image affiche documentare david lynch the art life

Caractéristiques

  • Réalisateurs : Jon Nguyen, Rick Barnes et Olivia Neergaard-Holm
  • Avec : David Lynch
  • Durée : 90 minutes
  • Année de production : 2016
  • Genre : Documentaire

Synopsis

Seul dans son atelier-monde, David Lynch revient sur son enfance, sa famille et quelques-unes des rencontres qui ont façonné sa sensibilité artistique.
Loin des plateaux qui ont fait sa gloire, David Lynch se confie comme jamais dans ce film consacré, non pas à son métier, mais à ses jeunes années et à la manière dont son expérience personnelle a façonné sa vision créative. Fascinant et hypnotique, ce documentaire saturé d’images d’archives passionnera tous ceux qui s’intéressent au cas de ce cinéaste au pouvoir de fascination toujours intact.

La critique

Artiste pudique et secret, David Lynch s’est toujours méfié de l’exercice de l’interview, où les journalistes ont trop souvent tendance à vouloir percer le mystère entourant son oeuvre, à coup de questions portant sur le sens et l’interprétation à donner à ses films tels que Lost Highway, Mulholland Drive ou Inland Empire. Grave erreur. Pour Lynch, le cinéma s’apparente à de la musique : intuitif, il parle directement aux sens et à l’âme, et chacun ressentira les films différemment, la vision du spectateur n’étant pas nécessairement moins valide que celle du réalisateur. L’analyse, pour un cinéaste tel que lui, tient du cérébral et non du ressenti, et il s’en méfie d’autant plus qu’il y a des années de cela, il n’avait pas hésité à interrompre une thérapie lorsque le psychanalyste lui avait dit que cela pourrait affecter sa créativité s’il venait à prendre conscience de certaines choses.

L’homme se moque bien de savoir pourquoi il utilise tel ou tel motif, du moment que cela donne lieu à des images puissantes. D’autre part, il y a sans doute une autre raison, plus pragmatique, à cette méfiance légendaire : donner une interprétation logique à une oeuvre où nous sommes à la place du fou (Diane, Fred…) ou du croyant (Dale Cooper), c’est amoindrir l’expérience spectatorielle unique que constitue la vision d’un film de David Lynch, qui ne répond pas à un schéma logique traditionnel. « Mon souvenir des choses n’est pas nécessairement ce qui est arrivé », déclarait Fred Madison aux policiers dans Lost Highway, en leur expliquant qu’il préférait garder son « propre souvenir des choses ». Le sens rationnel, terre-à-terre de ses films n’est pas forcément ce qu’il y a de plus intéressant dans son oeuvre, même si de nombreux chercheurs et critiques (à commencer par l’auteure de cet article) se sont plongés dans des analyses interprétatives, à la recherche de cette fameuse clé bleue qui ouvrirait la boîte… Il ne faut cependant pas oublier que celle-ci, chez Lynch, s’apparenterait davantage à une boîte de Pandore qu’à un Rubik’s Cube qu’il serait possible d’ordonner de manière parfaite, et que considérer l’intrigue sans les images, la musique, le travail sur le son, la place du spectateur, ou les mille choses qui constituent ses longs-métrages, c’est passer à côté de cette expérience.

