L’Agence de George Nolfi : critique du film

l_agence-affiche1Nouvelle adaptation de Philip K. Dick

Adapté d’une nouvelle de Philip K. Dick, « The Adjustement Team » (1954), L’Agence n’en conserve que le parti pris de base pour nous proposer un divertissement grand public romantique plutôt que le suspense paranoïaque et grinçant attendu. Cependant, si l’on accepte que le film de Georgi Nolfi soit assez éloigné de l’esprit du génial écrivain, ce divertissement s’avère dans l’ensemble très plaisant.

On est en effet bien loin des adaptations honteuses de l’auteur SF telles que Next (2007) ou Paycheck (2003), qui s’embourbaient dans le ridicule. Ici, le scénario, la réalisation et l’interprétation des acteurs se tiennent et sont agréables, à défaut d’être originaux.

Le héros joué par Matt Damon, David Norris, est un politicien démocrate atypique et brillant qui découvre un jour de curieux hommes à chapeaux effectuer des « ajustements » sur ses collègues de bureau, qu’ils ont figé dans leurs mouvements. Repéré, il s’enfuit mais se retrouve cerné par cette équipe, capable de se déplacer à une allure phénoménale. Un dénommé Richardson (John Slattery) lui apprend alors que les actions de l’humanité sont surveillées et parfois corrigées par des hommes comme lui s’ils ne respectent pas le « Plan » du Patron… Dieu lui-même.

Après l’avoir prévenu qu’il serait réinitialisé s’il révélait à quiconque ce qu’il avait vu, Richardson lui indique qu’il n’était pas supposé revoir la séduisante et insoumise Elise (Emily Blunt), une jeune femme qu’il avait rencontrée dans les toilettes de la mairie où il devait prononcer un discours et qu’il avait de nouveau croisée par hasard dans le bus le matin même. Pour être sûr qu’il ne puisse pas la retrouver, Richardson brûle le papier où la jeune femme avait inscrit son numéro de téléphone et relâche David, complètement déboussolé. Mais celui-ci est bien décidé à aller à l’encontre de son destin et part à la recherche de celle qui l’obsède de plus en plus…

Les anges, des bureaucrates comme les autres

l-agence1Ce qui fait l’originalité du film, en premier lieu, est cette manière de décrire Dieu (qu’on ne verra jamais) comme un Grand Patron et les « anges gardiens » comme de simples bureaucrates à ses ordres, chargés de superviser les humains de manière impassible. Le principe vient de la nouvelle, évidemment, même si le texte de Dick était en fin de compte bien plus loufouque : un clerc assurait ainsi l’équivalent du rôle de Richardson tandis qu’un chien était le superviseur à ses ordres chargé d’aboyer à des heures précises pour faire en sorte que tout se déroule selon le Plan de Dieu, nommé « the Old Man ».

Cependant, cette vision d’êtres supérieurs arborant costard (ou imper) et chapeau mou, type années 50, ne date pas d’aujourd’hui. Ainsi, dans la gentille mais sympathique comédie musicale Down to Earth d’Alexander Hall (1947) avec Rita Hayworth, Dieu (dénommé Mr Jordan) et ses bras droits étaient déjà représentés en bureaucrates à l’organisation très carrée ramenant l’âme des défunts au paradis à bord d’un avion où la présence de chacun doit être vérifiée par une liste d’appel.

Dans le roman de Stephen King Coeurs perdus en Atlantide (1999), on pouvait également voir d’inquiétants hommes en imper jaune poursuivre et finalement enlever un mystérieux vieil homme auquel s’était attaché le héros de l’histoire, alors petit garçon. Et bien sûr, dans Dark City (1998), qui s’inspire également en partie de la même nouvelle de Philip K. Dick, les extraterrestres qui ajustent les vies des humains la nuit, leur fournissant des souvenirs et identités fictives, arborent eux aussi chapeaux et costumes.

