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[Critique] Blade Runner : 40 ans après, retour sur la vision de Ridley Scott

Caractéristiques

  • Titre : Blade Runner
  • Réalisateur(s) : Ridley Scott
  • Scénariste(s) : Hampton Fancher et David Webb Peoples, d'après un roman de Philip K. Dick
  • Avec : Harrison Ford, Sean Young, Rutger Hauer, Daryl Hannah, Joanna Cassidy, William Sanderson, Joe Turkel...
  • Distributeur : Warner Bros.
  • Genre : science-fiction
  • Pays : Etats-Unis
  • Durée : 1h51 à 1h57 selon les versions
  • Date de sortie : 1982
  • Note du critique : 10/10

Avec cet article, quelque chose de forcément imparfait s’écrit : la critique d’un film considéré comme culte. Blade Runner de Ridley Scott, sorti aux États-Unis le 25 juin 1982 et en France le 15 septembre de la même année, il y a plus de 40 ans. Une adaptation très libre du roman Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (1968) de l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick, décédé le 2 mars 1982, à l’aube de voir la mégalopole de Los Angeles 2019 apparaître sur les écrans de cinéma.

Il est mort avant de voir ses humains artificiels Nexus 6 pourchassés par un chasseur de primes (Harrison Ford) séduit par la froide et bouleversante Rachel (Sean Young) aux faux souvenirs. Car, pour celles et ceux qui ne connaissent pas Blade Runner, voici globalement son résumé : un « blade runner » (chasseur de primes) doit retrouver et « retirer » des « replicants » Nexus 6, des êtres artificiels produits par génétique illégaux sur Terre, qui ont détourné une navette spatiale et tué son équipage pour infiltrer le siège de la Tyrell Corporation qui les a créés.

L’œil devant les flammes de Los Angeles 2019 au début de Blade Runner.
C’est avant tout une histoire de vision… L’œil devant les flammes et les lumières de Los Angeles 2019 au début de Blade Runner.

De ce point de départ assez basique, qui reprend la trame du roman de Dick en la simplifiant beaucoup, Blade Runner propose un récit qui a fasciné bien des gens, au point de produire beaucoup d’analyses dès le début des années 90 (la première étude universitaire est le livre collectif dirigé par Judith B. Kerman, Retrofitting Blade Runner paru en 19911). Le film est devenu une référence. Qu’est-ce qui constitue le propre de l’humanité ? Comment la mémoire peut-elle participer de l’identité et la troubler ? Suivant quels critères peut-on accorder une dignité humaine à des êtres artificiels ? Les questions provoquées par Blade Runner sont plus nombreuses que les dialogues qui les évoquent directement. Dans cette critique, nous allons revenir sur ce film, son impact et les sujets qu’il aborde, d’une manière imparfaite et assez personnelle. Car s’il y a bien un film qui a marqué l’auteur de cet article jusqu’au plus profond de son globe oculaire et de son cerveau, c’est bien Blade Runner.

"J'ai vu tant de choses que vous humains ne pouvez pas croire..." raconte le replicant Roy Baty (Rutger Hauer) à Rick Deckard qui l'a pourchassé.
“J’ai vu tant de choses que vous humains ne pouvez pas croire…” raconte le replicant Roy Baty (Rutger Hauer) à Rick Deckard qui l’a pourchassé.

Une critique forcément imparfaite

Il y aurait donc beaucoup à dire. Il faudrait parler de la magnifique musique électronique de Vangelis, du design futuriste de Syd Mead et son équipe, des effets visuels magiques de Douglas Trumbull, du charisme de Rutger Hauer (incarnant Roy Baty)… Elle sera forcément imparfaite, cette critique, pour de nombreuses raisons que nous allons voir tout au long de cet article. Commençons, déjà, par pulvériser d’un tir de blaster ce « nous » qui cache la subjectivité de ce texte, car à l’intérieur de lui il y a un garçon de 13 ans fantasmant Blade Runner dont il ne connaît alors que des photos dans un hors-série de L’Express magazine consacré au cinéma de science-fiction. Ce garçon, c’était moi en 2000, lisant le critique Jean-Pierre Dufreigne :

