Yaya Minté : « Il faut faire les choses avec passion »

portrait du chanteur yaya minté
Yaya Minté dans les coulisses de la guinguette du Secours Populaire à La Villette (Paris) le 13 juin 2026. © Culturellement Vôtre

Avant ce jour de juin où nous recevons un message puis un appel de Paul Lê, responsable de communication du Secours Populaire, nous avions déjà croisé le nom de Yaya Minté plusieurs fois les mois précédents dans la presse musicale spécialisée, et notamment au sein de playlists mettant en avant des artistes émergents.

Du coup, quand le Secours Populaire nous a invités à venir interviewer ce chanteur français originaire du Sénégal à l’issue de son concert à la guinguette parisienne organisée par le Secours Populaire à la Villette le 13 juin 2026, 1 semaine tout juste après la sortie de son premier album, So, nous nous sommes laissés tenter à l’idée d’en découvrir plus sur cet artiste alliant le folk à différents genres musicaux.

Une belle découverte musicale et humaine

Entre la canicule et les travaux sur les lignes de la RATP, nous arriverons malheureusement après le concert, mais Yaya nous a attendus pour discuter avec nous autour d’un verre et nous a même chanté un extrait de « New Day », chanson phare de l’album, rien que pour nous. Au fil de la discussion, on et off, nous avons eu le plaisir de faire la connaissance d’un artiste solaire, à la fois simple, terre à terre et chaleureux, profondément passionné par son métier et qui était ravi de se produire sur la scène du Secours Populaire par cette chaude journée.

A l’issue de cette première conversation, nous avons plongé dans ce premier album très réussi, qui lui ressemble : solaire sans jamais tomber dans le feel good facile, avec des mélodies et des arrangements aboutis qui nous entraînent dans un véritable univers, cohérent d’un bout à l’autre tout en passant par des ambiances différentes. Car l’on sent des ombres qui s’agitent aussi derrière ces morceaux et leurs paroles : les ombres d’un monde dur, les ombres du deuil aussi. La lecture du premier livre de l’artiste, Nio Far, co-écrit avec son collaborateur et ami de longue date Dilek Sariali, nous apprend qu’il a perdu son ex-compagne et mère de ses enfants, Sophie, en 2022. Le titre de l’album, qui reprend son diminutif, lui rend hommage.

Après la lecture de ce livre, où il raconte son parcours, de son enfance avec sa grand-mère adorée et son père marabout à Pikine, dans la banlieue de Dakar à ses premiers pas dans la musique, nous reprenons contact pour poursuivre un peu la conversation. Cet article reprend l’ensemble de notre discussion.

Culturellement Vôtre : Pouvez-vous m’expliquer comment vous en êtes venu à donner ce concert à la guinguette du Secours Populaire ?

Yaya Minté : En fait, Paul [chargé de communication du Secours Populaire, ndlr] m’a appelé parce qu’il m’a entendu à l’antenne de RFI, où je racontais un peu mon histoire. Enfin, l’histoire de ma mère qui, grâce au Secours Populaire, a pu nous amener en vacances.

Quand j’étais petit, je suis parti en vacances dans une famille d’accueil grâce au Secours Populaire. Donc Paul m’a appelé, il m’a demandé, « Ecoute, on organise des animations du côté de la Villette, est-ce que tu serais disponible ? Est-ce que tu accepterais de venir chanter pour nous ? »

J’ai dit oui directement, parce que le Secours Populaire m’a permis d’aller en vacances, m’a permis de rencontrer des gens formidables, de découvrir un autre horizon. Et donc pour moi, c’était une évidence de pouvoir rendre ce qu’ils m’ont donné.

C.V. : Du coup, lorsque vous êtes parti dans cette famille d’accueil, c’était un petit peu comme une colonie de vacances, si je comprends bien ? Comment ça se passait ?

Y.M. : Non, c’était une famille d’accueil, sans mes parents. C’était des familles en France qui, pendant les vacances, accueillaient un enfant qui avait à peu près le même âge que le leur afin de favoriser les liens. C’est comme ça que j’ai découvert une famille. On s’était perdus de vue et je les ai retrouvés 30 ans après, c’est ça qui est formidable.

C.V. : Aviez-vous une émotion particulière à jouer ici aujourd’hui ?

Y.M. : Eh bien, pour moi, c’est quelque chose. Parfois, il y a des associations qui nous aident à faire des choses.

