[Critique] Hardcore Henry : cinéma et jeu vidéo fusionnent enfin

image affiche hardcore henryCaractéristiques

  • Réalisateur : Ilya Naishuller
  • Avec : Sharlto Copley, Danila Kozlovsky, Haley Bennett
  • Distributeur : Metropolitan Filmexport
  • Genre : Action, Science-Fiction
  • Durée : 94 minutes
  • Sortie : 13 Avril 2016

Critique

Peu de films doivent autant leur faisabilité à des phénomènes modernes. Ilya Naishuller, réalisateur de cet Hardcore Henry très attendu, était aussi aux commandes d’un clip que vous connaissez peut-être : Bad Motherfucker, du groupe Biting Elbows. Gros buzz à plus de trente millions de vues sur Youtube, ses plans en caméra subjective ont démontré que les nouvelles technologies, notamment la GoPro, pouvaient donner de véritables moyens de narration, et pas seulement un outil à soirée branchouilles. Ce succès d’estime a attiré l’œil de Timur Bekmambetov, réalisateur et producteur à fond dans le style pub, qui a motivé la jeune pousse à tenter l’aventure sur grand écran. Ça tombe bien, Ilya Naishuller avait une envie : rendre hommage au jeu vidéo. Ça sent le vingt et unième siècle, pas vrai ?

Hardcore Henry place le spectateur dans la tête du protagoniste principal, alors que votre femme Estelle (Haley Bennett) vient de rendre la vie à ce corps inanimé. Une poignée de minutes plus tard, le personnage, vous, est pris en chasse par une horde de mercenaires menée par un mystérieux mutant : Akan (Danila Kozlocsky). Vous réussissez à vous échapper avec votre bien-aimée, du moins pour un temps, mais par la suite rien ne se passe sans accrocs. Vous voilà plongé dans Moscou, en milieu hostile où tout le monde semble vouloir votre morte. Tout le monde, sauf Jimmy (Sharlto Copley), un homme dont les motivations sont bien mystérieuses. Dans ce chaos violent, vous devrez retrouver votre femme et votre propre identité. Car si vous avez été ressuscité, c’est sans votre mémoire…

Un film d’une importance capitale

image hardcore henry

Oui, ceci est le résumé d’un film, et non d’un jeu vidéo. Hardcore Henry, dont vous avez sûrement vu le trailer sur les réseaux sociaux, pose de suite le décor : on est en plein trip survitaminé. Alors, comme pour bien des choses, on aura les spectateurs qui vont l’accepter, d’autres qui le rejetteront, et ce sera dans les deux cas épidermique. Dommage, car même si la forme d’Hardcore Henry va faire débat, elle n’en est pas moins clairement intéressante sur bien des points. Assez pour nous faire croire que nous sommes là devant l’une des œuvres les plus importantes de ce début de siècle. Oui, rien que ça.

Les lecteurs pointus que vous êtes rétorqueront que les films en vue subjectives pullulent depuis la mode, aujourd’hui (malheureusement) essorée, du found footage. Seulement, tout se joue dans les codes, et ce qu’en fait Ilya Naishuller afin d’atteindre son objectif. Il utilise la caméra « à le première personne » totalement différemment de, par exemple, Cloverfield ou Le Projet Blair Witch. Dans ce dernier, tout est fait pour que le spectateur ne puisse pas s’approprier le personnage en mouvement. Normal, « found footage » signifiant « matériel trouvé », il s’agit dans ce genre d’assister à ce qui a été vécu. Hardcore Henry va autre part, sous des cieux qui a longtemps été fantasmé par certains gamers qui se posent de vraies questions sur le futur de la narration. L’interrogation est la suivante : comment faire vivre, non pas par le vécu mais par le spectacle projeté ?

