image portrait irvine welsh paris 2018
Irvine Welsh lors de notre rencontre. Photo : Culturellement Vôtre

Onzième roman d’Irvine Welsh, L’artiste au couteau, paru Au Diable Vauvert, marque le grand retour de l’écrivain écossais à l’univers de Trainspotting, deux ans après le prequel Skagboys. Plus exactement, il s’agit ici d’un spin-off centré sur le terrible Frank Begbie, le personnage de tueur psychopathe incarné par Robert Carlyle dans les adaptations de Danny Boyle à l’écran. Quinze ans après Porno, Franco est devenu Jim Francis, un célèbre sculpteur respecté dans le milieu de l’art contemporain aux États-Unis. Réhabilité après des années de prison, il est désormais un père et un mari comblé lorsqu’il apprend le décès de son fils aîné à Edimbourg… L’enquête qu’il mène alors réveillera de vieux démons, dont on se demande seulement s’ils étaient réellement endormis. Le style de ce nouveau roman est à mille lieux de Trainspotting : finie la critique acérée de la classe ouvrière écossaise, Welsh adopte un ton bien plus divertissant et baroque, parfois surréaliste, qui évoque davantage le comique absurde et trash de La vie sexuelles des soeurs siamoises, paru l’an dernier chez nous.

L’occasion était donc toute trouvée pour le rencontrer en pleine tournée promotionnelle parisienne afin de lui poser quelques questions sur ce nouveau livre, alors que son nouveau roman en anglais, Dead Men’s Trousers (suite directe de L’artiste au couteau), sorti quelques jours plus tôt, cartonne dans les ventes…

Culturellement Vôtre : Comme Frank Begbie, vous avez décidé de vivre aux États-Unis. Cela a-t-il influencé l’écriture de L’artiste au couteau ?

Irvine Welsh : Dans une certaine mesure, oui. Je voulais placer Frank dans un tout autre lieu, qu’il soit comme un poisson hors de l’eau en quelque sorte, afin de pouvoir lui offrir une nouvelle vie, en gros. Je trouvais intéressant qu’il ne se sente désormais plus chez lui en Ecosse, et retarde le moment d’y revenir — ce qui n’est pas forcément mon cas, d’ailleurs. Mais c’était intéressant pour le personnage : désormais, il adore la Californie et déteste l’Ecosse.

Culturellement Vôtre : Vous avez confié dans une récente interview pour le Times avoir choisi de vivre aux États-Unis pour garder le contrôle sur vos émotions. Et finalement, c’est aussi ce que fait Frank Begbie : en prenant ses distances avec l’Écosse, il parvient à contrôler ses émotions et ses pulsions. Vous n’avez évidemment rien à voir avec ce personnage, mais vous êtes-vous en partie servi de votre expérience pour décrire la manière dont il est parvenu à devenir cet homme à priori heureux et serein ?  

Irvine Welsh : Je pense que j’ai toujours été quelqu’un d’assez heureux et serein… J’ai toujours été assez équilibré émotionnellement, peu de choses me font sortir de mes gonds. Mais je pense que Frank a essayé de se calmer, afin de pouvoir garder le contrôle sur sa vie. Mais lorsque les émotions jaillissent et prennent le dessus, ce n’est pas si simple… C’est l’ego qui se retrouve aux manettes. La meilleure manière de maintenir ce contrôle, c’est de vivre l’instant présent et de rester centré là-dessus. C’est donc la leçon qu’il doit apprendre. Même si c’est un psychopathe, la plupart des gens ne pourraient pas le soupçonner, car il est dans le contrôle et n’agit plus par impulsion. Il est très rusé et planifie le moindre de ses gestes. Ce qui ne le rend que plus dangereux, au final.

Culturellement Vôtre : La grande question du roman est de savoir si Frank Begbie a réellement changé. Comme une grande partie de votre oeuvre, l’histoire tourne autour du concept de libre-arbitre et ce qui nous définit en tant qu’êtres humains. Avez-vous pris plaisir à tisser ce portrait complexe d’un homme tiraillé entre le Bien et le Mal, mais aussi à jouer avec les attentes des lecteurs, qui se demandent quand le vieux Frank va réapparaître ?

Irvine Welsh : Oui, bien sûr. J’aime donner une vraie dimension psychologique aux personnages qui possèdent par ailleurs des comportements extrêmes. Et j’aime observer les conséquences de nos comportements en société, tout en apportant un certain nombre de rebondissements à l’intrigue. Il faut maintenir l’attention des lecteurs ! L’une des raisons pour lesquelles la fiction de genre rencontre un tel succès est que les histoires possèdent beaucoup de rebondissements auxquels on ne s’attend pas. Et c’est quelque chose d’intéressant à faire : divertir, tout en apprenant des choses aux gens. C’est quelque chose dont il faut avoir conscience, afin de donner envie au lecteur de tourner la page. Et les lecteurs attendent toujours une révélation, à un moment donné. Il y a par exemple un passage dans le livre où il se comporte en psychopathe, en tueur, et on a l’impression qu’il est un peu fou. Et, la page d’après, on se dit : “Non, en réalité, il avait tout prévu depuis le départ, il s’est contrôlé, c’est un vrai tueur de sang-froid”. C’est intéressant d’avoir ce genre de revirement dans un livre.

Culturellement Vôtre : Dans L’artiste au couteau, vous vous concentrez également moins sur la classe ouvrière d’Edimburgh que dans Trainspotting ou Skagboys, même si vous insistez sur le fossé créé entre Begbie et son entourage passé du fait de son accession sociale. Était-ce un parti pris conscient ? Pensez-vous avoir déjà tout dit à ce sujet ? 

