[Analyse] Eraserhead : David Lynch pose les bases de son univers

Eraserhead de David Lynch

Premier film de David LynchEraserhead est un véritable OVNI, aussi expérimental que barré, esthétiquement superbe mais dont il est de prime abord difficile de parler : comme tous les films du cinéaste, il s’agit d’une véritable expérience sensorielle qu’il est vain de réduire à un compte rendu narratif ou une pure analyse intellectuelle.   

Lynch, qui se méfie des mots en interview, a toujours dit qu’il se refusait la plupart du temps à décortiquer ses films et à en révéler un sens définitif car mettre ainsi les choses à plat tend à les réduire… Des paroles rationnelles ne peuvent en effet rendre pleinement compte des sensations à l’état brut que nous ressentons face à une œuvre.

Habitués à un modèle principalement narratif au cinéma, nous cherchons trop souvent à rationaliser face à une œuvre qui échappe à ce système de pensée ; pourtant, nous pouvons éprouver mille émotions et sensations plus ou moins fortes ou subtiles à l’écoute d’un morceau de musique sans que nous cherchions à passer celles-ci par le filtre d’une analyse intellectuelle.

C’est quelque chose qu’il est important de rappeler, je pense, avant de parler de l’œuvre de David Lynch, chose qui peut s’avérer assez retorse… et je parle d’expérience puisque j’ai passé près de trois ans à travailler sur la figure de la femme fatale dans ses films dans le cadre d’un mémoire de master cinéma. La pure interprétation peut s’avérer un piège énorme, d’un autre côté on  ne peut pas l’éviter, surtout étant donné les thèmes très psychanalytiques du monsieur, qui s’est toujours refusé à se pencher sur le sujet de peur de trop bien comprendre le sens de ce qu’il fait et ainsi prendre le risque de perdre son inspiration.

Tout ça pour dire que s’il y a évidemment beaucoup de clés (bleues) pour aborder et mieux appréhender l’œuvre lynchéenne, celles-ci ne sont en fin de compte pas primordiales, nos sensations en tant que spectateurs étant ce qui devrait nous guider avant tout et toutes sont tout aussi valides que celles, intimes, que le cinéaste a pu y mettre. Ensuite, bien sûr, ça passe ou ça casse, et dans la filmographie de LynchEraserhead est sans doute (avec Inland Empire) le cas le plus extrême en la matière : il s’agit d’un film qui fascine tout autant qu’il peut rebuter, ou qui peut fasciner et rebuter certaines personnes de manière simultanée.

Un temps en apesanteur

Eraserhead de David Lynch (1976)

Il s’agit en effet d’un film au rythme très particulier : en raison de sa lenteur (comme si l’espace dans lequel vit le héros n’était pas soumis à un temps linéaire), on pourrait arguer qu’il s’agit d’un non rythme, mais ce n’est pas tout à fait vrai… Image et son se conjuguent toujours de manière très minutieuse, ce dernier étant utilisé pour étirer et moduler plus ou moins le temps et avec lui le rythme et l’ambiance de chaque scène. Ensuite, il y a très peu de dialogues, et ceux-ci se résument généralement à un ou deux mots ou une phrase simple ou étrange mise en exergue. Ceci peut mettre mal à l’aise voire ennuyer mais l’enjeu des scènes (qui pourra sembler flou lors d’une première vision) ne reposant pas sur des éléments qui appellent au dialogue, je dois dire que cela ne me gêne absolument pas alors que cela pourrait m’agacer fortement ou m’ennuyer chez d’autres cinéastes (Béla Tarr avec Damnation par exemple, expérience limite en matière de lenteur et silence abyssaux). Et puis le son et la musique (un air d’orgue joué par Fats Waller) ont une telle importance, une telle présence, qu’ils constituent véritablement un personnage à part entière capable de faire passer l’angoisse ou un humour très décalé.

Un humour à froid

Eraserhead de David Lynch (1976) - La scène du dîner

C’est là un autre élément du film que je n’avais plus vraiment en tête avant de le revoir : malgré son côté undergroundarty, qui pourra passer pour prétentieux aux yeux de certains, Eraserhead n’est pas un film qui se prend au sérieux. On met toujours en avant l’étrangeté des films de David Lynch, voire leur aspect glauque et torturé, mais on parle très peu de leur humour, qui est pourtant très présent bien qu’il ne soit pas conventionnel et ne cherche pas nécessairement à faire rire. Aucun de ces traits d’humour ne prend en effet la forme d’un gag et il y a toujours d’autres éléments plus sombres ou inquiétants, déstabilisants, qui les accompagnent, de sorte qu’on se sente tiraillé sans vraiment savoir comment y réagir.

