Au-delà de Clint Eastwood : critique du film

au-dela-affiche.jpgInfaillible Eastwood ?

D’ordinaire, découvrir un nouveau film de Clint Eastwood est toujours un moment singulier qu’on attend avec impatience. Intense et sensible, son cinéma a gagné en force et en
maturité lors des années 2000, nous gratifiant des grandes oeuvres crépusculaires que sont Mystic River (2002), Million Dollar Baby (2004),
Mémoires de nos pères/Lettres d’Iwo Jima (2006), L’Échange (2008) ou encore Gran Torino
(2008).

Avec une régularité de métronome, le cinéaste s’est mis à nous offrir un à deux longs métrages par an et le résultat laissait toujours admiratif. Mais comment fait-il était, à chaque fois, la
question que l’on avait aux lèvres une fois les lumières rallumées. Avec toujours un brin d’inquiétude à l’idée de voir un homme de quatre-vingt ans tout de même, tourner autant sans relâche.

Il fallait bien qu’un jour la machine se grippe et que le grand Clint, tout à sa frénésie créative, plante un film. Et il ne fait aucun doute qu’Au-delà
est un sacré plantage dans la filmographie des dix dernières années du cinéaste. Certes, le film n’est pas mauvais en soi et possède des qualités, il n’est pas aussi absolument raté que l’on
laissé entendre certains critiques, mais ce que l’on aurait pu pardonner à un tâcheron ou un artiste mineur est moins compréhensible de la part d’un réalisateur de la trempe
d’Eastwood.

Un ratage étonnant

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Les longueurs, les dialogues inutiles, les trop nombreux plans d’exposition permettant de situer Paris, Londres ou les États-Unis, la musique qui ne colle jamais aux situations, la fin qui tombe
à plat… Ces défauts, surprenants étant donné la maîtrise habituelle du cinéaste sont sans doute malheureusement dus à une trop grande précipitation. Jonglant avec trop de projets à la fois (le
biopic sur J. Edgar Hoover est en tournage, la comédie musicale avec Beyoncé en préparation), trop immergé, le réalisateur ne semble pas avoir réussi à prendre
le recul nécessaire pour élever Au-delà du rang de joli film émouvant mais conventionnel et maladroit à celui de très bon film, intense et maîtrisé.

Pour commencer, la dimension chorale du film déçoit dès lors qu’on connaît l’oeuvre de Robert Altman, P.T. Anderson ou encore Alain Resnais.
Composé de trois segments distincts qui alternent constamment, Au-delà s’ouvre par le tsunami qui a frappé la Thaïlande en 2004. Marie Lelay (Cécile de
France
), célèbre journaliste française, est emportée par la vague et se noit avant de revenir à la vie quelques minutes plus tard. Elle a eu des visions de ce qui ressemble à l’au-delà
et sa vie s’en trouve bouleversée, au point de mettre sa carrière en danger lorsqu’elle décide d’écrire un livre sur le sujet.

Nous suivons ensuite le jeune Marcus (Frankie & George McLaren) à Londres. Il vit avec son frère jumeau Jason et leur mère junkie. Lorsque Jason meurt
renversé par un camion, il ne parvient pas à faire son deuil et se retrouve placé en famille d’accueil. Enfin, aux États-Unis, George Lonegan (Matt Damon), un ancien médium
reconverti en ouvrier de chantier, fuit son encombrant don pour essayer d’apprivoiser la vie plutôt que la mort. Sa rencontre avec la jolie Melanie (Bryce Dallas Howard) lors
d’un cours de cuisine italienne pourrait peut-être lui donner un nouveau souffle… A la fin, évidemment, tout ce petit monde se trouvera réuni, leur permettant de régler leur situation.

Manque de maîtrise

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Le problème, c’est que si chacun des segments pris à part est plutôt plaisant, la manière de les lier est plan-plan au possible. Eastwood se contente d’alterner les différentes
parties dans un ordre immuable (Marie, Marcus, George), en insérant des plans de Paris, Londres ou l’usine où travaille George à chaque fois, au cas où le spectateur ne comprenne pas qu’il y a eu
une transition.

Le discours sur la mort et l’angoisse de l’après qu’elle engendre, pour conventionnel qu’il soit, n’est pas gênant. Ce qui l’est plus, c’est, d’une part, ces horribles fondus et flashs blancs
censés figurer cet au-delà qui restera mystérieux et impénétrable tout au long du film, d’autre part, la sensation grandissante que le film tourne à vide et, qu’au-delà du talent de ses
interprètes et du plaisir qu’on peut avoir à suivre l’intrigue ou certaines scènes de façon générale, il ne nous mènera en fin de compte pas bien loin.

Et c’est malheureusement vrai : la fin, ratée, tombe complètement à plat et on ne croit absolument pas à la réunion finale de deux des personnages principaux, plombée de plus par une petite
musique au piano dont Eastwood (le compositeur) a habituellement le secret mais qui ici ne correspond pas du tout à la teneur émotionnelle et dramatique de la scène. Cette
impression de plaqué, présente tout au long du film, est perturbante et nous fait régulièrement sortir de l’intrigue.