Meanwhile in Russia…

image explosion hardcore henry

Pour répondre à cette question, il fallait que le réalisateur d’Hardcore Henry soit un véritable passionné, et pas seulement de cinéma. Ça tombe bien, Ilya Naishuller est à la fois un habile technicien du cinéma et un véritable passionné de jeu vidéo. S’il déclare, de façon très « mainstream », vouloir rendre hommage à Half-Life, un œil alerte se rendra compte, et ce dès les premières secondes, que ce metteur en scène pioche aussi bien dans le classique de Valve que dans une tripotée d’autres softs (dont Assassin’s Creed et surtout Mirror’s Edge). Mais ça, c’est pour le côté référentiel, alors que la question qui conclue le précédent paragraphe se veut plus globale. La GoPro permet le formel, et le ressenti au plus près de celui du personnage, mais un autre choix a mené Hardcore Henry au succès : faire de l’avatar du spectateur une sorte de Link. Comme dans Zelda, le personnage principal ne prononce jamais un seul mot, ce qui finit de donner les clés du ressenti aux spectateurs. Côté immersion, c’est une réussite, et pourtant sachez que nous l’attendions au tournant à ce niveau.

Côté scénario, Hardcore Henry est plus discutable, même s’il ne faut jamais oublier que la gestion du rythme est toujours due à l’écriture. Sur ce dernier point, on est conquis malgré les quelques minutes en trop d’une séquence bien précise, que l’on ne vous décrira pas pour ne pas spoiler. On va dire que dans son pur récit, Hardcore Henry n’est pas Fenêtre Sur Cour. Mais en même temps… Va-t-on reprocher à Tarkovski la forme de son Miroir qui ne peut que fonctionner que grâce à un scénario certes ultra-symbolique mais plutôt pauvre si l’on s’en réfère à ce que les bases américaines de l’écriture nous impose depuis des années ? Hardcore Henry donne ce qu’il a à donner, et se doit de garder à l’écran ce que vient chercher le spectateur. Dès lors, il est indéniable que l’action proposée par le film est, pour une bonne grosse partie, ce qu’il faut pour faire réagir des salles entières, dont toutes les paires d’yeux sont désormais habituées aux langages cinématographiques et vidéoludiques.

Un final monstrueusement jouissif

image metropolitan hardcore henry

Hardcore Henry est une œuvre enfantée dans l’amour le plus sincère. Même si le film ne lésine pas sur l’humour, il n’est jamais cynique et respecte ce qui se déroule à l’écran. Tout est assumé, jusque dans le personnage d’Akan, antagoniste totalement exubérant, armé de super-pouvoirs à base de télékinésie. C’est simple, on est devant un boss final de Final Fantasy. Et, en parlant de fin, nous ne vous en parlerons évidemment pas en détails mais sachez que l’on atteint un point culminant incroyablement jouissif, et typique des combats finaux dans les jeux vidéo. On a pris un pied monstrueux, orgasmique, et nous pourrions vous conseiller Hardcore Henry rien que sur ces trente dernières minutes.

Au final, Hardcore Henry va diviser, parce que sa forme et l’envie qui l’anime emmènent cette œuvre autre part, vers d’autres horizons, à la croisée de deux médias qui ont pourtant tout pour rester éloignés fondamentalement : cinéma et jeu vidéo. Tout n’est pas parfait, on est par exemple un peu réservé sur l’utilisation de la musique qui, si sa fonction de rythme est indéniable, peut être remise en cause en y regardant de plus près. Quitte à ce que l’œuvre nous plonge dans la peau d’un personnage, pourquoi ne pas se contenter de ce qu’il entend ? Aussi, il faut bien dire que si le film est une découverte délicieuse, on ne voit pas comment y revenir pour un second visionnage : c’est un one-shot, très clairement. Mais rien, dans tout cela, vient changer cette donne : l’Histoire du cinéma se rappellera qu’Hardcore Henry est le premier film à véritablement faire la passerelle entre univers vidéoludique et cinématographique, prouvant que le recours à l’adaptation pure et dure, sans volonté de remuer le média, n’a jamais été d’intérêt pour cet art. Seule compte la vision d’auteur, et celle de Ilya Naishuller nous a conquis.

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato est un journaliste culturel spécialisé dans le cinéma (cursus de scénariste au CLCF) et plus particulièrement le cinéma de genre, jeux vidéos, littérature. Il rejoint Culturellement Vôtre en décembre 2015 en tant que co-rédacteur en chef. Manque clairement de sommeil.
Mickaël Barbato
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