image tomer sisley le serpent aux mille coupures

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Nouveau venu dans l’univers d’Eric Valette (Maléfique, La Proie), Tomer Sisley (Largo Winch, Virgil) incarne un mystérieux motard en fuite dans le nouveau film du réalisateur, Le serpent aux mille coupures, en salles le 5 avril. Un polar rural sombre et nerveux adapté du roman éponyme du lyonnais DOA sorti en 2009, où le sympathique comédien de 42 ans tente d’échapper à un passé encombrant dont on ne saura rien, quitte à laisser quelques cadavres en chemin ou à prendre en otage une famille de paysans déjà harcelée par les locaux du village. Un personnage sans nom taiseux, énigmatique, et nécessairement ambigu auquel l’acteur, qui a démarré en tant qu’humoriste de stand-up avant d’explorer d’autres univers, donne vie avec force et précision. En promotion pour le film, il a pris le temps de répondre à nos questions sur ce rôle risqué mais forcément excitant pour un acteur, où l’aspect physique du film d’action le dispute à une importante tension psychologique, demandant de trouver un équilibre entre émotion et retenue. Rencontre avec un acteur instinctif.

Culturellement Vôtre : Pouvez-vous nous dire ce qui vous a le plus interpellé dans le rôle du motard lorsque Eric Valette vous a présenté le projet, et après lecture du scénario ?

Tomer Sisley : Tout d’abord le fait qu’on sache peu de choses sur lui, même si je connaissais son histoire, d’où il vient et ce qui lui est arrivé juste avant, pourquoi et quels sont les enjeux… Mais je trouvais intéressant que le spectateur ne le sache pas, qu’il soit présenté, à la radio en tout cas, comme un terroriste et que la première chose qu’on le voit faire est de tuer quelques personnes avant de séquestrer une famille chez eux. D’autre part, j’aimais le fait de jouer un tueur, quelqu’un dont le métier est de tuer, que ce soit pour un groupuscule terroriste, comme on le fait croire au début, ou pour le gouvernement ou une autre faction. Il s’agit donc de quelqu’un auquel on a appris à s’asseoir sur ses émotions, à ne pas les laisser le diriger, mais au contraire à les contrôler, les maîtriser afin de pouvoir faire le nécessaire, que ce soit exécuter la tâche qu’on lui a assignée ou, comme on le voit dans le film, faire en sorte d’assurer sa survie. Or, ce que je trouve intéressant là-dedans, c’est que ce n’est pas parce-qu’on a appris à ne pas montrer ses émotions qu’on ne les ressent pas. Et en tant qu’acteur, c’est tout simplement jouissif de créer un sentiment, une émotion, et ensuite tout faire pour ne pas la montrer. Je trouve ça super intéressant.

C.V. : Ca fonctionne d’ailleurs très bien dans le film. On sent que c’est quelqu’un qui est dangereux, qui peut faire preuve d’une grande violence et, en même temps, on sent que ce n’est pas non plus un salaud dans le fond et qu’il ne tuera pas pour le plaisir. 

Tomer Sisley : Exactement. Vous avez tout compris.

C.V. : Alors justement, vous disiez que vous aviez le background du personnage puisque vous aviez lu le précédent roman de DOA, c’est bien ça ?

Tomer Sisley : Je ne l’ai pas lu, c’est Eric qui me l’a raconté.

C.V. : Mais du coup, ce qui est intéressant, c’est que nous, en tant que spectateur, à moins d’avoir lu le livre en question, on n’a pas ces informations. Est-ce que c’est quelque chose qui vous rendait nerveux ? Aviez-vous peur que ces éléments ne transparaissent pas suffisamment ?

Tomer Sisley : Tout à fait, exactement. C’est LA chose qui me faisait un peu flipper sur le scénario au début, quand Eric me l’a proposé. Effectivement, c’était ça. Je me suis dit : « Ce qui moi m’intéresse dans le personnage, est-ce que le spectateur ne va pas passer complètement à côté dans le film ? » Et, je ne sais plus pourquoi, je ne sais plus comment, mais c’est une peur qui a fini par s’effacer, en fait. Oui, ça a été une crainte à un moment donné, mais ça ne l’était plus après. Je ne sais plus pourquoi…

C.V. : Peut-être parce-que vous voyiez que la vision d’Eric Valette était suffisamment claire…

Tomer Sisley : En tout cas, elle était « pleine ». C’était très clair pour lui, je voyais qu’il savait vraiment où il allait, qu’il n’avait pas de doute à ce sujet et qu’il maîtriserait sans peine ce grand bateau que constituait le tournage.