Blade Runner reste la meilleure adaptation (et trahison) d’une œuvre du génie de la speculative fiction, Philip K. Dick, et tout dickien même intégriste avouera que le film dépasse la nouvelle [sic] qui l’a inspiré. La scène, nocturne, ocre, devant un piano, où Deckard comprend que la femme qu’il aime est un être artificiel, est d’une stupéfiante beauté : celle du désespoir qu’il va devoir affronter.2

Rick Deckard (Harrison Ford), mélancolique, joue quelques notes de piano dans Blade Runner.
Rick Deckard (Harrison Ford), mélancolique, joue quelques notes de piano dans Blade Runner.

Ma critique est sûrement condamnée, d’emblée, par l’immense désir qui me conduit encore aujourd’hui à écrire sur Blade Runner. Depuis que j’ai lu ces phrases et vu les photos du film, j’ai désiré ardemment voir le film et lire Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? qu’il adapte. Qu’est-ce qui a fait de Blade Runner un film indispensable, une vision à éprouver ? La vision de Ridley Scott peut-elle avoir un effet puissant sur un public la découvrant aujourd’hui ? Sur vous peut-être ? Voici les questions auxquelles cet article imparfait va tenter de formuler des réponses. Il sera complété d’articles publiés prochainement et sert d’introduction aux analyses de Blade Runner déjà publiées sur ce site.

Ridley Scott : visions et conséquences

Le film de Ridley Scott fait partie de ces métrages qui témoignent d’une manière éclatante de la vision d’un cinéaste, au point de faire oublier que le film réunit des idées, des propositions, des influences très diverses. Dans Blade Runner, on a les concepts de Philip K. Dick (êtres artificiels, empathie, désagrégation du monde) interprétés par le scénariste Hampton Fancher, eux-mêmes réinterprétés par David Webb Peoples (futur co-auteur de L’Armée des douze singes) d’après les idées de Ridley Scott, tout ce beau monde étant en discussion avec le producteur Michael Deeley et en négociation avec les financiers… Syd Mead, Trumbull, Vangelis et bien d’autres ont fait éclater à l’écran leurs visions. Sans oublier les suggestions de Rutger Hauer pour Roy Baty, sans lesquelles il serait sans aucun doute moins mémorable.

Magnifique séquence de vol vers la Tyrell Corporation dans Blade Runner...
Magnifique séquence de vol vers la Tyrell Corporation dans Blade Runner

Pourtant, cette vision de Blade Runner est incontestablement l’œuvre de celui qui a su guider et réunir tout cela en un film, en apportant constamment de nouvelles idées : Ridley Scott, réalisateur des Duellistes (1976) puis Alien (1979), qualifié à la fois d’esthète et de publicitaire, pour avoir été l’auteur de centaines de publicités. Cette expérience lui a collé à la peau, comme en témoigne la critique de Blade Runner publiée par Philippe Manœuvre dans Métal Hurlant à la sortie du film, dont l’auteur dénonce le style « putassier » du réalisateur, au point de s’écrier en couverture : « C’est Philip K. Dick qu’on assassine ! »

Ancien élève du Royal Art College de Londres, le cinéaste Britannique sir Ridley Scott affirme par ses films son goût pour les œuvres figuratives très riches en détails. Son travail de composition et son utilisation de la lumière et de la couleur l’inscrivent globalement dans la tradition picturale du XIXe siècle : romantique (Les Duellistes, 1492, Christophe Colomb), préraphaélite (Legend) ou orientaliste (Gladiator, Kingdom of Heaven). Sa production picturale, demeurant privée, semble peu soluble dans l’art contemporain.

Drapé et clair-obscur : il y a du Caravage dans ce plan de Rachel (Sean Young).
Drapé et clair-obscur : il y a du Caravage dans ce plan de Rachel (Sean Young).

En vérité, Ridley Scott utilise le langage visuel adapté au récit qu’il met en scène, comme il l’a montré avec La Chute du faucon noir (2002) adoptant les formes de la guerre télévisuelle et des jeux vidéos. Les films Ridley Scott (au temps de Blade Runner du moins) accordent à chaque élément pouvant entrer dans le champ de la caméra la même importance, des décors aux accessoires portés par les figurants, au point qu’Harrison Ford a pu se sentir guère plus important que la fumée ou les câbles élevant dans les airs le spinner de Deckard. Une frustration pouvant aussi être éprouvée par les scénaristes.