Un film attachant malgré tout

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Ce ratage est d’autant plus dommage qu’Au-delà n’est pas dépourvu de qualités. Si le scénario bien trop prévisible de Peter Morgan (Le
Dernier roi d’Écosse
, The Queen…) l’aurait de toute manière condamné au rang des films mineurs du cinéaste, il aurait pu être bien plus convaincant,
intense et maîtrisé. Malgré tous les défauts énumérés, Clint Eastwood parvient tout de même à capter l’attention puisque je ne me suis pas vraiment ennuyée pendant les 2h10 du
film. La scène de l’arrivée du tsunami, qui ouvre le film, est saisissante de réalisme et d’une maîtrise à couper le souffle. Une grande scène qui est peut-être ce qu’il y a de plus réussi dans
ce trente et unième long-métrage du réalisateur.

Les acteurs sont convaincants et nous rendent facilement leurs personnages sympathiques. On a beaucoup parlé de la partie française, soit-disant ratée, et de la faiblesse des acteurs, dont
Cécile de France. Pour ma part, j’ai trouvé que l’actrice s’en sortait très bien et ne méritait aucun blâme. Je ne suis pas fan de Thierry Neuvic, mais il n’y a
rien de catastrophique dans sa prestation et les dialogues paraissent la plupart du temps très naturels comparé aux scènes françaises épouvantables d’Inglorious Basterds
de Tarantino. Cécile de France a révélé en interview que Clint Eastwood l’avait laissée traduire ses dialogues en français, cela a sans doute joué alors que
personne ne semble avoir fait remarqué à Tarantino que les dialogues traduits étaient horriblement pompeux et artificiels et que l’acteur Jacky Ido était
incapable de prononcer ses répliques avec naturel et conviction.

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Il y a malgré tout un malaise qui se dégage de la partie française, qui devient faiblarde dans la deuxième moitié du film : l’artificialité de son développement et des dialogues trop explicatifs,
inutiles, qui décrédibilisent la situation, d’autant plus que le tout est très prévisible. Marie, journaliste vedette, ne se sent pas bien suite à son expérience traumatisante et a besoin de plus
de temps pour elle ? Très bien, son producteur, qui n’est autre que son compagnon, lui propose de faire une pause de quelques mois en lui promettant qu’elle pourra reprendre ensuite sa place sans
problème. On se doute alors fortement que ce ne sera pas le cas et les éléments qui témoignent de ces difficultés « inattendues » sont tellement conventionnels qu’on a du mal à comprendre la
surprise de l’héroïne lorsqu’elle se rend compte de la situation. Tout le segment devient alors purement mécanique et on s’en désintéresse complètement au profit des parties anglaise et
américaine.

Les acteurs à la rescousse

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A ce sujet, les jumeaux Frankie et George McLaren qui jouent les rôles de Marcus et Jason avant d’alterner pour les scènes de Marcus sont très convaincants et
ont bien été dirigés. Je ne me serais pas doutée que le rôle du jeune Marcus était joué par deux acteurs avant de jeter un oeil sur Imdb. Même si cette partie anglaise possède un certain nombre
de poncifs mélodramatiques (la mère junkie, le jumeau rescapé qui ne se remet pas de la mort de son frère, les services sociaux, la famille d’accueil dépassée…), Eastwood
parvient à ne pas tomber dans le pathos (contrairement à ce qui lui a été reproché) et à conserver une jolie pudeur dans ces scènes émotionnellement délicates et c’est une des qualités qui nous
fait amèrement regretter le manque de maîtrise de l’ensemble et les défauts déjà évoqués.

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La partie mettant en scène le personnage de Matt Damon est sans doute la plus convaincante et la plus prenante. Le rôle d’un medium renfrogné qui cherche à oublier ses visions
n’est pas ce qu’il y a de plus facile à défendre sans tomber dans le cabotinage mais l’acteur relève le défi haut la main et livre une performance parfaite. Il fait de George Lonegan un homme
discret et pudique, ordinaire si ce n’est ses capacités singulières et qu’on sent vaciller d’un seul regard. Si on s’accroche autant au film malgré ses défauts, cela est grandement dû à sa
performance. C’est la première fois qu’on prend conscience qu’il a maintenant quarante ans et ce type de rôles plus matures (qu’il avait déjà eu l’occasion de défendre dans Raisons
d’État
de De Niro) lui va très bien.

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Malheureusement, tout cela n’est pas suffisant pour faire d’Au-delà un film réussi. La dimension métaphysique, censée être ici centrale, échoue misérablement et en reste
la plupart du temps à des clichés éculés qui ne provoquent pas le moindre trouble. Ironiquement, Clint Eastwood rate un film qui avait tout pour être étiqueté « crépusculaire » et
« testamentaire » là où il a réussi admirablement avec tous ses précédents films des années 2000 (à l’exception de Créance de sang) à livrer une réflexion tour à tour
dérangeante et poignante sur la mort et le sens de la vie. Peut-être n’avait-il au fond pas besoin de faire ce film et ne s’en est pas rendu compte sur le moment, d’où son apparent manque de
conviction formelle. Espérons que son biopic sur J. Edgar Hoover puis son remake d’Une Étoile est née sauront mieux le stimuler. Après tout, malgré son
statut d’icône intouchable, Clint Eastwood est un être humain et le ratage d’Au-delà prouve qu’un grand artiste peut parfois se planter comme un jeune
homme. On lui pardonne donc volontiers.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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Réactions (2)

  1. Un film fait dans la précipitation ou qui manque de liberté artistique… Est-ce que clint Eastwood a eu la liberté nécessaire pour une telle oeuvre ?
    Sinon, je t’avoue ne pas avoir été séduite par la performance de Matt Damon… Vivement le prochain Eastwood ^^ mais peut-être que cette fois ci j’attendrai de lire plus de critiques avant d’aller
    en salle 🙂 A tout bientôt Cécile !

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