Mais cet humour, dans le jeu des acteurs, le rythme, la musique (la chanson de la femme du radiateur, “In Heaven”, après les ébats d’Henry avec sa femme fatale de voisine), est bel et bien perceptible, bien qu’il puisse facilement passer à la trappe lorsqu’on voit le film pour la première fois et que l’on est plus interpelé et distrait par l’étrangeté de l’ensemble pour y prêter véritablement attention. Ces touches d’humour très pince-sans-rire sont, il est vrai, plus directement perceptibles dans Sailor et Lula ou la série Twin Peaks.

Eraserhead est ainsi une évocation très ironique de la vie quotidienne d’un jeune couple qui se retrouve de manière inattendue avec un bébé sur les bras alors qu’eux-mêmes n’en mènent pas large : la belle-mère du héros s’immisce entre lui et sa petite amie, leur impose le mariage pour pouvoir élever leur “enfant” (une créature gluante prématurée); fatigués par les pleurs incessants de ce dernier, ils ne font pas l’amour, ne communiquent plus, lui craint de la mettre de nouveau enceinte s ‘ils “remettent ça”…

Bizarre, vous avez dit bizarre ?

Eraserhead de David Lynch (1976) - Le héros se fait décapiter

Bien sûr, les personnages ne sont au fond que des figures abstraites, des ébauches (alors que tous les films suivants du cinéaste donneront véritablement chair et profondeur à ces figures de prime abord stéréotypées/caricaturales) mais il ne s’agit en tout cas pas, à mon sens, d’une facilité ou d’une volonté de faire bizarre histoire de faire bizarre (quoi que je comprenne à 100% qu’on puisse avoir ce sentiment). Il y a un vrai timing, une vraie motivation dans ces scènes bien que ces dernières échappent stricto sensu à des contraintes narratives. Il est assez difficile, là encore, de vraiment parvenir à détailler cela car ça reste très sensoriel et subjectif mais disons qu’après avoir vu le film trois fois en l’espace de huit ans, j’ai l’impression que tout est parfaitement à sa place, rien n’est en trop…

Alors que la première fois, je ne savais pas vraiment ce que j’avais vu et si j’avais aimé, j’étais incapable de dire si c’était simplement en raison de l’effet hypnotique produit par ces sons et images barrés qui pouvaient donner l’impression de dire tout et rien à la fois ou s’il y avait quelque chose de plus profond qui me captivait. Lors de cette dernière vision, j’ai eu l’impression que ce film, déjà court (1h25), ne durait que quarante minutes tant tout « coule » : pas une seule fois je ne me suis ennuyée ou sentie gênée par quelque chose de rajouté ou bricolé. J’ai un peu retrouvé le même sentiment qu’à la vision du Testament d’Orphée de Jean Cocteau (1959), autre OVNI surréaliste des plus déroutants que David Lynch a sans doute vu par ailleurs : vers la fin, la scène où le héros perd littéralement sa tête, qui est changée en bois et/ou plâtre avec des yeux dessinés, rappelle la fin du Testament… où le corps de Cocteau subit le même sort, la décapitation en moins.

Lynch et le son

Eraserhead de David Lynch (1976)

Le son a une importance primordiale (comme toujours chez Lynch, là encore) et il s’agit d’un des films les plus impressionnants qu’il m’ait été donné de voir en la matière… D’autant plus que la première fois que je l’ai vu, lorsque j’étais au lycée, c’était dans la salle de cinéma de l’Institut Lumière (à Lyon) où j’ai pu apprécier à leur juste valeur les basses et tous les bruits et sons  “artisanaux” confectionnés par le cinéaste, comme la scène où l’épouse d’Henry se frotte l’œil dans la nuit, geste accompagné d’un son aussi révulsant que le crissement d’une craie sur un tableau… brrr !  