Rick Deckard (Harrison Ford) perdu dans un plan très embouteillé de Blade Runner.
Rick Deckard (Harrison Ford) perdu dans un plan très embouteillé de Blade Runner.

L’univers visuel au détriment du scénario ?

« Comme réalisateur, j’ai tendance à être très cérébral, et je me lance dans des trucs sombres, des détails3 », explique Ridley Scott. Et des détails, Blade Runner n’en manque pas ! Or, le tournage des séquences prend un temps infini, le scénario n’est pas tourné en entier et des scènes sont donc élaguées, tandis que d’autres seront ensuite ajoutées pour combler quelques manques. Mais qu’on ne croit pas pour autant que le film devait être plus « fidèle » au roman de Philip K. Dick, car il s’en est éloigné très rapidement : Hampton Fancher, qui avait acheté les droits du roman, avait décidé de se débarrasser de toute la dimension mystique et religieuse du roman pour réduire son récit à une traque romantique. Ridley Scott et David Webb Peoples, quant à eux, n’ont jamais lu Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?

Du roman originel de Dick, il est possible de regretter sa structure double et duelle, sa réflexion psychologique et sociale (le rôle des animaux et des émotions), mais aussi sa dimension métaphysique et théologique (le prophète Wilbur Mercer et les boites à empathie). Cela aurait-il pu donner naissance à un bon film ? Le miracle de Blade Runner (trop complexe pour être complètement dévoilé ici) réside dans le fait qu’il est proche et complémentaire du roman de Philip K. Dick, alors que ses auteurs, pour la plupart, ne l’ont jamais lu et que l’écrivain a constamment été tenu à l’écart du processus créatif (à son grand regret). Pourquoi ce miracle ? Parce que le film puise dans l’universel, comme cela sera brièvement montré dans la suite de cette critique.

Rachel (Sean Young), incarnation de la femme fatale des films noirs.
Rachel (Sean Young), incarnation de la femme fatale des films noirs.

Parce qu’il faut bien tenter d’écrire la critique de ce film, disons que Blade Runner peut décevoir pour trois raisons principales. Premièrement, parce que même s’il est un film de traque d’êtres artificiels dans le futur, l’enquête elle-même occupe peu de temps, au grand regret du co-scénariste David Peoples qui aurait préféré une meilleure histoire selon ses mots, quitte à ce que l’univers visuel soit moins extraordinaire. Deuxièmement, on peut être déçu du manque d’action du film, hormis les séquences d’affrontement avec les Nexus 6 Zhora, Leon et surtout Roy Baty. D’ailleurs, la célèbre image promotionnelle de Deckard sautant de voiture en voiture au cours de sa poursuite de Zhora (Joanna Cassidy) est absente du film. La déception des fans d’Harrison Ford a été grande devant son personnage grincheux, si peu fringuant et voltigeant, comme une sorte d’Han Solo ou d’Indiana Jones en pleine dépression… Si on prend un peu de recul pour observer la carrière inégale de Ridley Scott, il semble que ses films les plus ancrés dans le genre policier sont soit des films orientés vers l’action et non l’enquête (Traquée, Black Rain), soit des récits d’enquête où la révélation de l’identité d’un coupable ne constitue toutefois pas une surprise majeure pour le spectateur (Hannibal, American Gangster). L’intérêt de ces films se situe plutôt dans le processus de mise à jour d’une réalité cachée, comme le montre bien Cartel (2013).

Rick Deckard enquête dans la chambre d'hôtel du replicant Leon.
Rick Deckard enquête dans la chambre d’hôtel du replicant Leon.

