Le loup de Wall Street de Martin Scorsese (2013) : critique du film

le loup de wall street afficheAprès le plus classique et très beau Hugo Cabret, Martin Scorsese est de retour avec une fresque de 3 heures sur le pouvoir et l’argent qui marque sa 5ème collaboration avec Leonardo DiCaprio. Et si certains accusaient (à tort) le cinéaste d’être devenu un peu trop mou du genou depuis quelques années, ce reproche ne tiendra pas face à ce Loup de Wall Street survolté qui prouve que Scorsese a toujours l’esprit rock’n’roll.

Avec la crise économique qui a frappé le monde en 2008, le cinéma s’est tourné de plus belle vers le film politique, critiquant le système et agences de cotation en bourse, comme le très réussi Margin Call de J.C. Chandor (2012). A l’image du classique d’Oliver Stone, Wall Street, que le réalisateur a ressuscité en 2010, de nos jours, le mafieux par excellence, c’est bel et bien le trader. Rien d’étonnant, alors, à ce que l’homme derrière des oeuvres telles que Les Affranchis ou Casino s’intéresse à l’histoire de Jordan Belfort, trader déchu ayant monté avec succès sa propre agence avant de finir en prison pour détournement de fonds et blanchiment d’argent. Le loup de Wall Street suit ainsi le classique cheminement ascension, chute et (cynique) « rédemption ». Sauf que là où, dans ses films mafieux, on était emplis de compassion pour ses anti-héros, même dans leurs pires travers, ici, le cinéaste n’épargne à aucun moment Jordan Belfort, n’hésitant pas à le ridiculiser dans des scènes d’anthologie. C’est bien l’impitoyable système capitaliste américain et ses jeunes loups sans scrupules qui sont visés ici et Scorsese ne leur trouve aucune circonstance atténuante. Ceci dit, le charismatique anti-héros a beau ne pas nous émouvoir et s’adonner à des actes écœurants de cynisme, la vision de ses aventures, menées tambour battant, s’avère des plus jouissives.

Une comédie imparable où l’argent est roi

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C’est là le paradoxe du film et, soyons clairs, nous ne boudons pas notre plaisir : là où Casino, par exemple, est une magnifique tragédie, Le loup de Wall Street est une imparable comédie déjantée avec un Leonardo DiCaprio impressionnant, qui ne recule jamais devant le ridicule pour porter son personnage. A part dans Django Unchained, on aura rarement vu l’acteur américain se mettre dans un tel état avec un naturel déconcertant qui nous laisse scotchés à notre siège pendant 3 heures, lesquelles passent assez vite. Le ton est donné dès le début lorsque Belfort, qui intègre Wall Street, déjeune avec son boss (Matthew McConaughey), qui lui fait part de sa vision du métier et de ses avantages : en gros, le seul moyen de tenir, c’est de se défoncer à l’alcool, à la coke et de baiser et se branler à tout va. Le cours de la Bourse, les actions vendues ? Rien que du vent ! Cet aperçu place la barre haut pour le personnage qui, plus tard, à la recherche d’un emploi, n’a qu’une seule idée : faire fortune coûte que coûte, quitte à vendre à prix d’or des actions obsolètes aux gens. Voir comment le jeune arriviste se sert du système pour embobiner son monde et venir à bout des moindres résistances est tout à fait fascinant. Il n’y a qu’à voir cette scène où Belfort vend ses premières actions, pour quelques milliers de dollars (dans une agence, faut-il préciser, très bas de gamme), sous le regard éberlué de ses nouveaux collègues qui interrompent tour à tour leurs activités pour l’écouter, comme s’il était un maître effectuant une démonstration magistrale. L’attitude de l’homme est toujours débonnaire et son approche ludique : la Bourse, pour lui, n’est rien d’autre qu’un immense terrain de jeux qu’il investit avec un appétit féroce, lui valant le surnom de « Wolfie ».