Pour une partie de ces sons, dont on trouve de nombreux exemples dans tous les films de Lynch, il a notamment enregistré le son de ventilateurs qu’il a ensuite triturés, ralentis, accentués en leur ajoutant notamment des basses et diverses choses. Une technique depuis largement utilisée dans le cinéma d’horreur et de science-fiction. Dans ses films suivants, il a d’ailleurs créé des sons à partir de procédés plus imaginatifs mais tout aussi “bricolés”. Pour ceux qui sont intéressés par le sujet (et par l’œuvre du cinéaste en général), je recommande d’ailleurs la lecture du livre Entretiens avec Chris Rodley, où le journaliste l’interroge souvent longuement sur le son et la musique de ses films, ce qui donne lieu à un dialogue passionnant.  

L’homme, machine organique 

Eraserhead de David Lynch (1976) Thématiquement et esthétiquement ensuite, le film contient déjà une grande partie des éléments des longs-métrages ultérieurs du cinéaste. Situé dans une ville industrielle cauchemardesque (inspirée de Philadelphie, où a vécu Lynch) dont les usines rejettent constamment d’épais nuages de fumée qui finissent par envahir l’appartement du jeune homme, Eraserhead témoigne de la fascination de Lynch pour le côté industriel et comment, par ce biais, l’homme se voit progressivement déshumanisé.

Parmi les nombreux exemples de cette humanité qui se mécanise, il y a la scène du déjeuner où le père de sa petite amie raconte qu’après avoir subi une opération du bras, il avait perdu toute sensation dans celui-ci avant de réapprendre à s’en servir… mais désormais, son bras est de nouveau « mort », il ne le sent plus. Outre une peur de peintre (me dit mon chéri) cette anecdote de bras mort ou engourdi, déjà présente  dans Twin Peaks : Fire Walk With Me, assimile l’homme à une machine : le père a-t-il subi une opération ou bien une « révision » auto où on lui a réparé ou changé une pièce ?

Par ailleurs, les personnages répètent sans cesse les mêmes mouvements de manière saccadée à des moments à priori peu opportuns et les tuyaux des usines rentrent dans leurs logements, de sorte qu’on se demande où se situe la limite entre cet extérieur industriel et l’intérieur peu chaleureux où vivent les personnages. En même temps, Lynch exprime l’impossibilité de cette fusion. Si l’organisme humain (ou animal), avec ses organes qui jouent chacun un rôle dans le fonctionnement de l’ensemble, peut être assimilé à une « machine », celle-ci n’en demeure pas moins organique, donc nécessairement périssable.

Eraserhead de David Lynch (1976) - Le "bébé"Et c’est cet aspect organique, cette fascination pour la merde, en quelque sorte, qu’on retrouve dans tous les films du cinéaste, parallèlement à une obsession pour la pureté et les apparences proprettes et figées (qui sont plutôt absentes d’Eraserhead pour le coup). A l’époque d’EraserheadDavid Lynch confectionnait d’ailleurs de nombreux kits d’animaux : il récupérait des cadavres de chats, poissons et autres, les disséquait en prenant soin de séparer chaque élément (chaque organe) avant de les coller sur une grande toile blanche accompagnés d’une notice pour pouvoir monter l’animal et le faire “marcher”… chose évidemment impossible. On peut certes assembler et faire fonctionner une voiture à partir de diverses pièces détachées, mais c’est quelque chose d’impossible à accomplir pour l’organisme, bien qu’on pratique des greffes d’organes et mêmes de bras ou de mains.

Le “bébé” du film est ainsi un organisme à l’état pur : gluant et comme écorché vif (parce qu’il est sorti des cuisses de sa mère dont l’annonce de la grossesse et de l’accouchement était précédée du fameux plan sur les poulets agitant leurs cuisses et laissant couler un épais sang noir ?), il reste immobile, posé sur une commode, et se contente de hurler quand il a faim ou qu’il est malade. C’est en quelque sorte un tube digestif (ce qui me fait penser à Amélie Nothomb et sa Métaphysique des tubes) peu ragoûtant et lorsque Henry lui ôtera son bandage/maillot à la fin, on voit que son ventre est ouvert sur  son organisme qui s’agite…  précipitant le gore très scatologique de la fin, où tout n’est que fluides organiques, merde et textures peu ragoûtantes.