C’est la mise en scène de l’affrontement humain-Nexus 6 qui semble intéresser principalement Ridley Scott dans Blade Runner. L’action n’y est pas pour autant prépondérante, car il s’agit plutôt pour le cinéaste de faire évoluer ses personnages dans un climat hostile où leur intériorité devient leur refuge, à l’image de Deckard rêvant d’une licorne tandis qu’il joue quelques notes de piano. Car malgré l’insistance de Ridley Scott pour montrer la mégalopole de Los Angeles 2019 (alors que les premiers scénarios d’Hampton Fancher étaient quasiment à huis-clos), Blade Runner est un film très intériorisé, avec des conflits internes rarement exposés par des mots (sauf dans la version sortie en 1982, avec une voix off assez explicite).

Versions et générations de Blade Runner

Affiche de Blade Runner utilisée pour la sortie du film en 1982 et 1992.
Affiche de Blade Runner utilisée pour la sortie du film en 1982 et 1992.

J’ai mentionné ici plusieurs versions de Blade Runner, une caractéristique qui contribue à la dimension quasi légendaire du film. Il me faut tout d’abord dire que je fais partie d’une sorte de seconde génération de spectateurs et spectatrices ayant vu Blade Runner, distingués selon la version du film disponible.

La première génération a vu le film en salles à sa sortie ou l’a découvert au cours des années 80 en VHS, Laserdisc ou sur le câble dans sa version originelle (avec voix off, happy ending et sans licorne), américaine ou internationale (plus violente).

La seconde génération a vu le film en version director’s cut (avec licorne, sans voix off et avec une autre fin) à la suite de sa ressortie en 1992 en salles, puis home video. Cette version a été bricolée à partir des intentions de Ridley Scott, mais sans sa supervision, grâce à une version de travail ayant servi aux projections-tests (sans licorne, mais sans happy end et avec une voix off alternative), qui avait été auparavant projetée en festivals en 1991 à la suite de sa redécouverte. C’est dans cette version abusivement nommée director’s cut que j’ai visionné Blade Runner pour la première fois, en 2001.

La troisième génération est produite par la vision du final cut du film, réalisé sous contrôle étroit de Ridley Scott et distribué en 2007. C’est cette dernière version qui est désormais visionnée sur les plateformes de streaming par défaut, mais aussi en DVD et blu-ray récents, bien que certaines éditions contiennent aussi les versions précédentes.

Le commissariat de police de Blade Runner, inspiré de Metropolis de Fritz Lang (1928).
Le commissariat de police de Blade Runner, inspiré de Metropolis de Fritz Lang (1928).

Pourquoi il est important d’écrire cela ? Parce que la perception du film change sensiblement selon la version visionnée. Un seul exemple : la présence de la voix off de Rick Deckard dans les versions sorties en 1982, qui imite celles des films noirs des années 40 ou 50, tend à trop expliciter certaines séquences, au point de leur retirer tout mystère. À contre-courant, des spectateurs ayant découvert le film dans cette version y restent attachés, comme Guillermo Del Toro.

Il faut dire que l’impact de la première vision demeure. C’est pourquoi cette critique est forcément imparfaite, parce qu’il est difficile de prendre du recul sur une œuvre qui s’est autant imprimée en moi que Blade Runner, dont je dessinais au pastel gras la voiture volante (le spinner) du chasseur de primes Rick Deckard avant même de voir le film. J’ignore si j’aurais autant aimé le film en salles en 1982, ou si quelqu’un accédant facilement au final cut par une plateforme de streaming aujourd’hui peut éprouver des sentiments similaires à ceux qui furent les miens.

Dessin au pastels gras inspiré de Blade Runner, par Jérémy Zucchi (à l'âge de 14 ans).
Dessin au pastels gras inspiré de Blade Runner, par Jérémy Zucchi (à l’âge de 14 ans).