Et pour moi, c’est la meilleure façon de les remercier, de pouvoir leur donner aussi une part de moi. Ils peuvent me demander ce qu’ils veulent, tellement ça m’a apporté de choses positives dans ma vie.

pochette album so de yaya mintéC.V. : Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours ?

Y.M. : Je suis venu à l’âge de 8 ans ici en France. Et donc un an après, je suis parti justement avec le Secours Populaire parce que ma mère ne pouvait pas nous emmener en vacances.

Ensuite, j’ai grandi à Créteil, et j’ai commencé à faire de la musique. J’ai commencé à chanter dans la rue. Puis j’ai signé avec une maison de disques chez Universal, puis chez Warner Music, etc. J’ai chanté pendant 15-20 ans dans la rue, j’ai avancé comme je pouvais.

Et aujourd’hui, j’ai écrit mon album, j’ai écrit mes chansons, je me suis mis en indépendant. Mon album est sorti vendredi dernier, d’ailleurs. Et là, je vais en faire la promo dans les semaines à venir.

C.V. : Qu’est-ce qui vous a permis de tenir pendant aussi longtemps à chanter dans la rue sans lâcher le morceau ?

Y.M. :  Déjà, la volonté de pouvoir faire quelque chose, de la musique. Et puis dans la rue, on gagne un peu d’argent aussi, donc il y a ça aussi qui nous maintenait. Et évidemment, le plaisir de faire de la musique, de rencontrer des gens, de vivre des aventures. On est partis en Italie, en Allemagne, on a parcouru pas mal de pays.

C.V. : Qu’aimeriez-vous dire aux enfants, aux adolescents qui sont dans une situation peut-être similaire à la vôtre quand vous étiez enfant, qui aimeraient faire de la musique ou de l’art, mais qui se disent « je suis pas dans ce milieu-là, c’est pas pour moi. J’ai pas les contacts, j’y arriverai pas » ?

Y.M. : Je n’avais pas les contacts non plus, mais je me disais que j’y arriverai comme ça. Il faut toujours faire des choses avec passion. Je leur dirai qu’il faut vraiment qu’ils s’écoutent, qu’ils fassent quelque chose qu’ils ont envie de faire. Et puis avoir envie de le faire, c’est aussi être curieux.

Par exemple, si c’est de la guitare dont on  joue, c’est être curieux de la guitare, si c’est du chant, être curieux du chant, si c’est carrément autre chose, être curieux et toujours chercher à s’améliorer, à comprendre et toujours, à chaque fois, faire une petite pause et voir si ça résonne toujours en nous. Voir si c’est vraiment ce qu’on a envie de faire. Parce que la première chose, c’est d’avoir vraiment envie de faire les choses.

Tout ce que je peux leur dire, c’est « écoutez-vous et faites ce que vous avez envie de faire ». Et surtout : « Essayez d’être performant dans ce que vous faites, c’est à dire donnez-vous les moyens d’être bon. » Ca peut arriver de pas être bon au début et de s’améliorer jour après jour. De toute façon, il faut bien commencer quelque part et faire des erreurs. Ca n’est pas une mauvaise chose, c’est un apprentissage. Il faut toujours que cette flamme qu’on a en nous soit maintenue.

couverture livre autobiographie nio far de yaya mintéC.V. : Au début de votre livre, Nio Far, vous parlez beaucoup de votre enfance à Dakar et des visions de votre père marabout, qui l’ont conduit à vous autoriser à chanter et parler à tout moment sans être interrompu car il croyait que votre destin était lié à votre voix, qui était un don sacré. Cette foi, cette confiance, ont-elles eu une influence positive sur vous et aidé à tenir bon et à faire confiance à votre instinct en ce qui concerne votre musique et votre carrière ? Et si oui, que diriez-vous à quelqu’un qui aurait été entouré de beaucoup d’ondes négatives de la part de son entourage et qui se bat pour croire en lui ?

Y.M. : En réalité, je n’ai appris que bien plus tard que mon père avait prédit que je chanterais. C’est lorsque la musique a véritablement pris une place centrale dans ma vie que ma mère m’a raconté cette histoire. Mon père, qui était marabout, avait eu des visions et était convaincu que ma voix faisait partie de mon destin. Il avait même demandé qu’on me laisse chanter et m’exprimer librement, sans jamais m’interrompre.

Cette révélation a eu un impact profond sur moi. Non pas parce qu’elle m’a donné confiance dès le départ, puisque je l’ignorais, mais parce qu’elle a donné un sens particulier à mon parcours. Avec le recul, elle m’a aidé à comprendre que certaines intuitions méritent d’être écoutées et que, parfois, il faut simplement continuer à avancer, même lorsque le chemin semble incertain.

