image affiche exposition gus van sant la cinémathèque françaiseUne place à part dans le cinéma américain

Depuis le 13 avril et jusqu’au 31 juillet 2016, la Cinémathèque française propose une grande exposition Gus Van Sant, figure de proue du cinéma indépendant américain de ces trente dernières années, à l’oeuvre aussi riche qu’éclectique. Entre films underground, films de studio et expérimentations visuelles et sensorielles, la filmographie du réalisateur américain, riche de 16 longs-métrages, ne saurait être réduite à un genre ou un style unique.

Bien entendu, de ses films se dégage une fascination certaine pour la jeunesse, l’Amérique paumée, la musique et aussi un vrai sens poétique. Cruelle ou absurde, la mort n’est jamais loin, cependant, son cinéma n’est pas forcément pessimiste. Qu’il joue avec le montage, le temps ou les points de vue ou bien qu’il respecte en apparence les codes de la narration traditionnelle, Gus Van Sant apporte toujours quelque chose de neuf, une énergie brute, un regard, qui le distinguent très clairement et en font une voix unique. Parfois engagé (Milk, Promised Land), mais jamais moralisateur, anticonformiste sans être faussement provoc, à l’origine d’expérimentations formelles passionnantes, le cinéaste tient une place à part dans le paysage du cinéma américain, lui consacrer une exposition de cette importance n’était donc que justice.

Un éclairage original sur une oeuvre atypique

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Peinture sans titre de Gus Van Sant, 2010

Plutôt que de nous proposer un parcours chronologique qui aurait fait naviguer le visiteur de film en film, l’exposition conçue par Matthieu Orléan prend le parti de nous apporter un éclairage différent, moins traditionnel, sur cette oeuvre protéiforme. Après être passés par un Ciné Park diffusant sur grand écran des extraits de chacun de ses films, nous découvrons ainsi Gus Van Sant par son travail de photographe et d’artiste plastique, une activité parallèle qui vient nourrir son oeuvre de cinéaste. Des dizaines de Polaroïds en noir et blanc d’acteurs en vogue à l’époque ou bien débutants sont ainsi exposés, ainsi que des collages cut-ups, des peintures, des croquis.

Les Polaroïds interpellent par l’impression de spontanéité qui s’en dégage, voire leur candeur. L’artiste saisit ses sujets dans leur vérité, sans le masque emprunté du métier, serait-on tenté de dire. Des instantanés que le réalisateur utilisait souvent lorsqu’il rencontrait un acteur avec lequel il envisageait de travailler ou qui retenait son attention, tout simplement. On aura ainsi le plaisir de retrouver tout le casting (ou presque) de la série de David Lynch, Twin Peaks, Nicole Kidman, avec laquelle il tourna l’excellent Prête à tout en 1995, Patricia Arquette, Matt Damon et des dizaines d’autres, au milieu de visages inconnus ou vaguement familiers. Les cut-ups, collages photographiques inspirés de la méthode d’écriture inventée en 1959 par William S. Burroughs (dont Van Sant est un fervent admirateur) et Brion Gysin, sont également particulièrement frappants. Réalisés à partir d’agrandissements de Polaroïds, ils mêlent avec poésie visages d’hommes et de femmes, de personnes jeunes et plus âgées, toujours en noir et blanc avec de temps en temps une touche sépia destinée à faire ressortir certains détails.

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Keanu Reeves et River Phoenix photographiés par Bruce Weber pour le magazine Interview à l’occasion de la sortie de My Own Private Idaho.

Dans la salle suivante, nous découvrons quelques planches du story-board réalisé pour Mala Noche, premier long-métrage officiel du réalisateur en 1986 et une série de photographies de Bruce Weber pour la promotion de My Own Private Idaho dans le magazine Interview, avec River Phoenix et Keanu Reeves. A noter que le storyboard est le seul que Gus Van Sant dessina, d’où l’intérêt de ce document de travail. Viennent ensuite quelques courts-métrages expérimentaux et un éclairage sur l’influence que la Beat Generation eut sur le cinéaste, avec un focus sur  Allen Ginsberg et William S. Burroughs, qui participa non seulement à Drugstore Cowboy, où il incarne un prêtre toxicomane, mais également au court-métrage en noir et blanc A Thankgsiving Prayer, où il récite l’un de ses poèmes.

