[Critique] Traum : Philip K. Dick, le martyr onirique

Caractéristiques

  • Titre complet : Traum : Philip K. Dick, le martyr onirique
  • Auteur : Aurélien Lemant
  • Editeur : Le Feu Sacré
  • Date de sortie en librairies : 2012
  • Nombre de pages : 112
  • Prix : 10€
  • Acheter : Cliquez ici

C’est la frontière entre la subjectivité et les faits dits réels qui est brisée dans les œuvres de Philip K. Dick, mais aussi par Aurélien Lemant dans Traum : Philip K. Dick, le martyr onirique (Le Feu Sacré, 2012), court essai sur son œuvre, parfois déroutant, plutôt stimulant, où l’auteur n’hésites pas à explorer publiquement des recoins étrangement sombres de son inconscient, d’en écrire les « rapports ». C’est avec raison qu’Aurélien Lemant a décidé d’aborder l’œuvre de Philip K. Dick par le biais du rêve, ce qui lui permet d’aborder les thématiques de l’écrivain, en particulier le rapport au réel, d’une manière assez intime, en laissant un peu pénétrer dans les recoins de son esprit.

Comment écrire sur Philip K. Dick ?

L’auteur, qui est comédien, a écrit ce livre en très peu de temps, en de longues séances nocturnes, peut-être pour être plus près de cet état où le manque de sommeil et l’adrénaline se rejoignent pour donner naissance à des œuvres foisonnantes comme des rêves, telles celles de Philip K. Dick. Comme il l’a dit avec humour lors de notre table-ronde à Lyon, le 2 avril 2012 en compagnie de Pacôme Thiellement (à l’invitation de l’éditeur Le Feu Sacré) : il commençait à ressembler à son sujet d’étude après tant de nuits d’écriture et à cause de sa barbe grandissante !

Frontispice de "Traum : Philip K. Dick, le martyr onirique", essai d'Aurélien Lemant.
Frontispice de Traum : Philip K. Dick, le martyr onirique, essai d’Aurélien Lemant.

Ce qui m’a beaucoup touché dans Traum : Philip K. Dick, le martyr onirique, c’est cette mise en danger de celui qui décide d’écrire sur Philip K. Dick, et c’est ce qui m’a incité à affirmer ma propre présence dans le livre que je suis en train d’écrire sur l’esthétique dickienne. La grande qualité de ce livre est d’aborder de manière incomplète mais passionnante l’œuvre de l’écrivain de science-fiction de manière condensée, comme une plongée en apnée qui peut se lire d’une traite, le lecteur devant accepter de s’ouvrir à une certaine incertitude tout comme l’auteur a tenté de retranscrire les associations d’idées nées de cette œuvre foisonnante.

Écrivant moi-même sur Philip K. Dick, je ne peux que saluer cette volonté d’aborder cette œuvre foisonnante d’une manière si condensée, avec en lui-même la certitude de ne pouvoir révéler le secret qui serait au cœur des œuvres de l’écrivain ou de sa pensée. Car le livre commence en effet par ces mots : «On ne peut communiquer une idée, mais on peut produire un effet» écrit avec justesse Aurélien Lemant (p. 7). Les récits de Dick nous laissent penser que l’écrivain avec renoncé à la tentative de communication ses idées pour mettre en jeu tous les procédés en sa possession afin de produire un effet sur le lecteur. Mais attention, il ne faut pas croire qu’il s’agit pour Aurélien Lemant de fuir tout raisonnement rigoureux, loin de là, car si son essai passe des romans et nouvelles de l’écrivain à Strawberry Fields Forever des Beatles en passant par Inception (Christopher Nolan, 2010) et l’omniprésence de Marion Cotillard et de Mélanie Laurent, les fils qui relient chacun de ces îlots sont bel et bien présents et reliés à Philip K. Dick. L’essai d’Aurélien Lemant nous rappelle que, comme toute pensée, l’œuvre dickienne est un archipel, non un continent bien qu’elle semble s’imposer tout d’abord comme un immense bloc étanche.

La « direction artistique » des rêves dickiens

Selon Aurélien Lemant, le grand rêveur est «celui qui prend sa destinée onirique en main, celui qui décide non pas de l’aboutissement de son rêve, mais de la direction que celui-ci prendra. La direction artistique.» (p. 15) Si tous les styles artistiques ne peuvent que «produire un effet», ils peuvent en revanche se distinguer, entre autres critères, par leur aspiration à la communication de l’idée ou par leur tendance à la production de l’effet. Les styles pourraient se situer entre ces deux pôles. Je crois que la «direction artistique» des rêves dickiens est clairement baroque (c’est un point important de l’essai que je suis en train d’écrire).

Chapitre de Frontispice de "Traum : Philip K. Dick, le martyr onirique".
Chapitre de Traum : Philip K. Dick, le martyr onirique.

Il faut rappeler que ce dernier s’oppose à l’art classique qui produit un «effet intellectuel qui est lié à l’ordre, à la simplicité», comme l’écrit Édouard Pommier (Les soleils du baroque, Rencontre de Porto, 1993, Paris, Éditeurs Les Éditions de Paris et L’Union Latine, Collection « Essais et documents », 2002, p. 19).

