[Critique] Le serpent aux mille coupures : Un polar rural nerveux et inspiré

image affiche le serpent aux mille coupures eric valetteCaractéristiques

  • Réalisateur : Eric Valette
  • Avec : Tomer Sisley, Terence Yin, Pascal Greggory, Stéphane Debac, Erika Sainte, Cédric Ido, Victoire De Block, Gérald Laroche…
  • Distributeur : New Story District
  • Genre :  Polar, Thriller
  • Durée :  106 minutes
  • Sortie : 5 avril 2017
  • Interdit aux moins de 16 ans

Critique

Six ans après La Proie, autre polar rural mettant en scène un héros noir en fuite, Eric Valette est de retour avec Le serpent aux mille coupures, adapté d’un roman de DOA paru en 2009. Un projet qui aura mis plusieurs années à se concrétiser, mais dont on comprend aisément qu’il ait attiré le réalisateur tant son intrigue épurée, peuplée de personnages archétypaux forts, possède une mécanique implacable et permet un mélange des genres évitant au film d’être soigneusement rangé dans une case définie.

Nous suivons donc un mystérieux motard en fuite, recherché dans tout le pays et blessé à la jambe, qui commence par exécuter plusieurs caïds liés à un cartel de drogue colombien dès l’ouverture. Il se réfugie ensuite chez une famille de paysans du Sud-Ouest de la France, qui vivent dans une demeure isolée et sont déjà harcelés par leurs voisins en raison de la couleur de peau du mari, noir. Il les prend en otage avec leur petite fille, mais un tueur à gages hong-kongais au sadisme aiguisé, envoyé par le cartel de drogue, ne tarde pas à faire son apparition. Comme on s’en doute, la situation va déraper…

Un film sous haute tension, à la force brute

image terence yin le serpent aux mille coupures
© New Story District

A partir de cette histoire simple et complexe à la fois, Eric Valette réalise un polar qui commence tout doux, quoi que de manière assez sèche et brutale, avant de monter progressivement en tension. Si la fin, où le mécanisme s’enclenche pour ainsi dire, constitue l’apogée du film en termes d’action, l’un des plus grands pics de tension est atteint par l’entremise du personnage de tueur incarné par Terence Yin, lorsque celui-ci se met en tête de faire parler une jeune femme, nue et attachée à un pilier. Une scène difficile à soutenir par sa violence — même si Valette sait s’arrêter au bon moment pour ne pas tomber dans la condescendance voyeuriste — et qui interpelle autant par sa réalisation brute, renforcée par une photo au grain très travaillé, que par le jeu de l’acteur, qui rend son personnage de méchant aussi effrayant que fascinant par la manière dont il lui fait susurrer des anecdotes personnelles sur son enfance visiblement traumatisante à sa future victime avec un mélange de distance et de pure délectation.

Nous nous retrouvons alors à mi-chemin entre la force brute d’un Peckinpah des années 70 tel que Les chiens de paille (qui est l’une des références assumées du réalisateur) et celle d’un film coréen, avec ses personnages de méchants sadiques et torturés à vous glacer le sang. Il est d’ailleurs intéressant de relever qu’Eric Valette joue clairement avec les codes du western et du film d’action asiatique au niveau de sa réalisation dans Le serpent aux mille coupures, et ce de manière plutôt inspirée. A tel point que l’on regrette un peu que la confrontation du motard incarné par Tomer Sisley avec le tueur à gages tourne finalement assez court, au milieu d’un affrontement plus vaste, où la fusillade à la Johnnie To prend des accents westerniens en s’appuyant sur le décor rural. Si le manque de budget se fait parfois sentir, Eric Valette connaît son métier et découpe ses scènes d’action avec intelligence et nervosité, tandis que le régleur de cascades Jérôme Gaspard rend les différentes altercations physiques tout à fait crédibles.