C.V. : Avez-vous essayé de glisser à certains moments des indices dans votre jeu afin de laisser deviner ce qu’avait pu être le passé du personnage ?

Tomer Sisley : Non. J’ai joué le personnage.

C.V. : Oui, vous vous êtes attaché à ses émotions…

Tomer Sisley : J’ai joué ses émotions, mais aussi d’un point de vue pragmatique, quand il démonte une arme, qu’il la remonte pour la nettoyer, ses gestes sont maîtrisés, précis. Tout simplement parce-que ça me paraissait évident de le faire comme ça. Alors, est-ce que ça constitue un indice pour savoir qui il est ? Peut-être, mais c’est pas pour ça que je l’ai fait.

C.V. : Et donc, vous revoilà dans un film d’action après Largo Winch, qui était un tout autre film, que ce soit par son budget ou son ton. Avez-vous suivi un entraînement particulier pour Le serpent aux mille coupures ou, du moins, l’avez-vous abordé d’une certaine manière ? Vous parliez par exemple de la précision des gestes…

Tomer Sisley : Non car, en ce qui me concerne, le maniement des armes, comment les tenir, comment viser, démonter, nettoyer et remonter, c’est quelque chose que je connais par coeur car j’ai fait énormément d’airsoft, qui est une partie de paintball avec des copies quasi-identiques aux armes réelles, dont le fonctionnement mécanique est très semblable. Et j’en ai utilisé, démonté et nettoyé des centaines. Donc c’était quelque chose dont j’étais déjà très familier, ce qui tombe bien puisque mon personnage est censé l’être. C’était donc assez facile de ce côté-là.

Pour le reste, il s’agissait de physicalité, comme la chorégraphie des bagarres. Il se trouve que je suis quelqu’un d’assez physique, j’ai pratiqué plein de sports de combat exigeants et par ailleurs, le chorégraphe des scènes d’action physique, le régleur des cascades de ce film, n’est autre que Jérôme Gaspard, qui est l’un de mes meilleurs potes, presque un frère. On se connaît par coeur : on s’est entraînés ensemble, on a fait de la muscu ensemble, des sports de combat, de la chute libre, du pilotage de bagnoles, de la gym… On se connaît sur le bout des doigts et du coup, on a pour ainsi dire chorégraphié ces scènes ensemble. C’était lui le responsable, évidemment, mais on a travaillé ensemble et on a fait en sorte que cela ressemble le plus possible à ma vision du personnage dans sa manière de bouger, de se battre… Du coup, dans ces conditions-là, tout devient simple : je travaille avec quelqu’un qui est très proche de moi, sur des gestes qui sont très proches de moi, une manière de bouger qui est très proche de la mienne. Donc finalement, ce n’était pas très compliqué.

image victoire de block tomer sisley le serpent aux mille coupures

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C.V. :  Justement, y avait-il une ambiance conviviale sur le tournage ou alors, comme votre personnage est un peu opposé à tous les autres en tant que fugitif, avez-vous adopté une méthode un peu plus « Actor’s Studio » pour garder vos distances avec les acteurs afin de rester dans le personnage ?

Tomer Sisley : J’ai toujours eu une approche un peu organique, ce que vous appelez « Actor’s Studio ». J’essaie toujours de travailler comme ça, donc oui, effectivement, sur le tournage, je n’étais pas un boute-en-train, ce que je peux être sur des tournages plus légers. Par exemple, avec Victoire De Block, la jeune actrice qui jouait ma fille, qui avait quelque chose comme 8 ans dans la vraie vie — enfin, je crois — je me comportais différemment de d’habitude. Quand je suis avec des enfants, mon réflexe, mon instinct, c’est de les faire rire, de jouer avec eux, de déconner… Je suis papa de deux enfants, j’en ai trois en tout comme nous sommes une famille recomposée, donc j’adore ça. Eh bien là par exemple, je gardais mes distances, je ne faisais pas copain-copain avec elle, je ne cherchais pas à la faire rire. Je n’étais pas non plus froid, mais je ne voulais pas qu’elle se sente trop à l’aise avec moi, je cherchais un petit truc de sa part, qu’elle ne sache pas trop qui je suis, finalement. Ca me semblait important pour le rôle.

C.V. : Quelle est la scène que vous avez préféré tourner et quelle a été la plus compliquée ?

