Polémique à Cannes : Lars von Trier, antisémite ou mauvais plaisantin ? 2/4

 

lars-von-trier-20111Lire l’introduction et la retranscription complète des propos dans : Polémique à Cannes : Lars von Trier, antisémite ou
mauvais plaisantin ? 1/4

Ce qu’il ressort du monologue embrouillé de Lars von Trier ne sont pas les paroles d’un antisémite jusque-là refoulé qui se lâcherait soudain, mais plutôt celles d’un homme
percevant l’amalgame apparent dans la question posée, qui commence à répondre de manière à priori sérieuse  (toute première phrase), semble soudain changer d’idée (par gêne face à un sujet
intime ? Simplement par inconscience imbécile ?) et préfère sortir une blague gratuite sur la cinéaste danoise juive Susanne Bier (primée du meilleur film étranger aux
derniers Oscars), essaie de revenir au sujet initial mais s’embrouille, tente de nouveau une blague qui remporte soudain beaucoup moins de succès auprès du public (« j’ai découvert que
j’étais Nazi »
), se rend compte de la méprise et de l’incrédulité de l’assistance (en particulier celle de l’actrice principale à ses côtés), tente de se rattraper mais, dépassé, ne
parvient pas à s’exprimer de manière suffisamment claire et achève de s’enfoncer dans un second, pour ne pas dire dixième degré apparaissant de plus en plus absurde et confus.

Si on entend des rires gênés à plusieurs reprises, beaucoup de rires sont également francs, semblant indiquer qu’une partie des journalistes, sans doute familiers de l’œuvre de
Trier et de sa manière de s’exprimer, ont bien compris qu’il n’était pas antisémite mais s’était embourbé tout seul comme un grand dans un sujet sur lequel il aurait dû choisir
ses mots avec précaution ou se taire. Parler plus vite que l’on ne pense sur un sujet aussi sensible n’est guère recommandé lors d’une apparition publique, et encore moins à Cannes, devant des
centaines de témoins, alors que les images sont retransmises en direct. Que le cinéaste n’ait pas immédiatement mesuré l’ampleur du tollé qui allait suivre tient malheureusement de l’inconscience
pure et simple.

Les origines du cinéaste

lars-von-trier-cannes-press-conference21Sur la teneur des paroles en elles-mêmes, plusieurs choses sont à préciser ici : tout d’abord, Lars von Trier a réellement cru pendant les trente-trois premières années de
sa vie qu’il était Juif par son père. Sa femme est juive et il a lui-même affirmé jeudi lors d’une interview pour le journal américain le Los
Angeles Times
, avoir donné des prénoms juifs à ses enfants (qui ont également été élevés dans cette confession) car cette culture « compte beaucoup pour lui. » La
découverte de ses ascendances allemandes est survenue en 1989, à la mort de sa mère, où il a découvert que son père n’était pas son père biologique qui était donc, lui, un Allemand non-Juif.

Ce que le cinéaste semblait vouloir dire derrière sa blague piteuse, c’est qu’il est dans les faits sans doute plus facile de s’identifier aux Juifs, de par le crime atroce commis à leur égard,
qu’aux Allemands non-Juifs ayant vécu pendant la Seconde Guerre Mondiale (dont faisait donc partie le père biologique du cinéaste) qui ont dû porter le poids de toute cette culpabilité, encore
problématique aujourd’hui et effectuer en ce sens un gros travail d’introspection. Un roman tel que Le Liseur de Bernard Schlink (adapté en 2008 au
cinéma avec Kate Winslet sous le titre The Reader) abordait cette thématique :
comment la jeune génération a pu accepter la responsabilité plus ou moins grande de leurs aînés lors de l’après-guerre ? Comment réussir à comprendre que des gens lambda se soient laissés
entraînés dans cette vague de haine destructrice ou aient simplement fermé les yeux ? Comment se reconstruire en tant que pays après de telles meurtrissures ?

Evidemment, être Allemand sans origine juive ne revient pas à être un Nazi et la “blague” du cinéaste, quand bien même elle le touchait en partie personnellement, n’avait rien de drôle. Par
ailleurs, dans une autre interview jeudi pour le Time Out Chicago, il a précisé qu’en argot danois (qu’il a lui-même qualifié de “stupide”), le mot “Nazi” est
utilisé comme un synonyme pour “Allemand”.  “Je suis connu pour mes provocations, mais j’aime les provocations seulement lorsqu’elles ont un but véritable. Celle-ci n’en avait aucun. Je
ne suis pas Mel Gibson, vous savez. Je n’ai vraiment rien de commun avec lui
” a-t-il ajouté. Il faisant référence au fait que l’acteur australien, qui était présent sur la Croisette pour
présenter le film de Jodie Foster Le complexe du Castor, n’a pas été sifflé malgré plusieurs remarques racistes et antisémites proférées en état d’ébriété au cours des
dernières années. L’été dernier, l’acteur avait agressé sa compagne qui tenait leur bébé dans les bras. Des enregistrements effectués par la jeune femme effrayée avaient fait surface : on pouvait
y entendre l’acteur, en proie à une rage folle, pathologique, l’insulter et menacer de la tuer et l’enterrer dans le jardin, entre autres politesses.