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DiCaprio a comparé, en interview, son personnage à celui d’un empereur comme Caligula : pour lui, rien n’est trop beau ni trop grand et ses excès sont toujours représentatifs de cet appétit qui lui donne envie d’obtenir toujours plus, quitte à jeter des milliers de dollars par les fenêtres pour organiser des lancers de nains en plein bureau. Bête, camé et arriviste, le personnage fascine par son charisme, qui lui donne le bagoût pour tenir employés et associés dans le creux de la main lors de speechs survoltés qu’il utilise pour motiver ses troupes. Mis à part quelques courts passages avec un agent du FBI enquêtant sur les activités de Jordan Belfort, le film ne nous parle alors plus vraiment de la Bourse mais se concentre sur la personnalité bigger-than-life de son protagoniste dans un enchaînement de scènes sexe, drogue & rock’n’roll dans une ambiance d’effervescence. C’est probablement ce qu’on pourrait reprocher à Scorsese d’ailleurs : ne pas avoir davantage dressé un portrait de l’époque (même si on voit bien, au début du film, le pic des années Reagan, lorsque les traders sont devenus rois), n’être pas rentré plus en profondeur dans les maillons du système pour le démonter. Peut-être parce-que, de ce côté-là, tout est dit en quelques scènes d’une redoutable efficacité. Peut-être aussi parce-que Belfort, qui a repris la société qui l’employait avant de la renommer, est au fond un « indépendant », contrairement à tous les poids lourds de Wall Street qui ont précipité la crise financière de 2008. C’est d’ailleurs quelque chose que Belfort dit à l’agent du FBI qui vient lui rendre visite sur son yacht : ses pratiques, au fond, ne sont rien comparées à celles de ces grosses compagnies. S’il est un jeune loup, les gros poissons ne jouent pas dans la même cour.

Et, au fond, il est intéressant de voir que ce self-made man parvient à faire son trou dans le milieu de manière aussi éhontée. L’Amérique adore les histoires de types lambda qui se sont inventés pour accéder au rêve américain mais généralement, ces héros sont toujours positifs. Ici, Belfort est une ordure qui se croit tout permis et cela ne rend les choses que plus ironiques. Bien que les esprits chagrins pourront arguer que le fond du film est assez limité, cet aspect-là est tout à fait intéressant et employé à la perfection par Scorsese, qui termine d’ailleurs là-dessus : Belfort, devenu conseiller financier, tient des conférences auprès de M. et Mme tout le monde pour leur apprendre à devenir riches. La sanction, au final, n’est jamais vraiment tombée pour lui, en dépit de quelques années de prison. Parce-que l’ancien trader sait comment faire de l’argent et est à même de captiver grandes sociétés et citoyens moyens.

Un Scorsese burlesque

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Une autre grande qualité du film, en dehors de sa maestria visuelle et de son impeccable rythme, c’est son aspect clairement burlesque et comique, registre dans lequel le cinéaste s’est assez peu illustré, malgré un After Hours (1984) décalé et très drôle. Les séances de défonce de Belfort sont parmi les plus drôles qu’il nous ait été donné de voir au cinéma et une scène, en particulier, devrait devenir un classique : on y voit le trader, qui s’est procuré un médicament interdit depuis plusieurs années aux Etats-Unis, perdre l’usage de ses jambes d’un coup et devoir ramper au sol pour rejoindre sa voiture. L’écriture, très fine, de la voix-off, accentue le comique de situation tout au long du film.

Le casting, enfin, est impeccable et le duo que forme DiCaprio avec Jonah Hill est aussi drôle que marquant. Seul Jean Dujardin ne semble pas tout à fait à sa place ici, même si ses scènes (qui ne sont pas les plus intéressantes) fonctionnent assez bien, à l’image de cet échange en voix-off entre les deux protagonistes, qui vient exprimer tout ce qu’il y a d’implicite dans la situation. Comme à son habitude, Scorsese a par ailleurs fignolé son film et concocté une B.O. de grande qualité.

En définitive, Le Loup de Wall Street voit le retour d’un Martin Scorsese impertinent et qui, en compagnie de Terence Winter, l’homme derrière la série de HBO Boardwalk Empire, nous propose une fable moraliste immorale menée tambour battant par un Leonardo DiCaprio au sommet de son art. Si le cinéaste ne retrouve pas tout à fait sa superbe des années 70, ce film rock’n’roll a le mérite de faire peu de concessions et d’être d’une drôlerie des plus réjouissantes. L’une de ses réussites des dernières années, sans conteste, et un nouveau niveau d’incandescence dans sa relation avec Dicaprio, après le magnifique Aviator en 2004, qui était jusque-là le joyau de leur collaboration au long cours.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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