Tomer Sisley : Celle que j’ai préféré tourner…. Probablement… (silence) J’aurais du mal à en isoler une en particulier, mais probablement une scène avec Erika Sainte, qui joue le rôle de la mère de famille, et Victoire De Block. Peut-être la scène où elle me prépare le petit déj, où je distribue deux-trois ordres et parle un peu froidement et sèchement à sa fille. Peut-être ça.

C.V. : Et la plus compliquée ?

Tomer Sisley : La plus compliquée à faire ? La bagarre dans le salon avec Cédric Ido, qui n’était pas évidente, car Cédric n’est pas quelqu’un qui a l’habitude de ce genre de scènes. C’était pas le truc le plus simple et, en termes de jeu, il y a une séquence où Erika Sainte me braque avec un flingue à un moment donné, et je lui dis : « Allez-y, tirez ». C’était pas forcément évident non plus. Je ne savais pas trop comment attaquer cette scène.

C.V. : Par rapport au fait que c’est votre personnage qui lui tend l’arme ? 

Tomer Sisley : Peut-être par rapport au dosage de ce qu’il laisse percevoir d’émotion à ce moment-là. Je n’étais pas du tout sûr de moi, à quel point ce personnage-là laisserait apparaître sa vulnérabilité ou pas. J’étais un peu…Parfois, il y a des scènes où on n’a aucun doute, on se dit « c’est comme ça qu’il faut le faire », et puis il y en a d’autres où on ne sait pas. Donc c’était une séquence où j’étais peut-être un peu moins sûr de moi.

C.V. : Vous disiez tout à l’heure que jouer le rôle d’un tueur était quelque chose qui vous intéressait dans ce projet. Quels sont les rôles de tueurs qui vous ont le plus marqué au cinéma ? 

Tomer Sisley :

C.V. : Enfin, évidemment, il y en a beaucoup ! (rires)

Tomer Sisley : Oui, il n’y a que ça ! Le Bon, la Brute et le Truand, No Country for Old Men ou encore J’ai rencontré le diable, qui est un chef-d’oeuvre absolu et qui tourne autour d’un tueur en série. Il y en a quelques-uns comme ça.

C.V. : Trouvez-vous qu’actuellement le cinéma français est encore trop frileux par rapport au film de genre, si l’on excepte certains projets de plus grande ampleur, généralement davantage grand public ? Pensez-vous qu’aujourd’hui, il s’agit encore d’une prise de risques de réaliser un film comme Le serpent aux mille coupures

Tomer Sisley : Est-ce qu’il s’agit d’une prise de risques de faire un film comme Le serpent ? C’est toujours une énorme prise de risques de faire ce genre de film-là, pour la simple et bonne raison que c’est déjà ne serait-ce qu’un risque financier — le cinéma, ça répond aux conditions d’un marché. Un film doit être relativement rentable : on ne peut pas financer un film à 3 millions d’euros s’il ne rapporte que 40 000 euros, ce n’est juste pas possible. Il y a des gens qui vont se retrouver à la rue, sinon. Donc, ne serait-ce que pour ça, c’est risqué. Le cinéma de genre, c’est un cinéma qui est « capé », on sait qu’on ne va pas faire 100 millions d’entrées avec un film noir, donc rien que pour ça, ça l’est.

Et ensuite, à l’intérieur du cinéma de genre, qui, par définition, n’est pas un cinéma grand public et du coup, s’adresse déjà à, pas à une élite, mais en tout cas à des spectateurs avertis et connaisseurs du genre, parce-que, pour paraphraser Eric, « c’est pas quand on a 15 ans qu’on a envie de voir ce genre de films en général », mais quand on le fait comme Eric, sans concessions, de manière jusqu’au-boutiste, sans chercher à faire plaisir ou à faire en sorte que tout le monde comprenne bien tout (« Tu comprends pas ? Tant pis, c’est pas grave ! »), bah ouais, c’est assez couillu. La preuve, c’est qu’il a été interdit aux moins de 16 ans. C’est clairement qu’il a pris des risques, personne n’a envie d’être interdit aux moins de 16 ans, ça vous coupe d’énormément de salles, de public… C’est une balle dans le pied. Donc oui, c’est très couillu et très risqué de faire un film comme ça.

Nous remercions chaleureusement Tomer Sisley pour sa disponibilité et son amabilité. Le serpent aux mille coupures d’Eric Valette sort en salles le 5 avril 2017. Notre critique du film, ainsi qu’une interview du réalisateur, seront mis en ligne dans les prochains jours. 

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.