La «géométrie» du classicisme implique que la figure se distingue parfaitement de son fond, que les formes ne débordent pas les unes sur les autres de crainte que le nécessaire soit noyé par le superflu. Au grand dam des tenants du classicisme, les formes tumultueuses et superposées du baroque nuisent en revanche à l’effet intellectuel pour privilégier l’effet sensitif. Or, il nous semble que les œuvres de Philip K. Dick, malgré la richesse de leurs réflexions, ne sont guère éloignées de cette tendance baroque à tout mêler : un roman tel que Simulacres (1963), par exemple, s’imprime en notre esprit pour une certaine durée sans que nous puissions en dégager avec certitude un sens. Le récit ne se synthétise pas en un message, une idée, mais fait jaillir en nous la réflexion.

On peut bien sûr reprocher à Aurélien Lemant d’enfoncer des portes ouvertes, comme lorsqu’il écrit ceci :

Dick avait découvert que nous étions les manipulateurs de nos propres illusions, que les responsables en charge de la vie sur Terre avaient fini par croire en leur propre spectacle, tels des dieux fatigués. Fils de cette découverte et de sa publication fragmentée, un doute exponentiel devait venir retourner chaque galet, chaque grain de riz dans le cœur des habitants de cette petite planète paranoïaque, afin non seulement de voir ce qui gisait en dessous, mais encore de vérifier la face cachée de l’objet ainsi remué, éprouver la tridimensionnalité de la représentation, se pincer la chair non pour sortir du rêve, mais pour participer à celui-ci. (p. 9)

Les évidences négligées

Mais Aurélien Lemant ne fait pas seulement que décrire ce que chaque lecteur des œuvres de Philip K. Dick peut se dire lui-même, il permet de prendre conscience que c’est l’évidence même qui est au cœur de ses œuvres, cette évidence qui nous fait oublier à quelle point l’existence est précieuse et que la différence entre ce que nous savons et ce que nous croyons savoir est extrêmement poreuse, que cette frontière peut être retournée comme un gant.

Quand il profère que “la réalité est ce qui, quand vous cessez d’y croire, refuse de s’en aller”, Philip K. Dick ne fait que décrire la sensation ahurie de l’homme au réveil : celui-ci ne croit pas à ce qu’il voit, et ne saisit pas pourquoi, une miliseconde plus tôt, il chutait dans le ciel, pilotait un hovercraft ou éjaculait dans sa bonne amie. Je doute, donc je rêve est le credo (le dubito, devrais-je dire) dickien. Mais sait-on jamais quand on rêve? (pp. 9-10)

Le comédien, essayiste et éditeur Aurélien Lemant.
Le comédien, essayiste et éditeur Aurélien Lemant.

Aurélien Lemant enfonce les mêmes portes ouvertes que celles qu’ouvrait si bien Philip K. Dick dans ses œuvres qu’elles devenaient des trous noirs aspirant toute certitude. L’auteur de Traum : Philip K. Dick, le martyr onirique écrit que «le doute dickien fonctionne à l’inverse de son prédécesseur cartésien : en lieu et    place d’une authentification de l’existence, il génère de l’incertitude qui produit et reproduit de l’étrangeté, laquelle augmente le doute et ainsi de suite.» (p. 9) Les effets de réel permettent aux rêves de l’écrivain de s’ancrer dans notre imagination, comme une réalité sensible qui se crée en nous et se superpose à notre réalité quotidienne. Comme l’écrit si justement Aurélien Lemant, le livre est un « parasite », il se nourrit de ses lecteurs et les habite, et se transmet comme un virus à leurs proches comme le roman uchronique La Sauterelle pèse lourd passe de personnage en personnage dans Le Maître du haut-château (Philip K. Dick, 1961), répandant l’incertitude, qui n’est autre que l’atroce mais salutaire certitude que leur monde est fictif.

Philip K. Dick m’a aussi poussé à dévoiler des aspects de moi-même, de mes incertitudes, comme Aurélien Lemant à écrire sur ses rêves dans son essai ― quoi de plus normal puisque les personnages dickiens ne cessent d’analyser la fiction qu’ils vivent ? «Soyons-en sûrs, le livre n’est pas un interface, ni support de télécommunication ni cordon ombilical, écrit avec justesse Aurélien Lemant. Il est un hôte. Un hôte ubiquitaire, métempsychotique, un hôte présent dans plusieurs organismes à la fois : un parasite. Et c’est ce que ce parasite pond en nous, ce qui advient de sa ponte, qui m’intéresse ici.» (p. 8) Ce petit livre est foisonnant, sans doute imparfait. Monstrueux. Dickien.

Article paru le 14 juin 2012 sur le blog de l’auteur puis sur Éclats Futurs.

Aurélien Lemant, Traum : Philip K. Dick, le martyr onirique, Éditions Le Feu Sacré, Lyon, 2012, 112 pages, 10 Euros. A commander sur le site de l’éditeur.

Auteur

  • Né en 1986, Jérémy Zucchi écrit et réalise des films documentaires tout en poursuivant l'écriture d'articles et d'essais. Il publie des analyses portant sur le cinéma, les arts visuels et sur la science-fiction.

8/10

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