lars-von-trier-cannes_photocall_20111Depuis mercredi, on ne parle plus que de ça : le dérapage incontrôlé du cinéaste danois Lars von Trier lors de la conférence de presse pour son nouveau film en compétition, Melancholia. Si tout le monde n’a pas assisté ou visionné dans son intégralité ladite conférence, les citations du cinéaste ont été reprises à la vitesse de la lumière dans les médias, témoignant du pétage de câble d’un artiste génial et provocateur mais quelque peu autiste qui, au détour d’une question, se met à déclarer « comprendre Hitler » et « être nazi ». Malgré les brèves excuses transmises mercredi après-midi à la demande expresse des organisateurs du Festival, le conseil administratif a annoncé jeudi en début d’après-midi que Lars von Trier était désormais « persona non grata » au Festival mais que son film, acclamé par la critique et sélectionné avant la controverse, restait en compétition. Les commentaires outrés se sont multipliés, si bien qu’il était tout bonnement impossible de trouver une analyse un peu plus circonstanciée des faits.

Il ne s’agit pas ici d’excuser les commentaires vaseux du cinéaste, mais de replacer les choses dans leur contexte précis et de nous attarder sur la vie et l’oeuvre du Danois afin d’y voir un peu plus clair sur la teneur réelle de ces propos, retranscrits tronqués et sans perspective  dans les médias.

Amalgame et confusion

melancholia-avant-premiere11Premier point : le cinéaste s’est-il mis à déblatérer sur Hitler et les nazis sans crier gare, à l’image d’un Galliano ? Quelles étaient les questions qu’on lui avait posées

avant cette « édifiante » réponse ? En consultant la vidéo intégrale de la conférence de presse sur le site web du Festival de Cannes, il apparaît que les journalistes ont un peu tendu la perche à Trier, même si le ton des questions n’avait rien d’agressif. Ainsi, coup sur coup, le cinéaste a eu droit à trois questions un peu insidieuses par leur succession, prêtant à l’amalgame : « Vous avez déclaré vous être inspiré du romantisme allemand pour ce film, vous avez également parlé de l’importance de la musique. Pourquoi avoir choisi précisément la musique de Wagner pour le prélude du film ? » ; « Ma question concerne ce que vous disiez sur le romantisme allemand. Pouvez-vous nous parler un peu de vos origines allemandes et de l’aspect gothique de ce film ? «  et (dans le même temps, par la même journaliste) : « Dans un article pour un magazine de cinéma danois, vous avez mentionné votre intérêt pour l’esthétique nazie. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? »

Wagner ayant été utilisé par les nazis lors de la Seconde Guerre Mondiale (l’idée sera reprise par Coppola dans Apocalypse Now dans l’une des scènes phares du film avec les attaques d’hélicoptères pour montrer l’état d’esprit des soldats américains lors de la Guerre du Viêtnam), les deux questions suivantes (embrouillées et faisant un amalgame -volontaire ou non – entre romantisme allemand, les origines du cinéaste et nazisme) ont dû paraître un peu trop focalisées au goût du cinéaste, très peu à l’aise lors des conférences de presse et qui a peut-être eu l’impression que l’arrière-pensée des journalistes était : avouez-le que si vous faites des films de fin du monde romantiques, que vous aimez Wagner, évoquez l’esthétique nazie en interview et qu’en plus vous avez des origines allemandes, c’est que vous êtes un peu facho sur les bords !

Au lieu de prendre le taureau par les cornes et de répondre sérieusement à la question et ses éventuels sous-entendus, Lars von Trier n’a malheureusement pas su choisir entre une réponse au premier degré (qui aurait dû être soigneusement formulée) et la pure provocation (tout à fait déplacée)… semant un malaise palpable dans la salle, ne sachant comment réagir aux propos visiblement confus et embrouillés du cinéaste.

A ceux qui doutent qu’il ait pu s’agir d’une blague et/ou d’une méprise, la vidéo montre bien le cinéaste rigoler et sourire régulièrement en disant ses déclarations controversées, comme pour appuyer le fait qu’il n’est pas sérieux. D’ailleurs, il s’exclame lui-même, « Non, je plaisante bien sûr! » Son malaise et son embarras, lorsqu’il s’aperçoit assez vite de la méprise, est perceptible, il ne cesse de bafouiller… mais passera quatre minutes à s’enfoncer péniblement. Malgré quelques rires gênés de l’assistance à plusieurs moments (surtout lors des phrases sur Hitler), on entend beaucoup de rires francs, notamment à la fin, laissant clairement penser qu’une partie des journalistes a compris qu’il n’était pas sérieux.

Avant la conférence de presse, il avait donné une interview télé pour Canal + aux côtés de Kirsten Dunst et Charlotte Gainsbourg, dans laquelle on pouvait le voir, mal à l’aise, chercher ses mots en anglais et se tourner régulièrement vers ses actrices. Peu communicatif et se servant souvent de son humour faussement cynique pour masquer son embarras, le réalisateur n’avait pas quitté son Danemark natal depuis des mois, rendant sans doute le jeu des interviews à longueur de journée dans une langue qui n’est pas la sienne quelque peu délicat. « Si je m’étais exprimé en Danois, je l’aurais fait de manière bien plus nuancée » a admis von Trier au site américain Indie Wire samedi, jugeant s’être montré « naïf et stupide ».