Irvine Welsh : La société a de toute évidence connu de grands changements. L’un de ces changements est l’érosion de la classe moyenne. Le capitalisme a touché le fond, et nous sommes dans une période de transition assez douloureuse où nous ne savons pas encore quoi faire. C’est quelque chose qu’on ne peut pas tout à fait “capturer” étant donné qu’il s’agit d’une image en mouvement, en quelque sorte, mais on peut essayer de représenter ces changements et leurs conséquences, de nous questionner. Car au final, nous sommes bien obligés de nous interroger sur notre place dans le monde.

Culturellement Vôtre : Il y a beaucoup d’humour dans le livre à propos du domaine de l’art contemporain aux États-Unis, qui est traité avec un certain cynisme. Si vous deviez devenir un artiste célèbre comme Frank Begbie, quel type d’oeuvres d’art créeriez-vous ? 

Irvine Welsh : Je ne pense pas que je serais un artiste conceptuel, déjà. J’adorerais peindre et sculpter, de manière assez traditionnelle. Ce que j’apprécie là-dedans, c’est l’aspect physique de l’activité, du processus créatif. Je n’aurais pas la patience d’être un artiste conceptuel, par contre, me mettre devant une toile avec un chevalet, oui. Je ne serais pas forcément un artiste traditionnel au sens figuratif du terme, comme quelqu’un qui ne peint que des portraits et des paysages, je me verrais bien faire de l’art abstrait.

Culturellement Vôtre : Et quels peintres appréciez-vous ?

Irvine Welsh : Eh bien, je les aime tous ! J’ai une admiration sans bornes pour quiconque a les couilles de créer quelque chose et de montrer ce travail. Pour cette raison, j’admire tous les artistes, les écrivains, les peintres ou les artistes conceptuels. On ne sait jamais vraiment comment son oeuvre va être promue et reçue, mais on crée malgré tout, on y va.  Je pense que c’est quelque chose d’extraordinaire.

Culturellement Vôtre : Dans quelle facette de Frank Begbie pouvez-vous vous reconnaître ?

Irvine Welsh : Je ne sais pas vraiment si je pourrais dire que je me reconnais dans une facette en particulier. Lorsque vous créez un personnage, vous devez être en empathie avec lui. Ca ne signifie pas que vous l’appréciez pour autant ou que vous approuvez tout ce qu’il fait, mais vous devez comprendre ce qui a fait de lui ce qu’il est, et comment cela influe sur ses choix, même lorsqu’il s’agit de choix effrayants. Même s’il s’agit d’un psychopathe, vous devez comprendre ce qui le motive.

Culturellement Vôtre : Danny Boyle a réalisé la suite de Trainspotting l’an dernier. Sa version est assez différente du roman Porno : il avait expliqué que sa première adaptation, où il avait tenté avec le scénariste de vraiment suivre l’intrigue du livre, ne fonctionnait pas car cela ressemblait à un copier-coller basique. Qu’avez-vous pensé de l’adaptation finale ?

Irvine Welsh : C’est un excellent film. Il y avait en effet eu une première tentative d’adaptation, avec un très bon scénario de John Hodge, mais cela remontait à plus de 15 ans en arrière. Il fallait donc remettre l’intrigue à jour par rapport à cette distance entre les deux films. Au final, Spud et Begbie cherchent toujours à se venger de Renton, c’est l’intrigue centrale du livre, et elle est également très présente dans le film. Ensuite, de toute évidence, nous ne pouvions pas faire de film pornographique (le roman de Welsh se penche assez longuement sur ce milieu, ndlr), mais, de toute évidence, cette dimension du livre n’était pas le moteur de l’intrigue. Le moteur, c’est la revanche de Spud et Begbie. Donc, pour moi, le film reste fidèle au roman.

Culturellement Vôtre : Vous avez écrit Trainspotting en 1993, mais pour de nombreuses personnes qui ont découvert le film en premier, Robert Carlyle EST Frank Begbie. Sa performance vous-a-t-elle inspiré durant l’écriture de Porno et L’artiste au couteau ?

Irvine Welsh : Non. Ne serait-ce que pour des raisons de continuité : vous êtes bien obligé de vous référer à l’original. Quand j’ai écrit Dead Men’s Trousers par exemple (la suite de L’artiste au couteau, où les autres personnages de Trainspotting réapparaissent), je me suis replongé dans Trainspotting et Porno pour retrouver la description physique des personnages, afin d’imaginer comment ils avaient vieilli. Car, bien sûr, ces 4  acteurs sont aussi liés dans mon esprit à ces gars-là. Mais il faut faire attention à la cohérence de l’ensemble.

Culturellement Vôtre : Dead Men’s Trousers est sorti la semaine dernière dans les pays anglo-saxons et s’est retrouvé n°1 des ventes. Ce roman sera-t-il le dernier autour de l’univers de Trainspotting ?

Irvine Welsh : Mmmh, je ne sais pas. Je pourrais toujours changer d’avis et en faire un autre ! (rires)

Culturellement Vôtre : Y a-t-il une histoire que vous adoreriez écrire mais n’avez pas encore trouvé le moyen de raconter ? 

Irvine Welsh : La suite de Dead Men’s Trousers ! (rires)

Culturellement Vôtre : Enfin, quel livre recommanderiez-vous à nos lecteurs ?

Irvine Welsh : Behind Her Eyes de Sarah Pinborough.

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