[Critique] Zootopie : Une fable anthropomorphique autour de la tolérance

Caractéristiques

  • Titre : Zootopie
  • Titre original : Zootopia
  • Réalisateur(s) : Byron Howard, Rich Moore & Jared Bush
  • Scénariste(s) : Byron Howard, Rich Moore & Jared Bush
  • Distributeur : The Walt Disney Company France
  • Genre : Animation, Famille, Comédie
  • Pays : Etats-Unis
  • Durée : 1h48
  • Date de sortie : 17 février 2016
  • Note : 7/10

Une fable anthropomorphique urbaine

Après La reine des neiges (2013) et Les Nouveaux Héros (2015), les studios Disney reviennent à ce qui constitue leur ADN : les animaux anthropomorphiques. Dans cette fable moderne où les mammifères se comportent comme des humains, la lapine Judy Hopps rêve de rejoindre Zootopie, mégalopole utopique et de devenir la première de son espèce à rejoindre les forces de l’ordre. L’introduction du film nous montre une Judy enfant dévoilant pour la première fois son rêve face à des parents inquiets, puis jeune adulte finissant première de sa promotion, lui ouvrant ainsi les portes de la police. Le film nous montrera sa difficile intégration à la police de Zootopie et suivra sa toute première enquête, où elle devra faire ses preuves, aidée d’un acolyte renard, Nick Wilde. Le tout sur fond d’intégration de différentes espèces dans le même espace de vie et d’appel à la tolérance.

C’est ce dernier point qui constitue la particularité du film : les animaux, divisés en proies et prédateurs, sont devenus “civilisés” et vivent désormais en paix, bien que des tensions sous-jacentes demeurent. Lorsque des prédateurs, récemment portés disparus, retournent à l’état sauvage et agressent la population, la peur refait surface chez les proies, dix fois plus nombreuses, qui ne tardent pas à se liguer contre ceux qui étaient autrefois leurs ennemis “naturels”. Vous l’aurez compris, derrière la fable animalière, Zootopie présente une critique du monde actuel: cohabitation de différentes cultures en milieu urbain, intégration, montée du racisme… La ville, vue depuis la campagne dont débarque Judy comme le lieu de tous les possibles, apparaît comme le récif dur et froid contre lequel viennent se briser bien des rêves. En somme, Zootopie est présentée comme une grande capitale telle que Paris, Londres ou New York, avec son rythme infernal et son melting-pot qui se retrouve dans la division de la ville en plusieurs zones climatiques, qui remplacent ici les quartiers chinois, grecs, italiens…

Néanmoins, nous sommes dans un film Disney et la dureté de l’environnement est contrebalancée par des scènes où la ville est magnifiée, notamment lorsque Judy découvre celle-ci pour la première fois. Les prétextes sont également nombreux pour proposer des gags, comme le train avec des portes s’adaptant à la taille des passagers de différentes espèces ou le quartier miniature où résident les petits rongeurs, qui sera le lieu d’une scène de course-poursuite réjouissante.

Une métaphore astucieuse… à hauteur d’enfant

image zootopie disney judy hopps

Conte moral prônant le “vivre ensemble” tout en montrant les difficultés que cela engendre et les peurs qui sommeillent au sein de la population, Zootopie entend rendre accessible aux enfants la complexité chaotique du monde dans lequel nous vivons en adressant un message de tolérance, tout en leur répétant à l’envie qu’ils peuvent devenir “tout ce qu’ils veulent” et que la ville, malgré sa dureté, pourra leur permettre de s’accomplir. Le résultat est intelligent et plus fin qu’il n’y paraît. Alors qu’à première vue on serait tentés de voir une gentille naïveté dans la scène où Judy dit à un petit “enfant” renard qui souhaite devenir un éléphant qu’il peut devenir ce qu’il veut, y compris un éléphant, ce sentiment initial est vite contrebalancé par le fait qu’il s’agit là d’une arnaque montée par Nick Wise et son acolyte fénec pour abuser de sa gentillesse.

Cependant, au-delà de l’habileté avec laquelle l’univers du film retranscrit des problèmatiques complexes pour les rendre intelligibles aux plus jeunes,  on ne peut s’empêcher de noter, également, une certaine simplification dans la manière dont les tensions proies-prédateurs sont présentées. Celles-ci  comportent deux problèmes majeurs du point de vue d’un public adulte.