On découvrira également quelques peintures de Gus Van Sant, certaines directement inspirées de ses films, d’autres représentant de séduisants jeunes hommes, parfois nus. Juste avant de quitter l’exposition, nous accédons à une salle obscure où, confortablement assis, nous pourrons voir des extraits de quelques clips réalisés par l’artiste pour David Bowie, les Red Hot Chili Peppers ou encore le groupe Hanson, ainsi que des séquences musicales de ses films et des extraits audio de titres qu’il a composés ou interprétés.

Une expo trop courte ?

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River Phoenix dans My Own Private Idaho

Au final, l’exposition évoque les longs-métrages de Gus Van Sant de manière périphérique, ce qui pourra s’avérer frustrant pour les visiteurs connaissant son oeuvre de manière imparfaite. En dehors des traditionnels extraits de films, d’un storyboard et de quelques photos promotionnelles et photos de tournage, on pourra découvrir quelques documents de travail, comme des croquis préparatoires pour les costumes d’Harvey Milk ou encore des schémas narratifs numériques qui valent le coup d’œil, mais guère plus. La Cinémathèque française a fait le choix d’évoquer l’oeuvre de Gus Van Sant par le prisme de ses influences et de ses activités parallèles de photographe et artiste plastique, au travers de certaines expérimentations qu’il a pu mener sous la forme de courts-métrages, également.

La grande qualité d’une telle approche est de nous faire découvrir une facette de l’artiste qui a rarement été mise en avant, de nous donner à voir la multiplicité de son talent et comment ses autres activités viennent nourrir en profondeur ses films, tout en appuyant sur le fait que le cinéaste est aussi un héritier de la Beat Generation. On évite ainsi le côté « Wikipedia » qu’aurait pu avoir une exploration chronologique de ses différents longs-métrages, chose qui mérite d’être saluée. Cependant, on ne peut s’empêcher d’être un brin déçus de ne pas en apprendre davantage sur certains de ses films les plus emblématiques ou atypiques, d’autant plus que l’exposition se parcourt au final bien vite, en 1h tout au plus si l’on prend le temps de s’arrêter devant les vidéos et de lire les textes. On pourra alors se consoler avec le somptueux catalogue de l’exposition, Icônes, édité chez Actes Sud, qui contient un long entretien avec Gus Van Sant et des textes analysant avec précision son oeuvre, à tel point que l’exposition semblerait presque accompagner la sortie de cet ouvrage plutôt que l’inverse. Les deux réunis apportent néanmoins un éclairage des plus enrichissants sur une oeuvre aussi atypique que fascinante.

A noter également qu’une rétrospective de son oeuvre a lieu à la Cinémathèque jusqu’au 28 mai 2016, avec de nombreuses projections de ses films, mais également de ses courts-métrages. Le restaurant de la Cinémathèque, Les 400 Coups, propose quant à lui une carte spéciale à l’occasion de l’exposition. Conçue avec la chef Nathalie Nguyen, celle-ci s’inspire de la cuisine de l’Oregon, où vit le cinéaste depuis une trentaine d’années. On pourra ainsi déguster, entre autres délicieux mets, du saumon gravlax à la betterave (que nous recommandons tout particulièrement) ou encore un burger au poulet et sauce thaï, accompagné de frites de patates douces, avant d’aller acheter quelques produits locaux dans le coin épicerie.

Exposition Gus Van Sant, du 13 avril au 31 juillet 2016 à la Cinémathèque française, Paris. Ouvert de 12h à 19h les lundi, mercredi, vendredi, samedi et dimanche et de 12h à 22h le jeudi. Fermé le mardi. 11€ en plein tarif, 8,50€ en tarif réduit. Les porteurs du billet de l’expo Velvet Underground de la Philharmonie de Paris bénéficient du tarif de 5.50€. 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.