Bref, vous l’aurez compris, réaliser un documentaire sur David Lynch et avec David Lynch, avait tout du pari fou, difficile à mener à bien. Pourtant, Jon Nguyen, Nick Barnes et Olivia Neergaard-Holm sont parvenus à gagner la confiance du cinéaste et à lui faire baisser sa garde, pour un résultat aussi passionnant que touchant. Documentaire atypique, David Lynch: The Art Life n’est pas un film dévoilant le sens caché de son oeuvre (les nombreux livres qui lui sont consacrés s’occupent déjà de l’ausculter), ni ses secrets créatifs, et encore moins une filmographie commentée. Les réalisateurs se sont rendus chez lui, dans sa maison sur les hauteurs de Mulholland Drive, à Los Angeles, pour le filmer en train d’écrire et travailler sur ses toiles alors qu’il était plongé dans l’écriture de la saison 3 de Twin Peaks. Et ils lui ont donné la parole. Le week-end, pendant 3 ans. Toutes les questions et interventions des documentaristes ont été retirées du montage, de sorte que David Lynch s’adresse pendant 1h30 directement au spectateur, racontant son enfance, de Missoula à Washington, et ses débuts en tant qu’artiste, jusqu’à la réalisation de son premier long-métrage, Eraserhead, sorti en 1977. Des paroles entrecoupées de longs silences, de musique, de moments dans son atelier avec sa plus jeune fille, Lula, avec laquelle il joue… Aucune image de ses films les plus connus, hormis quelques images du tournage d’Eraserhead, mais de nombreuses images de son enfance, de ses oeuvres plastiques, et des extraits de ses courts-métrages réalisés alors qu’il était étudiant en école d’arts.

Même si le fil des paroles de l’artiste suit un ordre chronologique, le documentaire ne se présente jamais comme une biographie plate, purement factuelle. Qu’il s’agisse de souvenirs d’enfance ou bien d’étudiant, puis de jeune réalisateur, David Lynch s’attache toujours au ressenti qu’il avait de certains événements, et la manière dont il s’en souvient. On se rend alors compte de l’influence que certains de ces souvenirs ont pu avoir sur son oeuvre, comme cette anecdote surréaliste où il raconte avoir vu une dame nue, peut-être blessée, descendre la rue où il habitait enfant, alors qu’il jouait dans le jardin avec son frère ; une image qui évoque Dorothy Vallens nue, le corps tuméfié, qui apparaît subitement dans une allée résidentielle de banlieue dans Blue Velvet (1986). Un film qui s’ouvrait par les images idylliques d’un jardin américain, avant que la caméra ne plonge dans l’herbe et révèle le monde grouillant d’insectes tapi sous cette surface lisse. Une vision que le cinéaste n’aurait peut-être pas eue si son père ne lui avait pas montré des insectes cachés sous l’écorce des arbres lorsqu’il était enfant.

image photo jeunesse david lynch the art lifeComme David Lynch ne prend pas la peine de relier ces souvenirs à des scènes de ses films, il est fortement conseillé d’avoir vu au moins quelques-unes de ses oeuvres pour mieux apprécier ce documentaire, qui tourne finalement autour de sa découverte de l’art et de la passion qui l’a poussé à mener cette vie d’artiste qui n’avait rien d’évident, malgré le soutien de sa famille. Les aficionados, qui ont déjà lu et relu ses Entretiens avec Chris Rodley, découvriront de nouvelles anecdotes, qu’il n’avait jamais révélées jusque-là, et aussi une facette plus vulnérable de sa personnalité, qui donne lieu à des passages touchants et étonnants, comme ce moment où il raconte son départ du Montana et les adieux de sa famille à leur voisin et s’interrompt, la gorge nouée par l’émotion, incapable de continuer.

On sent une fissure entre cette enfance heureuse et ensoleillée au Montana, et l’arrivée des Lynch en Virginie, près de Washington, où il connu une adolescence mouvementée, au cours de laquelle il eut de « mauvaises fréquentations » sans pour autant rentrer dans les détails. Là encore, l’image de Blue Velvet, scindé entre le cadre idyllique de la banlieue et la noirceur, la violence de la ville, s’impose. Ce que Lynch découvrit avec ces fréquentations qui déplaisaient fort à sa mère et lui causèrent de nombreux soucis, on ne le saura jamais, mais cette perte d’innocence, cette compartimentalisation entre différents univers étanches en apparence, dont le plus sombre vient contaminer peu à peu la sécurité du foyer, passant toutes les barrières, a sans aucun doute influencé son oeuvre.