À quelqu’un qui grandit entouré de doutes ou de paroles décourageantes, j’aimerais dire une chose : ne laissez jamais le regard des autres devenir plus fort que votre voix intérieure. Nous portons tous quelque chose d’unique. Même si personne n’y croit aujourd’hui, continuez à nourrir cette petite flamme. Les rêves ont souvent besoin de temps avant de devenir visibles aux yeux des autres.

C.V. : Même si les choses changent au fil du temps, je pense que nous sommes encore dans une société où les gens ont peur de demander de l’aide. Que diriez-vous aux gens qui ont peur d’aller au Secours Populaire ou de voir d’autres associations en se disant « Je vais passer pour un assisté, je ne peux pas » ?

Y.M. : Vous savez, une fois, j’ai fait la première partie d’un artiste qui s’appelle Tiken Jah Fakoly, c’est un chanteur de reggae ivoirien et dans l’une de ses chansons, il dit « Nous on attend Dieu et Dieu nous attend ». En fait, cette phrase veut dire : les gens sont toujours en train de dire ‘je vais attendre que Dieu fasse quelque chose’, mais tant que nous on ne fait pas quelque chose, il n’y a personne.

C.V. : C’est l’équivalent de « Aide-toi et le ciel t’aidera ».

Y.M. : Exactement. Et donc le ciel, pour moi, il t’aide de plusieurs façons. Si tu bouges, c’est juste se donner les moyens de s’en sortir, c’est juste se donner de la force, èa n’est pas mendier, etc. C’est vraiment avoir la volonté de s’en sortir et c’est important que les gens sachent que ce n’est pas se rabaisser que de demander de l’aide. C’est justement se donner de la force pour sortir de sa situation. C’est une aide qui est là, il faut la prendre. Enfin, c’est une main tendue.

C.V. : Oui, et puis c’est pas dans tous les pays que ce genre d’aide est disponible et accessible.

Y.M. : C’est pas dans tous les pays qu’on peut avoir de l’aide déjà, c’est pas dans tous les pays qu’on peut être en paix. Déjà, on peut être conscient de la chance qu’on a. Même quand on a des difficultés, on peut avoir de l’aide, c’est énorme. On est peut-être 5% de la planète à pouvoir avoir cette possibilité.

C.V. : Votre premier album studio vient de sortir. Pouvez-vous nous parler un peu de ce qui vous a influencé, inspiré pour cet album ? Que ce soit musicalement ou autre ?

Y.M. : Cet album, je l’ai fait, je l’ai écrit il y a longtemps, mais il a mis du temps à sortir. Il y a eu le COVID, il y a eu plein d’autres problèmes avec la maison de disques dans laquelle j’étais. C’est pour ça que j’ai décidé de faire tout en indépendant. J’ai dû tout reprendre et refaire.

Et dans cet album, je parle beaucoup de mes expériences de vie, justement. Des gens que j’ai rencontrés, de l’enrichissement que j’ai eu en faisant des erreurs, en pardonnant, en me disant « chaque jour est un nouveau jour et j’ai le pouvoir entre mes mains de me dire je suis heureux d’être dans cette vie et je vais faire en sorte de l’être aujourd’hui ».

Et ça, c’est un pouvoir qu’on a entre les mains. Et chaque matin, je me dis « J’ai le pouvoir de changer ma vie, j’ai le pouvoir de faire en sorte que ce soit une belle journée et d’en profiter au maximum parce que tout le monde n’a pas la chance de vivre ça. Donc moi je veux la vivre à fond. » Et donc, je parle un peu de toutes ces choses dans cet album, qui se situe entre soul et pop music.

C.V. : Du coup, vous avez choisi de passer en indépendant pour que l’album vous ressemble vraiment ?

Y.M. : Oui, pour que l’album me ressemble et pour que je puisse aussi décider de quelle manière je voulais en parler. C’était surtout ça en fait : pouvoir être libre de pouvoir faire mes choix et de pouvoir me tromper en faisant mes propres erreurs. C’est super important.

C.V. : Comment avez-vous retravaillé les chansons de votre album ? Comment s’est fait le choix de vos collaborateurs ?

Y.M. : La plupart des chansons de l’album ont été écrites il y a plusieurs années. J’avais besoin de vivre, de grandir et de laisser le temps faire son œuvre avant de les enregistrer. Quand le moment est enfin arrivé, j’ai eu la chance de m’entourer de musiciens extraordinaires, dont beaucoup comptent parmi les meilleurs de la scène française.