Avant même de lire les mots de Jean-Pierre Dufreigne, à 11 ou 12 ans, j’avais été intrigué par une petite photographie d’Harrison Ford reproduite sur le mauvais papier d’un magazine TV, avec ce titre tranchant (acheté à William S. Burroughs) que j’étais incapable de décrypter. Je reconnaissais l’interprète de quelques-uns de mes films favoris, les Star Wars et Indiana Jones et de tous les films annoncés dans Télé Loisirs cette semaine-là, c’était celui dont le résumé me faisait le plus fantasmer. Dès les premières images de papier que je vis du film, sublimes et cauchemardesques, Blade Runner fut donc une épiphanie esthétique, une manifestation de quelque chose qui me dépassait et me transportait ailleurs. La crainte d’être déçu grandissait avec l’impatience de le voir. Lorsqu’il passa à la télévision en 2000, le film m’atteignit au fond du cœur jusque dans ma campagne ardéchoise, sous la neige hertzienne due à la mauvaise réception. Les mystères sur la création de Blade Runner ont aussi contribué à stimuler les imaginations. D’où la survie de quelques clichés, qu’il nous faut maintenant éliminer.

Vision de Deckard à son balcon, dans Blade Runner.
Vision de Deckard à son balcon, dans Blade Runner, composition avec décor, maquettes et matte painting.

Adaptation d’une nouvelle, ou d’un roman de Dick ?

Couverture de la dernière édition en date de Blade Runner (Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?) de Philip K. Dick (éditions J'ai Lu, "L'imaginaire").
Couverture de la dernière édition en date de Blade Runner (Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?) de Philip K. Dick © J’ai Lu.

Déjà, le récit qui est adapté par les scénaristes Hampton Fancher et David Peoples n’est pas une nouvelle (a short story) de Philip K. Dick, mais un roman (a novel, terme confondu avec le faux ami français nouvelle), contrairement à ce qui souvent imprimé en France depuis 1982. Il compte 288 pages dans la dernière édition publiée par J’ai Lu, ce qui est long pour une nouvelle… La confusion provient du fait que Philip K. Dick est initialement réputé pour ses nouvelles, les plus adaptées au cinéma également, mais aussi à cause de la paresse de journalistes croyant que novel signifie nouvelle…

Contrairement à ce qui a souvent été dit ou écrit, Philip K. Dick n’a vu du film qu’un montage d’une vingtaine de minutes de plans d’effets visuels (en particulier la séquence d’ouverture) et d’extraits de séquences avec les acteurs et actrices. Il adorait le choix de Sean Young en Rachel et approuvait le reste du casting. Après avoir pesté contre Hollywood, Ridley Scott et les producteurs qui l’avaient tenu à l’écart et, en particulier, avoir détesté un scénario d’Hampton Fancher, Philip K. Dick s’était épanché dans TV Select Guide pour se plaindre, avant de finalement accepter une rencontre avec Ridley Scott. Ce fut leur unique entrevue, le récit de la relation de Dick avec Hollywood étant racontée avec beaucoup d’humour par l’écrivain dans Dernière conversation avant les étoiles (entretien publié en 2002).

L'unique rencontre de Philip K. Dick et Ridley Scott.
L’unique rencontre de Philip K. Dick et Ridley Scott.© Droits réservés.

Blade Runner est-il un plagiat de Métal Hurlant et Moebius ?

Autre sujet de polémique : bien que le film s’inspire beaucoup de l’univers visuel de la revue de bande-dessinée et de science-fiction Métal Hurlant, cela n’en fait pas pour autant un plagiat d’un récit court tel que The Long Tomorrow de Moebius et Dan O’Bannon (1981), contrairement à ce Philippe Manœuvre et Jean-Pierre Dionnet (sous le pseudonyme de Joe Staline) l’affirmaient dans leur critique assassine du film à sa sortie. Il est certain en revanche que Ridley Scott a considérablement bénéficié pour Alien, puis Blade Runner, du travail effectuée par l’incroyable équipe créative réunie par Alejandro Jodorowsky pour son adaptation inaboutie de Dune (1975), qui comptait notamment par ses membres Dan O’Bannon et Moebius (respectivement co-auteur et créateur de costumes d’Alien…).

Case extraite de la BD The Long Tomorrow de Moebius (dessin) et Dan O'Bannon (scénario). © Éditions Les Humanoïdes Associés.
Case extraite de la BD The Long Tomorrow de Moebius (dessin) et Dan O’Bannon (scénario). © Éditions Les Humanoïdes Associés.

Sur l’histoire et l’influence de ce Dune jamais réalisé, il faut voir le fabuleux documentaire Jodorowsky’s Dune de Frank Pavich (2016) qui raconte notamment comment le storyboard de Moebius a circulé à Hollywood, dans les mains de Ridley Scott, George Lucas et bien d’autres.