Retranscription complète des propos

 

melancholia-press-conference-dunst_trier11Pour vous donner une idée précise, voici la traduction exacte de toutes ses paroles, avant de passer à la mise en perspective dans la seconde partie de l’article (note : la traduction a été réalisée par mes soins d’après la vidéo en anglais. Un lien serait apprécié si vous souhaitez la reprendre). Pour ceux qui souhaiteraient également consulter la vidéo, il vous faudra aller directement à 34 minutes et 30 secondes. (pour consulter la vidéo sans la traduction française en simultané, remplacez « fr » par « en » dans la barre d’adresse)

Une journaliste du London Times : Ma question concerne ce que vous disiez sur le romantisme allemand. Pouvez-vous nous parler un peu de vos origines allemandes et de l’aspect gothique de ce film ?

Lars von Trier : (riant) Gossip ? (« ragots ») ?

Journaliste : Non, go-thique.

LVT : (riant) Ah ! Gothique. Ok !

Journaliste : Et aussi, dans une interview pour un magazine de cinéma danois, vous avez mentionné votre intérêt pour l’esthétique nazie et vous parliez également de vos origines allemandes. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Lars von Trier : La seule chose que je puisse dire, c’est que j’ai, j’ai, j’ai cru être juif pendant longtemps et j’en étais très heureux. Puis, plus tard est arrivée Susanne Bier et tout d’un coup, je n’étais plus si heureux de l’être. Hmm… non, c’était une blague, désolé ! (rire général de l’assemblée) Hmmm… bref, il s’est avéré que je n’étais pas juif, et même si je l’avais été, j’aurais été un juif de seconde zone car il y a une sorte de hiérarchie dans la population juive (regards inquiets de Kirsten Dunst) mais, bref… Non, je voulais vraiment être juif et puis j’ai découvert que j’étais en fait un Nazi, vous voyez… Parce-que ma famille était allemande : Hartmann. Euh… Ce qui m’a également donné du plaisir. (rires) Donc j’ai en quelque sorte… oui… (rires gênés dans la salle) (silence) Donc je, je, je… que puis-je dire, hmm…  je comprends Hitler. Mais… je, je, je, je… je pense qu’il a fait du mal, absolument, mais je peux aussi le voir assis dans son bunker à la fin. (éclats de rires nerveux de Kirsten Dunst murmurant “Oh my God!” en se tournant vers Charlotte Gainsbourg, puis tapant sur l’épaule de Lars, yeux baissés vers la table. Lars von Trier se tourne vers Kirsten Dunst) Mais je vais arriver à mon point… Non, je dis simplement que je, je, je pense comprendre l’homme. Il n’est pas ce qu’on pourrait appeler un brave type mais… oui, je comprends… beaucoup de choses sur lui et j’ai un tout petit peu de sympathie à son égard… Pas beaucoup, soyons clairs, je ne suis pas pour la Seconde Guerre Mondiale (rires gênés) et je ne suis pas contre les Juifs, même si Susanne Bier… (en souriant) Non, non, je ne suis même pas contre Susanne Bier. C’était encore une blague ! (rires francs de l’assistance) Je, bien sûr, je suis… tout à fait pour les Juifs. Non, pas trop non plus car Israël fait vraiment chier ! Mais quand même… comment je peux bien me tirer de là ? (rit nerveusement) (rires dans la salle)

Modérateur : Avec une autre question. Voici votre salut !

LVT : (interrompant le modérateur, stressé) Non, non… je voulais simplement dire à propos des arts… Je, je suis tout à fait pour Speer. J’appréciais Speer, j’appréciais Albert Speer. Il n’était peut-être pas non plus l’un des meilleurs enfants de Dieu (rires), mais il avait un talent qu’il a pu utiliser durant… (long silence gêné du cinéaste, apparaissant stressé. Puis, sur un ton sarcastique :) OK, je suis un nazi. (sourire d’auto-dérision désolé. Rires francs dans la salle)

Journaliste : Mr von Trier, votre film est-il une réponse aux blockbusters américains et si ce n’est pas le cas, pourriez-vous envisager de réaliser un film à plus grande échelle que celui-ci ?

LVT : A plus grande échelle ? Oui, c’est que nous les Nazis… (rires) nous avons une tendance à essayer de faire les choses à grande échelle ! (rires très bruyants dans la salle) Oui, peut-être que vous pourriez me convaincre de me lancer… oui… dans une solution finale pour les journalistes…

Modérateur : Nous nous arrêterons donc sur cette note très étrange. (rires dans la salle) Merci à tous pour votre présence.

(journalistes et photographes se précipitent vers le cinéaste et les acteurs, rires et exclamations plus gênées se mêlent)

Kirsten Dunst : (embarrassée) Oh, Lars ! C’était intense…

(paroles inaudibles de Charlotte Gainsbourg)

LVT : Allez, voyons !”

 

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Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.