La rencontre avec Pierre-Arnaud Crespeau (PAC), qui a réalisé les arrangements et produit l’album, a été déterminante. Nous avons pris le temps de travailler chaque morceau dans le détail, sans jamais chercher la facilité, toujours au service de l’émotion et de la chanson.

L’album traverse plus de huit tonalités musicales différentes. C’était un choix assumé : je ne voulais pas m’enfermer dans un seul style, mais laisser chaque chanson trouver naturellement sa propre couleur. Au fond, ce qui unit toutes ces influences, ce n’est pas un genre musical, c’est une même intention : raconter des histoires sincères et toucher les gens avec authenticité.

C.V. : En écoutant certains titres de votre album, on pense parfois à différents artistes anglo-saxons comme Tracy Chapman ou Michael Kiwanuka. Vous appréciez en effet de brasser différents genres musicaux et de varier les tonalités. Quels artistes ou albums vous ont nourri et inspiré au cours de votre formation musicale ? Et comment avez-vous trouvé votre voix/voie après avoir joué avec différents groupes ?

Y.M. : J’ai grandi en écoutant des artistes comme Michael Jackson, Prince, Tracy Chapman, mais aussi Youssou N’Dour, Baaba Maal et Aaron Neville. Chacun, à sa manière, m’a profondément marqué, que ce soit par sa voix, son interprétation ou sa façon de transmettre une émotion.

J’ai également grandi dans le gospel, un univers qui a façonné ma manière de chanter et de vivre la musique. Il m’a appris que la technique ne suffit pas : une voix doit avant tout porter une intention, une émotion et une vérité.

Au fil des années, en jouant avec différents groupes, j’ai exploré la soul, la pop, le jazz, le blues, les musiques africaines et bien d’autres univers. Toutes ces expériences m’ont construit. Mais c’est en acceptant de ne plus chercher à ressembler à quelqu’un et en me reconnectant à mon histoire, à mes émotions et à mes racines que j’ai trouvé ma propre voix. Aujourd’hui, ma musique est le reflet de toutes ces influences, mais surtout de ce que je suis.

C.V. : Enfin, pouvez vous me parler de Nio Far, le projet mêlant musique, vibrations et yoga que vous teasez à la fin de votre livre ?

Y.M. : Nio Far est un projet de cœur qui va bien au-delà de la musique. En wolof, Nio Far signifie « On est ensemble ». C’est une invitation à créer du lien, à partager des moments authentiques et à rappeler que nous sommes plus forts lorsque nous avançons les uns avec les autres.

Mais Nio Far est aussi une véritable philosophie de vie. Elle nous rappelle que chaque jour est une nouvelle page et que, malgré ce que la vie nous réserve, nous avons toujours le pouvoir de choisir la manière dont nous voulons la traverser. Cela ne signifie pas que tout est simple ni qu’il faut nier la souffrance. Au contraire. Il s’agit d’accueillir nos émotions, de les vivre pleinement, de les laisser nous traverser sans nous y enfermer.

J’aime croire qu’il existe toujours une lumière, même infime. Et parfois, il suffit de choisir de tourner son regard vers elle pour qu’elle commence à nous nourrir de l’intérieur. C’est cette vision que je partage à travers mes concerts, où la musique devient un espace de rencontre et de connexion, mais aussi lors des retraites Nio Far bien-être , le partage, la nature et le développement personnel prolongent ce message de façon encore plus intime.

Au fond, Nio Far est une invitation à vivre plus pleinement, à se reconnecter à soi, aux autres et à l’essentiel.

Propos recueillis par Cécile Desbrun. Merci à Yaya Minté pour son accueil chaleureux et sa patience et à Paul Lê pour avoir organisé cette interview. Le livre Nio Far est disponible sur le site officiel de l’artiste. L’album So est disponible chez les disquaires et le site officiel de l’artiste.

Article écrit par

Cécile Desbrun est une auteure spécialisée dans la culture et plus particulièrement le cinéma, la musique, la littérature et les figures féminines au sein des œuvres de fiction. Elle crée Culturellement Vôtre en 2009 et participe à plusieurs publications en ligne au fil des ans. Spécialiste de la femme fatale dans l'œuvre de David Lynch, elle effectue également un travail de recherche approfondi sur les artistes américaines Tori Amos et Taylor Swift. Directrice de publication du site, elle en corrige également les articles, au-delà de leur validation.

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