En premier lieu, il faut accepter que les animaux, une fois devenus “civilisés”, se comportent presque en tous points comme les humains, comme s’il s’agissait là d’un idéal à atteindre et que l’état sauvage, finalement, faisait en quelque sorte partie d’une période “préhistorique” pour les animaux. Même en acceptant l’anthropomorphisme (qui fait partie de l’ADN Disney) et en prenant en compte le fait qu’il s’agit d’une fable, cela pose quelques questions. N’y a-t-il pas une certaine arrogance à prétendre que notre mode de vie, où la nature est reléguée au second plan, est préférable au monde animal sauvage, présenté comme archaïque ?

Ensuite, afin de rendre moralement plus acceptable la question épineuse de l’intolérance et des tensions raciales, les créateurs du film effectuent le même gimmick scénaristique, qui consiste, comme dans Pocahontas (1995), à déplacer tout le problème sur un seul personnage, grand méchant dont nous ne découvrirons l’identité qu’à la fin. De même que, dans ce classique des années 90, Radcliffe était désigné comme LE grand méchant, évacuant ainsi la responsabilité des colons en la projetant sur un seul homme, Zootopie nous présente une enquête policière dont la résolution ne peut qu’aboutir à la désignation d’un coupable, responsable du retour à l’état sauvage d’une partie des prédateurs et de l’emballement des proies, qui, terrifiées, se liguent contre leurs anciens ennemis naturels. La responsabilité collective est donc (en partie) évacuée.

Cependant, on remarquera que certains passages viennent nuancer les choses et montrent que les proies, victimes désignées du monde animal, étaient déjà capables d’intolérance auparavant, comme ce flash-back où le renard Nick Wilde raconte à Judy son traumatisme d’enfance. On notera également une scène bien sentie montrant de manière efficace comment certaines présentations factuelles (telles que des statistiques, dans notre monde) peuvent donner lieu à des “analyses” prêtant le flanc à un discours intolérant et alarmiste et qui, une fois relayées par les médias, nourrissent la peur de l’autre. Il n’en demeure pas moins qu’une fois le coupable démasqué, Zootopie redevient un lieu utopique où il fait bon vivre. C’est très joli, mais aussi très gentil et un brin facile. Si l’on en croit Disney, tous ces problèmes complexes qui agitent notre monde pourraient être résolus de manière finalement très simple. Cependant, si l’on voit le film avec notre âme d’enfant, comme une fable porteuse d’espoir en un monde et un avenir meilleur, il est difficile de ne pas être touché par Zootopie. Surmonter ses préjugés contre les uns et les autres, démasquer les voix manipulatrices qui essaient d’agiter les peurs du peuple… Difficile de ne pas adhérer en ces temps troublés et de profonde division.

Une intrigue policière remplie de clins d’œil

image zootopie disney nick wilde

Au-delà cette seule dimension morale, Zootopie est également un film d’animation agréable et bien mené, souvent rigolo et multipliant les références, du Parrain à Breaking Bad. Bien que l’intrigue policière ne soit pas comparable à celle d’un vrai film du genre, cette dimension particulière reste bien gérée, avec du suspense et des rebondissements. Judy et son acolyte Nick Wilde explorent différentes zones de la ville, correspondant, comme dans le film noir, à différentes ambiances et différents milieux, ils se heurtent à des problèmes de hiérarchie, à l’administration…

Sans être forcément aussi “poilant” que ce que promet l’une des affiches du film, les gags font souvent sourire. Il y a bien sûr la scène avec les paresseux (largement mise en avant par la promo), se moquant des lenteurs de l’administration, qui fonctionne parfaitement. Mais aussi la séquence introduisant le personnage du renard Nick Wilde, arnaqueur professionnel profitant de la crédulité d’une Judy un peu trop idéaliste. Ce personnage, probablement l’un des plus attachants des derniers films des studios Disney, contrebalance, par sa ruse et son cynisme apparent, la naïveté de Judy, attachante, déterminée et pleine de bonnes intentions, mais un peu mièvre. La réalisation n’égale pas celle des films Pixar, loin s’en faut, mais Byron Howard, Rich Moore et Jared Bush n’ont pas à rougir et l’aspect purement visuel du film demeure intéressant, notamment lorsque celui-ci joue sur les espaces et différentes ambiances.

Zootopie, en tant qu’utopie made in Disney, n’est pas exempt de bons sentiments et simplifie en partie les problèmes du monde actuel, qu’il entend dénoncer – mais il le fait avant tout pour s’adresser au jeune public. Ode au vivre ensemble et éloge à peine voilée de l’Amérique où chacun est libre de s’inventer à force de travail et de détermination, le film prône la tolérance, en délivrant un message positif et inclusif. Au final, adultes comme enfants passeront un agréable moment en compagnie de ces drôles de mammifères qui nous ressemblent étrangement et admireront la dimension visuelle épatante de la ville de Zootopie.

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Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.

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