Une sympathique love story

l-agence2Assumant avec brio ces influences, L’Agence nous offre durant toute sa première partie un spectacle intriguant et décalé. Nous voyons les superviseurs comploter et l’un des hommes au chapeau suivre Norris dans ses déplacements quotidiens pour s’assurer qu’il renverse bien son café à une heure précise, sans quoi il prendra le premier bus et découvrira les superviseurs en pleine action… ce qui ne manque pas d’arriver.

Le personnage de politicien de Matt Damon est également bien trouvé : enfant terrible et irrévérencieux, lorsqu’il perd une place de sénateur au profit de son concurrent, il se lance dans un discours atypique où il révèle qu’il ne choisit même pas sa cravate et ses chaussures… ce qui s’avérera bien sûr très ironique lorsqu’on apprendra qu’il n’a pas entièrement son destin entre les mains.

La love story avec la piquante Elise fonctionne bien dans l’ensemble et l’apparition d’Emily Blunt est suffisamment mémorable pour qu’il paraisse crédible que le héros s’acharne à la retrouver. L’actrice est toujours aussi charismatique, mais on pourra encore une fois regretter que, depuis le magnifique My Summer of Love (2004), où elle était fascinante, les réalisateurs n’aient jamais véritablement tiré partie de toute sa palette de comédienne, Si sa prestation dans L’Agence est attachante, elle manque d’aspérités (ce qui est aussi un problème du script, très clairement), faisant davantage de son personnage une gentille amoureuse éplorée au lieu de l’insoumise et spontanée jeune femme qu’on nous avait présentée.

Une fin simpliste et ratée

l_agence31Si le film de George Nolfi ne dépasse jamais le stade de sympathique divertissement, c’est à cause de sa dernière partie, conventionnelle et maladroite. Alors que l’histoire d’amour s’enlise un peu trop dans le sentimentalisme et que les enjeux du film s’en trouvent amoindris, la fin, ratée, ne convainc pas et provoque quelques haussements de sourcils.

Jusque-là, L’Agence était en effet un film prenant, comportant un certain humour, et le système des portes ouvrant sur des raccourcis spatiaux-temporels, notamment, était fort sympathique. Cependant, la course-poursuite finale, bâclée, tourne court et on ne peut s’empêcher de se dire, au final : « Tout ça pour ça ? » Ou comment terminer un film à l’intrigue alambiquée de manière simpliste. Et puis, la propension du couple à devenir pleurnichard dans ces dix dernières minutes est bien agaçant, il faut l’avouer. Si Nolfi avait pris un peu plus de temps pour clôturer son film, histoire de créer une tension véritable, peut-être ces passages auraient-ils mieux fonctionné. En l’état, on n’y croit pas une seule seconde et les atermoiements des héros semblent de trop.

l_agence41Il faut aussi ajouter à cela que le film se croit obligé de nous délivrer une morale, ce dont il s’était jusque-là bien gardé. La portée philosophique de l’intrigue sur le libre-arbitre était clairement compréhensible mais non, il faut croire que les scénaristes ont eu peur que le public ne comprenne pas si on ne lui mettait pas les points sur les i. C’est bien dommage car, au final, L’Agence fait un piètre film philosophique.

Sympathique thriller de science-fiction, romantique et prenant, le film de George Nolfi ne souffre pas de sa facture grand public, même si évidemment, certains regretteront que la nouvelle de Philip K. Dick ne serve que de prétexte de base. Le ton est moins caustique ici et l’aspect un peu grinçant du début cède assez vite la place à une romance de bonne facture. Malheureusement, la fin, mal gérée, fait basculer le film dans les bons sentiments et empêche toute ampleur dramatique, alors que celle-ci aurait dû être à son comble. Cela dit, ce dénouement étant loin d’être aussi ridicule que ceux de Next et Paycheck, on restera au final sur un jugement positif. L’Agence est un bon divertissement inabouti et à la fin sacrifiée, mais qui permet de passer un bon moment, à défaut d’être véritablement mémorable. Ce n’est déjà pas si mal.

 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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