[Critique] Men and Chicken : Une comédie familiale grinçante et loufoque

image affiche men and chicken anders thomas jensenCaractéristiques

  • Réalisateur : Anders Thomas Jensen
  • Avec : Mads Mikkelsen, David Dencik,  Nicolas Bro, Nikolaj Lie Kaas…
  • Distributeur : Urban Distribution
  • Genre : Comédie
  • Durée : 104 minutes
  • Sortie : 25 mai 2016

Critique

Réalisateur des déjà très décalés Adam’s Apples et Les bouchers verts, Anders Thomas Jensen est de retour avec une comédie familiale déjantée où se mêlent dans un joyeux capharnaüm eugénisme ou déterminisme social. Gabriel et Elias sont deux frères d’une quarantaine d’années que tout oppose : l’un est réservé et éduqué, le second plutôt bêta et obsédé sexuel. A la mort de leur père, ils apprennent qu’ils ont en fait été adoptés et qu’ils sont nés de mères différentes mais du même géniteur. Ils partent alors sur la trace de leurs origines et rencontrent leurs demi-frères, vivant toujours dans la demeure familiale, au milieu d’animaux de ferme sur lesquels on a conduit les plus folles expériences. Vivant à l’écart du monde extérieur, déconnectés de la réalité, ils forment une famille dysfonctionnelle assez inquiétante, où chacun est livré à ses pulsions les plus primaires.

Difficile d’en dévoiler davantage au niveau de l’intrigue sans vous gâcher la surprise, disons seulement que cette comédie loufoque, présentée pour la première fois en France en septembre dernier au moment de L’Étrange Festival, pousse son pitch de départ assez loin, nous donnant à voir une famille de joyeux mabouls évoluant en roue libre constante. En raison de cette surenchère permanente, le réalisateur a parfois du mal à retenir l’attention du spectateur de manière égale d’un bout à l’autre. Certains gags font à moitié sourire car on s’attend constamment à voir des choses on ne peut plus étranges se dérouler sous nos yeux, de sorte que certains retournements peinent à surprendre véritablement. Cependant, grâce à des interprètes de haut niveau, dont un Mads Mikkelsen passant de la perversité à l’émotion et suscitant tour à tour répulsion et empathie auprès du public, Men and Chicken se révèle une comédie enthousiasmante, qui fonctionne plutôt bien à partir d’un pitch assez incertain. Le burlesque façon Deschiens, pas toujours très fin mais assez efficace, côtoie une dimension fantastique traitée de manière fantaisiste, propulsant cette histoire d’atavisme au sein d’une famille d’idiots congénitaux en une fable autour de la tolérance.

Entre légèreté et émotion

image men and chicken mads mikkelsen nicolas broSi certains critiques se sont dit mal à l’aise par rapport à la « morale » du film et son discours apparent sur le déterminisme ou l’eugénisme, il convient de rappeler que Anders Thomas Jensen ne semble pas prendre tout cela au sérieux, ce qui est d’ailleurs assez évident par le ton même du film, souvent ironique. S’il parvient finalement à nous faire apprécier des personnages auxquels on a souvent le plus grand mal à s’identifier, les rendant même touchants, le réalisateur est loin de nous asséner une leçon de morale ou de justifier entièrement leur comportement. L’introduction et l’épilogue ne sont ainsi pas à prendre au premier degré.

Si on le prend pour ce qu’il est, à savoir une comédie grinçante et parfois tendre sur la famille et la transmission, Men and Chicken réserve de beaux moments d’humour noir et même quelques instants d’émotion. Si l’on reste en revanche hermétique à ce type d’humour où des puceaux rustiques tentent d’aguicher des femmes par tous les moyens ou bien conservent le cadavre de leur père mort depuis des années, on pourra être en droit de trouver le temps un peu long.

Quoi qu’il en soit, le réalisateur va au bout de son idée et réussit à lui donner une vraie cohérence, au-delà du simple prétexte narratif, là où le film aurait pu se contenter de nous montrer des scènes loufoques sans but véritable. La scène où le personnage joué par Nikolaj Lie Kaas (très loin de son rôle de Carl dans Les enquêtes du département V) s’enferme de lui-même dans une cage, tel un animal, pour se punir de son comportement, nous interroge par exemple sur le rôle de l’éducation, qui est tout sauf du dressage et dont ont cruellement manqué ces grands enfants en manque de repères et de limites. Alors, au détour d’une scène, quelque chose de plus profond apparaît et vient transcender une intrigue qui aurait pu s’avérer tristement convenue en dépit de sa volonté manifeste à faire original.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.

Réagir à l’article

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *