[Critique] En mai fais ce qu’il te plaît : exode sentimental ?

Caractéristiques

  • Réalisateur(s) : Christian Carion
  • Avec : Alice Isaaaz, August Diehl, Olivier Gourmet, Mathilde Seigner, Laurent Gerra, Matthew Rhys...
  • Distributeur : Pathé Distribution
  • Genre : Guerre, Drame
  • Nationalité : Française
  • Durée : 1h54
  • Date de sortie : 4 novembre 2015

 

Un passage de l’Histoire de France rare au cinéma

Après la trêve entre soldats français et allemands durant la Première Guerre Mondiale dans Joyeux Noël en 2005, Christian Carion est de retour avec un quatrième long-métrage sur l’exode de mai 1940. D’humanisme en temps de guerre il est toujours question, mais le réalisateur s’intéresse surtout ici à un passage de l’Histoire de France relativement peu traité au cinéma, car rattaché à un sentiment de défaite.

Selon Christian Carion, que nous avons rencontré à l’occasion d’une projection privée chez Pathé, c’est d’ailleurs ce qui effrayait les producteurs lorsqu’il est allé les voir avec son projet. Il eut finalement gain de cause, en leur rappelant que si on peut choisir de voir l’exode comme le visage « d’une France qui perd », on peut également s’identifier à des personnes mues avant tout par le désir de s’en sortir. L’instinct de survie est en effet présent chez tous les personnages, ces habitants d’un petit village du Pas-de-Calais auxquels le maire (Olivier Gourmet) annonce un beau jour qu’ils doivent abandonner leurs maisons pour prendre la route vers Dieppe afin d’échapper à l’invasion allemande, qui se rapproche de jour en jour. Parmi eux se trouvent Hans, un Allemand, qui a fui le régime nazi et son fils Max, 8 ans. Emprisonné pour avoir dissimulé sa nationalité, puis libéré alors que le chaos règne, Hans part à la recherche de son fils alors que le village est déjà sur les routes. Le film suit à la fois le parcours du père, accompagné d’un Écossais qui tente de rejoindre l’Angleterre, et de Max, recueilli par l’institutrice du village qui en vient à le considérer comme son propre enfant.

Une oeuvre documentée

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Christian Carion a beaucoup raconté s’être inspiré du parcours de sa mère, qui avait 14 ans en 1940 et est elle aussi partie sur les routes avec les siens, comme près d’un quart de la population française de l’époque. Pour ne pas se fonder sur ce seul récit, il a rassemblé de nombreux témoignages, des lettres et autres documents qui ont nourri en profondeur le scénario. En mai fais ce qu’il te plaît est ainsi une oeuvre (la plupart du temps) réaliste, qui donne un sentiment de vérité à l’ensemble. Notamment lors de cette très belle scène (l’une des plus fortes du film) où l’institutrice, Suzanne Blondel (Alice Isaaz), fait réciter aux enfants une fable de La Fontaine pour détourner leur attention afin qu’ils ne voient pas, sur une route en contre-bas, le spectacle terrible d’une famille massacrée par les Allemands.

Il faut également saluer la représentation à l’écran du cinéma de propagande nazi : un cinéaste à la solde du régime reconstitue des scènes de bataille avec des prisonniers de guerre auxquels il donne comme seul moyen de défense des armes chargées à blanc. Ce fait, très peu connu, est ici représenté lors d’une scène glaçante avec des tirailleurs sénégalais, avant de trouver un contrepoint plus léger (sur le mode de l’humour noir) dans la deuxième partie du film. En cela, la vision du film vaut le détour.

Quand le didactisme s’en mêle…

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Cependant, cela n’est pas suffisant pour faire d’En mai fais ce qu’il te plaît une oeuvre marquante. Le film souffre d’un certain didactisme : si on sent que Christian Carion a bel et bien étudié le sujet, il manque un certain souffle pour que l’ensemble décolle vraiment. Les interprètes sont justes sans être nécessairement très inspirés, les personnages manquent de relief (l’institutrice, certes attachante, ne vit que pour les enfants et surtout le petit Max) et la réalisation est toujours très sage. Malgré son ambition de filmer son long-métrage comme un western, le réalisateur ne parvient pas vraiment à insuffler une dimension épique. Reste une scène assez réussie d’attaque aérienne qui donne un peu de nerf à l’ensemble mais, de manière générale, le film ronronne.

Autre élément problématique : un retournement de situation, dans le dernier tiers du film, qui semble tellement incroyable qu’il aura tendance à interloquer le spectateur. A tel point qu’on pourrait penser, de prime abord, qu’il s’agit d’un rêve du personnage. Christian Carion a défendu ce deus ex machina en révélant que certains témoignages qu’il a recueillis faisaient référence à des événements tout aussi improbables, que ce genre de choses a pu se produire. Certes. Mais il ne faut pas oublier que le vrai n’est pas toujours vraisemblable, surtout au cinéma et à fortiori dans une oeuvre qui se veut réaliste. Si l’on finit pas accepter tant bien que mal cet élément de l’intrigue, cela aura suffi à nous faire sortir momentanément du film. Malgré tout, en dépit de ce point négatif, le réalisateur a la bonne idée de ne pas sortir les violons lors du dénouement et de laisser certains éléments en suspens.

Ennio Morricone revient au cinéma français

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Enfin, il y a la musique d’Ennio Morricone, la première qu’il compose pour un film français depuis plus de 30 ans. Au service du film, elle sait également lui donner un peu plus d’ampleur à certains moments. A l’issue de la projection, Christian Carion a raconté avec un plaisir non dissimulé comment sa rencontre avec El Maestro, s’était déroulée. En attendant de trouver un compositeur attitré, le réalisateur avait dans un premier temps monté son film avec diverses musiques de films, dont des scores d’Ennio Morricone. Le résultat était bluffant. Le producteur du film eu alors l’idée de contacter le compositeur italien pour lui proposer de travailler sur le projet. Christian Carion le rencontra quelques temps plus tard dans son immense appartement romain. Malgré un début de conversation guère engageant, le compositeur ayant pour habitude de composer la musique avant le tournage du film, celui-ci finit par accepter après avoir visionné la version de travail du réalisateur avec des extraits de ses bande-originales. L’enregistrement du score eut lieu au lendemain de la marche du 11 janvier 2015 et le compositeur sut remonter le moral à une équipe quelque peu désenchantée. Ci-dessous, une vidéo du maestro à l’oeuvre.

Au final, En mai fais ce qu’il te plaît se regarde sans déplaisir et a le mérite de comporter quelques scènes inhabituelles dans un film du genre, d’autant plus qu’il traite d’une période de l’Histoire de France sur laquelle le cinéma s’est peu penché et qui fait écho à l’actualité. Cependant, le didactisme de l’ensemble et le côté attendu d’un certain nombre de scènes (les commerçants qui profitent de la situation, etc.) le placent davantage du côté d’un sympathique film populaire que d’une grande oeuvre.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
6/10

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