L’art et la manière de s’exprimer

lars-von-trier-tv1Dans cette même interview, Lars von Trier avait également parlé aux journalistes de ses visites des camps de concentration et avoué qu’il pense que “l’Holocauste est le pire
crime commis contre l’humanité.”
  Par ailleurs, il a confié au Los Angeles Times que le fait d’avoir été élevé dans la croyance qu’il était juif avant de
découvrir tardivement que ce n’était pas le cas, le rend mal à l’aise vis-à-vis de ce qu’il peut se permettre de dire sur ce sujet délicat. “Pendant la moitié de mon existence, j’ai fait de
nombreuses blagues juives parce-que, si vous êtes juif, vous en avez le droit. Et maintenant je me sens un peu entre-deux.”
Evidemment, l’excuse n’est pas complètement valable car si
Woody Allen (qui est capable de faire passer n’importe quoi) avait dit la même chose de la même manière, la réaction aurait été la même, ou presque. Le Danois n’a pas le génie
comique du cinéaste new-yorkais, qui sait condenser sa pensée et la rendre drôle, précise et intelligente à la fois. Dans l’ensemble, force est d’ailleurs de constater que Lars von
Trier
n’a jamais été très doué pour les dialogues : il fonctionne beaucoup au feeling et à l’impro avec ses acteurs et déçoit généralement lorsqu’il tente d’écrire des répliques trop
explicatives là où ses images en disent bien plus sur le fond. 

Il regrette également s’être exprimé de cette manière alors qu’il ne se trouvait pas en privé au milieu de proches le connaissant suffisamment pour comprendre qu’il ne fallait pas prendre la
chose au sérieux. « Dans cette pièce, au milieu de tant de personnes et de caméras, j’avais l’impression que la foule n’avait pas de visage ; or, je m’adressais au monde. » a-t-il confié à
IndieWire. « Ici, assis à vos côtés, ce n’est
pas le cas et je peux voir votre visage. C’est tout à fait différent. Comme ma tante le disait : ‘Tu ne peux pas te laver les mains dans l’encre' »
a-t-il conclu pour appuyer le fait qu’il a
conscience que ses explications dans la presse écrite, bien que cohérentes, n’effaceront malheureusement pas les images de la conférence diffusées et reprises dans le monde entier. Il n’est pas
non plus sûr de participer de nouveau à des conférences de presse à l’avenir. “Je suis juste un idiot qui devrait rester chez lui au Danemark et ne parler à personne” a-t-il ainsi conclu
son entretien avec le Los Angeles Times.

Fin du monde et esthétique nazie

melancholia-kirsten-dunst1La façon dont le cinéaste s’est pris les pieds dans le tapis devient également beaucoup plus claire après lecture de la fameuse interview danoise (que je viens de trouver en anglais, d’où
actualisation de l’article, ndrl)
auquelle faisait référence la journaliste du Times. On comprend alors que la question n’était pas sournoise, mais prêtait à
confusion par sa formulation. Il aurait été de rigueur, pour que la réponse soit compréhensible de tous, que Lars von Trier en fasse un résumé circonstancié, ou bien reprenne ses
propos en les commentant. Or, on se rend compte qu’il a simplement répondu comme s’il prolongeait sa discussion avec Per Juul Carlsen, le journaliste de la revue du
Danish Film Institute. Il ne pouvait dans ces circonstances que s’embrouiller lui-même et embrouiller le public. Mais que disait-il dans cette fameuse
 interview, au juste ?

Déjà, il faut préciser que la lecture de l’article révèle également « l’humour danois » du journaliste, à l’origine du parallèle avec la Seconde Guerre Mondiale et les Nazis dans l’interview et qui
écrivait, avant la retranscription, que le réalisateur l’accueillait dans son « bunker personnel de Führer »… ce qui faisait uniquement référence au sujet de
Melancholia (la fin du monde) et au fait que le cinéaste vit à Filmbyen, une petite ville danoise qui était autrefois une base militaire. Plus bas, dans la discussion
entre les deux hommes, le sujet se porte sur la vision de l’apocalypse de Lars von Trier et la manière dont il a élaboré l’esthétique de son film.

melancholia-prelude1Le cinéaste commence par revenir sur  le dossier de presse du
film
, où il parlait de sa réaction lorsqu’on lui a montré les projets d’affiches, les clichés promotionnels et la bande-annonce de son nouveau-né. « Je ne connais pas ce
film »
se souvient-il avoir dit. « Cela consistait d’un tas de clichés éculés, et d’une esthétique avec laquelle je prendrais mes distances dans n’importe quelle autre circonstance »
a-t-il ainsi précisé. Il trouvait, entre autres, le look trop mainstream. »J’espère que sous tout ce vernis se cache un film pour lequel j’ai de l’affection. Cela me rappelle ces films de
Luchino Visconti, que j’ai toujours appréciés, qui se présentaient comme de la crème fouettée par-dessus de la crème fouettée. J’ai franchi le pas en faisant gronder du Richard Wagner. J’ai
réalisé le film en toute sincérité et je n’aurais pu mieux faire, tout le monde a fait du bon boulot. » 

Visconti, en effet, a réalisé Les Damnés (1969), un film autour de la chute d’une famille de grands industriels nazis sous le IIIème Reich, qui
reprenait toute l’esthétique kitsch qui va avec. Peu de temps plus tard dans l’interview, Lars von Trier avait expliqué son parti pris esthétique lors du prélude en précisant
qu’il aime que les choses soient « fortement contrastées. C’est pour ça que j’aime juxtaposer tous ces détails absurdes avec la fin du monde. Lorsque la terre est prête à s’écrouler entre nos
doigts, nos conquêtes héroïques ou nos basses querelles familiales n’ont aucune importance. »  

Ce n’est donc pas tout à fait un hasard que le journaliste ait établi un parallèle avec l’esthétique nazie plus tard dans l’interview, juste après que le cinéaste ait affirmé le plaisir qu’il
avait eu à monter l’ouverture du film sur la musique de Wagner, qui résonne alors en grandes pompes… quelque chose que le Dogme  co-fondé par von Trier en
1995 considérait comme « vulgaire ».

melancholia-dunst-prelude1« Parmi tout ce qui peut entourer le compositeur Richard Wagner et le philosophe Friedrich Nietzsche (dont von Trier apprécie la lecture),
comme nous le savons, se trouvait un Autrichien anti-sémite avec un enthousiasme pour le Haut Romantisme Teutonique et un rythme saccadé »
note ainsi non sans humour le journaliste,
rebondissant sur le montage rythmé de von Trier.  Ce qui n’a visiblement pas manqué de faire sourire le réalisateur, qui a répondu : « Oui, les Nazis montaient en rythme.
Ils ne s’embarrassaient pas de détails. »
Lorsqu’il déclare ensuite « avoir une faiblesse pour l’esthétique nazie », il le fait toujours dans ce ton sarcastique qu’il partageait alors
avec son intervieweur.

Il continuait plus sérieusement en développant sur le design de la Stuka (l’ensemble des avions de guerre Nazis), en soulignant à quel point ils étaient supérieurs aux Spitfire anglais par la
manière dont ils avaient été conçus pour terrifier l’ennemi. « Un Stuka survivra d’un millénaire à un Spitfire anglais dans notre conscience » a-t-il ainsi affirmé, se référant sans trop
d’équivoque au traumatisme laissé par les attaques aériennes nazies et à la force de l’imagerie associée au IIIème Reich, aujourd’hui encore terrifiante. Il soulignait également que les Nazis,
morbidement fascinés par la destruction qu’ils causaient, s’étaient montrés suffisamment cyniques pour accompagner le largage des bombes d’un petit sifflement en guise de « surplus
artistique. » « Quelqu’un se demandait, ‘Comment pouvons-nous rendre cette bombe plus terrible qu’elle ne l’est déjà ?’ Les sifflements étaient supposés ruiner le moral de l’ennemi, ce son était
vraiment terrifiant. »

A la lumière de cet article, il est aisé de voir que Lars von Trier n’éprouve aucune sympathie pour l’idéologie nazie, bien que ses propos sur Albert Speer aient plus que
vraisemblablement semé la confusion par leur manque de subtilité. Des propos finaux d’autant plus maladroits que Speer n’était pas un simple artisan au service du IIIème Reich, mais surtout le
Ministre des Armements et de la Production de Guerre. Lorsqu’on a lu l’article danois et les propos de von Trier sur la Stuka, le second degré de son « appréciation » de Speer
apparaît clairement. Malheureusement, il aura oublié qu’il ne discutait pas avec la journaliste en tête-à-tête et que le reste du monde ignorait cette interview. Même si cela avait été le cas,
plaisanter de l’ingéniosité de Speer en tant « qu’artiste » de la guerre alors que la Seconde Guerre Mondiale a causé 60 millions de morts n’était non seulement pas fin du tout, mais légitimement
offensant dans un tel contexte.

De même, la phrase « Israël fait vraiment chier », balancée au milieu de déclarations ayant trait au fait d’être juif et non à la politique d’un gouvernement, ne pouvait que
mettre davantage le feu aux poudres, même si critiquer la politique israélienne (et il a bien confirmé par la suite qu’il avait prononcé la phrase en ce sens) n’est et n’a jamais été synonyme
d’antisémitisme en soi.

 

Polémique à Cannes : Lars von Trier, antisémite
ou mauvais plaisantin ? 1/4

Polémique à Cannes : Lars von Trier, antisémite
ou mauvais plaisantin ? 3/4

Polémique à Cannes : Lars von Trier, antisémite
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Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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