Adolescent, David Lynch avait en effet déjà le goût du secret et tenait à séparer vie familiale, artistique et amicale : il ne présenta jamais ses amis ni même sa petite-amie à ses parents, et aucun membre de sa famille, ni les amis qui ne faisaient pas partie de sa vie artistique, ne pénétrait dans son atelier. Ce qui n’a sans doute pas été sans conflits, intérieurs ou humains. Plus tard, il s’ouvrira davantage et fera même visiter sa cave, où il conduisait des expériences plastiques étranges, à son père, qui en sort inquiet et affligé, au point de lui dire qu’il ne vaudrait mieux pas qu’il ait d’enfants. Le jeune artiste laissait en effet fruits et petits animaux ou insectes se décomposer, afin d’observer les différentes étapes de transformation et les textures et les utiliser dans son travail.

image tournage eraserhead david lynch the art lifeL’ébullition créative qui l’emporta à partir du moment où le père d’un ami, un peintre, lui permit de peindre dans son atelier, tient de l’évidence et Lynch raconte avec passion sa passion pour la peinture et sa détermination, alors même que, de son propre aveu, ses premières toiles n’étaient pas très bonnes. Bien loin du mythe qui veut que l’inspiration jaillit sans peine du pinceau ou du crayon si l’on est un génie, l’artiste raconte ses expérimentations, sa curiosité, ses recherches, mais aussi ses périodes de doute alors que, jeune papa d’une petite Jennifer, et tout juste divorcé de sa première femme, il s’effondra lorsque son père et son frère lui rendirent visite pour le mettre face à ses responsabilités et le sommer d’abandonner le tournage d’Eraserhead, qui fut filmé par petits bouts pendant près de 5 ans.

Comme on le sait, il tint bon, mais continuer envers et contre tout lui demanda de la courage et une véritable foi en son art. Cette anecdote, comme tout ce qui concerne ses idéaux de jeune artiste et la liberté qu’il ressentit en entrant au Pennsylvania Academy of the Fine Arts de Philadelphie à la fin des années 60, dont il devint ultérieurement le plus célèbre étudiant, est d’ailleurs particulièrement inspirant pour les jeunes artistes qui veulent vivre de leur art mais se sentent parfois perdus face à ce milieu de prime abord assez fermé. Si Lynch renvoie une image que certains jugent élitiste, le documentaire montre un artiste éloigné des mondanités, peignant ou écrivant du matin au soir, immergé dans son monde où il laisse bien entendu sa fille pénétrer le temps de lui faire écouter sa musique ou de jouer avec elle à ce qui ressemble à de la pâte à modeler.

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Toile de David Lynch « Bob Finds Himself in a World », dévoilée dans « David Lynch: The Art Life ».

David Lynch: The Art Life est donc un portrait intimiste unique en son genre du cinéaste que Mel Brooks qualifia un jour de « James Stewart de la planète Mars ». Son timbre inimitable ponctue le récit riche et étonnant de son enfance et sa jeunesse, qui imprègne encore aujourd’hui son art d’une belle force vitale. La curiosité et la passion qui habitaient le jeune Lynch l’ont de toute évidence suivi et c’est cette passion sans limite pour l’art que l’on sent à chaque minute de ce documentaire. Un film étonnant également par ces moments où l’homme baisse la garde, et montre une image plus vulnérable, moins contrôlée, laissant même les réalisateur le filmer en compagnie de sa fille Lula, qui ne devait pas avoir plus de 2-3 ans sur les images filmées.

« A chaque fois que vous créez quelque chose comme une peinture… le passé peut invoquer ces idées, et leur donner une certaine teinte », confie David Lynch dans la séquence d’introduction du film. David Lynch: The Art Life découle en quelque sorte de cette réflexion : en invoquant le passé, des souvenirs reviennent à l’artiste, et donnent à voir, sans jamais le souligner plus que de raison, comment son vécu et ses perceptions d’enfant ou jeune homme ont imprégné son art, qui n’a jamais été destiné au seul plaisir des critiques d’art élitistes, mais bel et bien à rencontrer un public hétéroclite, sans jamais faire de compromis. Un art vivant, continuellement en mouvement, dont on attend avec impatience de découvrir la nouvelle oeuvre. 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.