En plasticien, c’est évidemment ces différentes textures qui intéressent Lynch dans les éléments et matières organiques et disons qu’il s’est fait plaisir avec ce premier long-métrage, prolongement cinématographique de ses peintures et diverses œuvres plastiques ou photographiques (pour voir celles-ci, je vous conseille le catalogue de l’exposition de la Fondation Cartier de 2007, Lynch : The Air is On Fire, très complet et accompagné d’un très long entretien).

L’ingénue, la femme fatale et la mère menaçante

Eraserhead de David Lynch (1976) - La voisine

Les trois personnages féminins du film (à l’exception de la femme du radiateur) sont également typiques du cinéaste, bien qu’ici, il les laisse à l’état d’ébauches, d’archétypes évidents : l’ingénue (la petite-amie, qui a des airs de Laura Dern dans Blue Velvet dans son apparence et jusque dans ses pleurs hystériques), la femme fatale (la voisine, assez proche d’Isabella Rossellini dans Blue Velvet toujours) et la mère possessive et menaçante (comme dans le court- métrage The GrandMother et comme dans Sailor et Lula, où celle-ci est jouée par la propre mère de Laura Dern). Évidemment, ces différents modèles féminins plongent le héros dans la perplexité (Blue VelvetLost Highway) et symbolisent toutes sa peur à l’égard de la sexualité et surtout de la conception. Les sous-entendus et autres symboles sexuels sont évidents (les poulets, spermatozoïdes, cordon ombilical…) et il n’est guère besoin de disserter longuement sur ce point… là encore, ces scènes sont toutes ironiques et témoignent d’un humour évident, même si le cinéaste cherche dans le même temps à obtenir du spectateur une réaction de dégoût face à ces images surréalistes peu ragoûtantes. En plus du soin mis dans l’image et le son, peut-être est-ce cette ironie à froid qui a charmé en son temps Stanley Kubrick, qui avait déclaré en 1980 qu’Eraserhead était le seul film d’un autre cinéaste qu’il aurait voulu réaliser.

Motifs récurrents

Eraserhead de David Lynch (1976)

Enfin, un certain nombre de motifs récurrents dans la filmographie de David Lynch sont introduits ici : le sol aux motifs géométriques bicolore (identique à celui de la Red Room de Twin Peaks), les lampes à abat-jours ou les ampoules nues qui grésillent avec un bruit caractéristique, l’homme qui se met à saigner du nez en apprenant quelque chose au sujet de sa petite-amie (Lost Highway), les cris et gestes hystériques de femmes, le théâtre et la femme qui chante, etc.

A partir de Blue Velvet, ces motifs se complexifient et se multiplient, de sorte qu’il n’y a presque pas une image que l’on ne retrouve pas dans un de ses films ultérieurs ou qui ne font pas référence à des œuvres picturales et cinématographiques (bien que Lynch soit plus subtil sur ce point que Brian DePalma, dont les références ou auto-références sont plus tape-à-l’œil par certains aspects). Je ne le fais pas ici mais peut-être m’amuserai-je dans les semaines qui suivent à proposer une liste photographique (non exhaustive) de ces motifs de films en films, pour le fun. Personnellement, j’en découvre toujours à chaque vision, c’est en ce sens assez impressionnant.

En résumé, Eraserhead est pour moi un film d’une rare maîtrise pour un premier long-métrage, surtout quand on sait que David Lynch a eu peu de moyens pour le réaliser… ce qui lui aura pris cinq ans, à cause de nombreuses interruptions dues à un manque de budget. C’est une expérience sensorielle et visuelle assez unique qui m’a fortement marquée et qui continue de m’envoûter… mais qui peut rebuter à de nombreux égards (rythme, histoire et personnages minimalistes, ton, etc.) et qui mérite d’être visionné au moins deux fois, comme la plupart des films du cinéaste d’ailleurs. Il y a toujours plein de choses qu’on ne perçoit pas forcément la première fois chez Lynch, car on se laisse hypnotiser sans savoir où on va. C’est également un film que je conseille de voir après avoir vu au moins deux-trois films caractéristiques du cinéaste, car les motifs et certains thèmes apparaissent plus facilement à appréhender.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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Une réaction

  1. Vu samedi : bluffant mais à revoir car à la lecture de cet article je me rends compte que des détails m’ont echappé

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