Des personnages archétypaux au service d’une intrigue efficace

image victoire de block tomer sisley le serpent aux mille coupures
© New Story District

De manière générale, on ne peut que saluer la volonté du réalisateur de prendre le film de genre à bras le corps sans jamais tomber dans le côté franchouillard ronronnant souvent associé aux polars ruraux, peu nombreux et souvent relégués aux téléfilms. En s’inspirant du meilleur du cinéma français et américain des années 70, mais aussi du cinéma coréen et hong-kongais, Valette donne une certaine épaisseur mythique à ce Serpent aux mille coupures, ce que permettait le scénario de DOA —qui a donc adapté sa propre oeuvre — rempli de figures archétypales on ne peut plus cinématographiques : le mystérieux fugitif, le tueur à gages sadique, le gendarme instinctif, le paysan raciste, la famille ordinaire parents-chien-enfant confrontée à la violence…  Cependant, il arrive à insuffler une ambiguïté et une certaine profondeur au film et à ses protagonistes, à commencer par son anti-héros sans nom, incarné par un Tomer Sisley fort convaincant (retrouvez notre interview de l’acteur ici), qui trouve là son meilleur rôle.

L’acteur impose une présence forte à l’écran, et fait preuve de précision et de retenue pour donner vie à ce personnage complexe, dont le spectateur ignore tout — il est accusé de terrorisme, bien que l’on comprenne assez vite que les enjeux sont autres — et chez lequel on sent une violence maîtrisée, qu’il utilise par nécessité (assurer sa survie) et non par plaisir, contrairement au personnage incarné par Terence Yin, qui a tout du sociopathe professionnel. Toutes les scènes entre le fugitif anonyme et la famille brillent ainsi par leur intensité, puisque l’on sent qu’il n’a rien contre eux et possède une certaine empathie, ce qui n’en rend la situation que plus explosive à partir du moment où le couple comprend qu’il est le suspect recherché pour meurtre et terrorisme, ce qui les place dans une situation délicate. Ses face-à-face avec la jeune actrice Victoire De Block, qui joue leur fille, sont assez remarquables et brillent au sein de toute cette partie huis-clos du film.

Prenant et maîtrisé, malgré quelques artifices

image tomer sisley le serpent aux mille coupures
© New Story District

On pourra néanmoins regretter des dialogues parfois un peu trop artificiels, notamment lorsque la mère (Erika Sainte), cherche à convaincre son mari (Cédric Ido) d’agir et de se « conduire en homme », scène qui sonne du coup assez faux. De même, l’aspect social du film est en demi-teinte : d’un côté, on ne peut qu’apprécier le parti pris d’Eric Valette et DOA de montrer que c’est le contexte économique particulièrement précaire qui favorise le racisme des habitants qui harcèlent la famille Petit, plutôt que la bêtise pure et simple (ce qui n’empêche pas les personnages d’avoir un raisonnement assez monolithique), ce qui renforce la violence de la situation sans jamais minimiser les faits ; de l’autre, cette peinture de la France contemporaine acculée au repli de part et d’autre passe, là aussi, par quelques dialogues un peu lourds, qui auraient gagné à être moins appuyés tant le contexte décrit est suffisamment parlant en lui-même.

Cela n’enlève cependant en rien ses qualités au Serpent aux mille coupures, thriller nerveux pourtant ponctué de touches d’humour bien dosées grâce au personnage de petit truand incarné par Stéphane Debac (que l’on avait connu en tueur flippant dans La Proie), contraint de jouer le side kick lâche et apeuré du tueur sino-américain. Un duo improbable qui fonctionne parfaitement. On sent qu’Eric Valette, stimulé par l’intrigue et les contraintes, s’est véritablement amusé avec la réalisation, jouant avec les codes sans tomber dans le clin d’oeil facile, travaillant les ambiances et affûtant sa mise en scène pour aboutir à un résultat prenant et jamais tape à l’oeil. Au-delà du fait qu’il s’agit sans doute de son meilleur film, Le serpent aux mille coupures montre également, encore une fois, que l’on peut réaliser un polar rural qui a de la gueule et que le noir fonctionne aussi en dehors de l’espace urbain, même si cela peut sembler contre-nature par définition. Espérons que cela inspirera le cinéma français à ressusciter ce genre sous-exploité.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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