Dernière édition de Future Noir, The Making of Blade Runner de Paul M. Sammon. © Éditions Harper Collins.
Dernière édition de Future Noir, The Making of Blade Runner de Paul M. Sammon. © Éditions Harper Collins.

Le film a-t-il toujours été pensé sans voix off et happy end ?

Autre cliché qui a la vie dure, la voix off de Rick Deckard de la version sortie au cinéma a certes été réécrite et imposée dans sa version finale par les financiers (de la société Tandem), mais les scénarios avaient tous prévu de rendre hommage aux films noirs des années 40 et 50 avec une telle narration. C’est en cours de montage du film que, d’après Ridley Scott et David Peoples, une tentative a été faite de se passer de cette voix off, que les scénaristes s’acharnaient à écrire sans succès.

Quant au happy end bucolique qui conclut la version sortie au cinéma en 1982, s’il a été tourné au cours du montage à la demande des financiers, en revanche une fin relativement semblable (plus ou moins positive) était présente dans les versions du scénario. Profitant du fait qu’elle n’avait pas pu être tournée à cause du dépassement de budget au cours du tournage, Ridley Scott avait décidé de s’en passer, avant de céder aux pressions des financiers. Pour plus de détails et des tonnes d’informations, je vous renvoie à l’excellent documentaire Des temps difficiles sur le tournage de Blade Runner par Charles de Lauzirika présent sur les éditions DVD collector, blu-ray ou 4K du final cut du film et, en anglais, à l’indispensable livre Future Noir de Paul M. Sammon (édité pour la première fois en 1996).

Harrison Ford et Ridley Scott sur le tournage de Blade Runner.
Harrison Ford et Ridley Scott sur le tournage de Blade Runner. © Warner Bros.

Quelle est l’origine de la licorne ?

Enfin, contrairement à ce qui est souvent rapporté, les plans de la fameuse licorne apparue en rêve dans la version director’s cut n’ont pas été tournés pour Legend, le film suivant de Ridley Scott sorti en 1985, mais au cours de reprises réalisées de manière un peu sauvage au cours du montage de Blade Runner. On comprend bien que comme le beau Legend met en scène des licornes, on a pensé logiquement que celle qui apparaît en rêve à Deckard a été tirée des plans inutilisés de ce film, mais il semble que ce n’est pas le cas. Absente des scénarios et des montages projetés au cours des projections-tests, cette vision est pourtant devenue emblématique du film. Il y a un avant licorne et un après, il y a le public qui accepte sa présence et celui, fidèle au montage sorti en 1982, qui la refuse. La signification de la licorne dans Blade Runner ? Elle ne sera pas dévoilée ici, c’est promis.

Le rêve de la licorne dans Blade Runner.
Le rêve de la licorne dans Blade Runner, surgissant dans le monde futuriste de Los Angeles 2019.

Pourquoi Blade Runner est-il aussi fascinant ?

Qu’est-ce qui m’a fasciné dans ce film ? Je me suis longtemps posé la question. Depuis le premier soir où j’ai vu la replicant Rachel détacher ses cheveux, j’ai éprouvé le désir profond d’écrire sur Blade Runner, sur le mystère de son pouvoir d’attraction de ses images. Une attraction que mes études de cinéma ont ensuite permis de nommer : c’est la « photogénie » qu’exerce mystérieusement certains sujets et objets sur une caméra, si bien décrite le cinéaste Jean Epstein. L’univers flamboyant de Blade Runner, si photogénique, est pourtant cauchemardesque ; il envoûte par sa vision d’un monde atrocement imparfait, comme des usines qui semblent des champs d’étoiles, comme « la route 91 [qui] brillait telle une constellation4 » dans la nuit de Substance Mort (roman de Philip K. Dick publié en 1977). C’est ce paradoxe et les questions posées par le film qui m’ont bouleversé.

La replicant Rachel (Sean Young) détache ses cheveux après avoir du piano dans Blade Runner.
La replicant Rachel (Sean Young) détache ses cheveux après avoir joué du piano dans Blade Runner.

Dès lors, j’ai revu, décortiqué, exploré strate après strate le film de Ridley Scott. J’ai remonté le fil de son inspiration, tenté de faire la généalogie de ses images. L’aboutissement de ce travail est un essai qui sera publié en 2023 aux Éditions Rouge Profond. Pour le résumer, je peux écrire que par la reprise du schéma du roman fondateur Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley (1818), et l’imagerie de sa mégalopole aux langues et cultures mêlées qui invoquent le mythe de la tour de Babel, Blade Runner réactualise la science-fiction en puisant aux origines même du genre. Par-delà, il touche au récit mythique de l’apparition de la vie, au mystère de la génération. Profondément différent du roman de Philip K. Dick, à forte substance religieuse, Blade Runner touche à la métaphysique par le mythe de la créature en quête de son créateur (qui remonte au golem). Son futur, comme son monde à demi désagrégé et rempli d’objets passés, est ancré dans un temps beaucoup plus lointain qu’il n’y paraît.

Geisha publicitaire, sur la façade d'un immeuble de Los Angeles 2019.
Geisha publicitaire, sur la façade d’un immeuble de Los Angeles 2019.

On croit en effet que Blade Runner parle de robots (d’androïdes dans le roman de Philip K. Dick), mais ce sont des êtres conçus par manipulation génétique, donc de chair et de sang. Ils sont en vie, sans pour autant disposer de droits naturels. On croit que c’est un récit d’êtres artificiels alors que le film, comme le roman de Dick, parle d’humanité. On dit que c’est une vision du futur, alors qu’elle est une vision en soi, dans les origines de l’humain, de ses mythes, de la vie.

Au sommet de la Tyrell Corporation, au-dessus de l'obscurité, là où vit le créateur des Nexus 6.
Au sommet de la Tyrell Corporation, au-dessus de l’obscurité, là où vit le créateur des Nexus 6.

Nexus 6, monstres de Frankenstein dans la mégalopole de Los Angeles 2019

Le programme esthétique du film de Ridley Scott vise à produire un sentiment de sublime par le spectacle d’un mégalopole qui semble un dédale confus de grattes-ciels où, entre chacun d’entre eux, toutes les nationalités et toutes les langues se retrouvent (à l’origine, le cinéaste voulait tourner à Hong-Kong, qu’il avait pris pour modèle). C’est l’obscurité totale d’une urbanité sans fin. C’est aussi la déformation des corps, la désagrégation progressive des êtres avec leur monde (qui évoque la dystopie de George Orwell), l’abandon d’êtres artificiels en quête d’identité, de mémoire, d’une reconnaissance. D’une famille. Les replicants sont comme des images humaines, trop ressemblantes pour ne pas émouvoir par leur réalité.

Les Nexus 6 Pris (Darryl Hannah) et Roy (Rutger Hauer), supérieurs physiquement et intellectuellement à l'être humain.
Les Nexus 6 Pris (Darryl Hannah) et Roy (Rutger Hauer), supérieurs physiquement et intellectuellement à l’être humain.

Les Nexus 6 sont menacés d’être réduits par le chasseur de primes à de simples « poupées » inanimées (on employait souvent ce mot, « figuren » en allemand, pour désigner les déportés dans les camps nazis). Le miracle de Blade Runner, c’est que ses poupées pleurent, émeuvent et engendrent du doute. Ce sont les larmes de Rachel, les photos de Leon, le corps figé de Zhora, celui tressaillant de Pris, la colombe libérée par Roy. Mais aussi ces humains en perte d’humanité, sinon complètement déshumanisés : Deckard, Sebastian, Tyrell, Gaff, Bryant. Sont-ils vraiment humains ? « Dommage qu’elle doive mourir, mais c’est notre lot à tous… » Point commun de tous les vivants.

Les larmes de Rachel (Sean Young) témoignent-elles d'une émotion authentique ?
Les larmes de Rachel (Sean Young) témoignent-elles d’une émotion authentique ?

Au travers de sa description du futur, le devenir de génétique et ses appréhensions de la définition de l’humain, le sujet de Blade Runner est aussi vieux que la conscience de soi : c’est la mort. De ce point de vue, ce film de science-fiction s’inscrit pleinement dans la continuité du Frankenstein de James Whale (1932) et sa suite La fiancé de Frankenstein (1935). On retrouve en effet dans Blade Runner le grand principe d’êtres artificiels en quête de leur créateurs et donc de leurs origines, qui suit le modèle du roman originel de Mary Shelley (Frankenstein, ou le Prométhée moderne), tout entier orienté vers la confrontation du docteur Victor Frankenstein et de sa monstrueuse création faite de morceaux de cadavres, qui a semé la mort pour survivre et le retrouver.

Rencontre entre le "père" créateur Eldon Tyrell (Joe Turkel) et le "fils" Nexus 6 (Rutger Hauer).
Rencontre entre le “père” créateur Eldon Tyrell (Joe Turkel) et le “fils” Nexus 6 (Rutger Hauer).

Le film juxtapose la quête des êtres artificiels et l’enquête du blade runner qui sent se déliter sa propre humanité, à la différence du roman de Philip K. Dick qui se structurait sur l’alternance des points de vue de deux êtres humains sur les androïdes, celui du chasseur de primes Deckard et du solitaire et naïf John Isidore. Alternant sujet (Deckard) et contre-sujet (l’humain John Isidore dans le roman ; le replicant Roy Batty dans le film) jusqu’à la confrontation finale, chacune des deux œuvres possèdent malgré tout le rythme d’une fugue cauchemardesque. Une fugue contre la mort, pour la vie.

Parce que cette critique de Blade Runner, je l’ai dit, est forcément imparfaite, elle s’achève ici. Après tout, le film lui-même n’est-il jamais resté inachevé, ou du moins à l’état de work in progress ? Et n’est-ce pas l’imperfection de ses créations qui ramène l’humanité à sa juste mesure, elle qui souvent veut se croire Dieu ? Tel est le sujet de Blade Runner et de notre essai sur ce film essentiel qui, 40 années après sa sortie, conserve sa vitalité et son pouvoir d’imagination.

Trace de l'existence d'un replicant ayant seulement 4 années de vie : la photographie de Zhora (Joanna Cassidy).
Trace de l’existence d’un replicant ayant seulement 4 années de vie : la photographie de Zhora (Joanna Cassidy).
Notes

1 – Judith B. Kerman (dir.), Retrofitting Blade Runner, Issues in Ridley Scott’s Blade Runner and Philip K. Dick’s Do Androids Dream of Electric Sheep ? [1991], Madison, University of Wisconsin Press, 1997.

2 – Jean-Pierre Dufreigne, critique de Blade Runner dans L’Express le magazine, spécial Cannes, semaine du 11 au 17 mai 2000.

3 – Entretien avec Ridley Scott dans Des temps difficiles : le making of de Blade Runner de Charles de Lauzirika (2007), documentaire présent sur les éditions DVD collector, blu-ray ou 4K du final cut de Blade Runner (Warner Home Video).

4 – Philip K. Dick, Substance Mort, Paris, Éditions Denoël, collection « Folio SF », traduction de Robert Louit, 2000, p. 338.

Cette critique et analyse de Blade Runner fait partie du dossier sur l’écrivain Philip K. Dick, ses œuvres et les films qui l’adaptent ou s’en inspirent.

Article écrit par

Jérémy Zucchi est auteur et réalisateur. Il publie des articles et essais (voir sur son site web), sur le cinéma et les arts visuels. Il s'intéresse aux représentations, ainsi qu'à la science-fiction, en particulier aux œuvres de Philip K. Dick et à leur influence au cinéma. Il a participé à des tables rondes à Rennes et Caen, à une journée d’étude sur le son à l’ENS Louis Lumière (Paris), à un séminaire Addiction et créativité à l’hôpital Tarnier (Paris) et fait des conférences (théâtre de Vénissieux). Il a contribué à Psychiatrie et Neurosciences (revue) et à Décentrement et images de la culture (dir. Sylvie Camet, L’Harmattan). Contact : jeremy.zucchi [@] culturellementvotre.fr

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