[Interview] Sunao Katabuchi pour « Dans un recoin de ce monde »

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Sunao Katabuchi (à droite) lors de la remise du Prix du Jury au Festival du film d’animation d’Annecy cette année.

Né en 1960 et diplômé du Nihon University College, le réalisateur japonais Sunao Katabuchi a plus de trente ans de carrière derrière lui. De Memories — sur lequel il collabore avec Katsuhiro Otomo pour l’un des segments — à Princesse Arete (son premier long, en 2001), en passant par Black Lagoon et Mai Mai Miracle, il a bâti une oeuvre originale influencée par le fantastique, mais s’intéressant également aux petits détails de la vie quotidienne. Ce n’est donc guère un hasard qu’il ait choisi de porter à l’écran le manga Dans un recoin de ce monde de Fumiyo Kono, qui décrit le quotidien des Japonais près d’Hiroshima dans les semaines précédent l’explosion de la bombe atomique. Une oeuvre traversée de moments de joies simples et de poésie, en dépit de la gravité du sujet, et dont le cinéaste a su tirer un véritable chef-d’oeuvre du cinéma d’animation japonais, fort et sensible à la fois. Le Festival du film d’animation d’Annecy ne s’y est pas trompé, puisqu’il lui a réservé le Prix du Jury un peu plus tôt cette année. A l’occasion de la sortie du film en France (retrouvez notre critique ici), Sunao Katabuchi était de passage à Paris pour rencontrer les médias. Nous en avons profité pour lui poser quelques questions sur son approche…

Culturellement Vôtre : Revenons tout d’abord sur votre parcours. Vous avez travaillé  avec Hayao Miyazaki sur le scénario de plusieurs épisodes de la série animée Sherlock Holmes, ainsi qu’en tant qu’assistant réalisateur sur Kiki, la petite sorcière, sans compter votre collaboration avec Isao Takahata sur son projet de long-métrage Little Nemo. Que cette expérience vous a-t-elle apporté ?

Sunao Katabuchi : En ce qui concerne Sherlock Holmes, j’avais emporté des scénarios que j’avais écrits, et qui ont tout de suite été acceptés. Donc, ce n’est pas vraiment auprès de Miyazaki que j’ai appris les codes de la narration. Miyazaki est un ancien animateur , donc lui-même n’avait pas forcément beaucoup d’expérience en matière de mise en scène à ce moment-là, et il suivait beaucoup l’exemple d’Isao Takahata, qu’il considérait comme son maître. J’ai donc surtout beaucoup appris auprès de Takahata, qui est un grand penseur et un excellent metteur en scène. On essaie toujours de faire des films sur des êtres humains, et on a souvent tendance à croire que c’est facile à formuler, mais parvenir à le faire est bien plus compliqué. J’ai donc essayé de me pencher sur la question, de réfléchir à ce qui fait de nous des êtres humains. A mes débuts, j’ai donc beaucoup appris de ce côté-là en observant l’approche de Takahata.

Culturellement Vôtre : Nous reparlerons justement de Takahata un peu plus tard… Qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter à l’écran le manga de Fumiyo Kono ?

Sunao Katabuchi : Les possibilités offertes par le cinéma d’animation sont immenses, et quelque chose qui m’intéressait fortement était de communiquer quelque chose de positif. Mais, si l’on réalise un film sur le quotidien des gens ordinaires, y-a-t-il vraiment un public pour ça ? Dans un recoin de ce monde se déroule dans le contexte plus large de la Seconde Guerre Mondiale et, lorsque j’ai découvert le travail de Fumiyo Kono, j’ai été impressionné par son travail autour des petites joies et tristesses de la vie des gens ordinaires. Je faisais à peu près la même chose en animation, et elle avait vu mes séries animées des années 90, elle a donc accepté que j’adapte le manga. Malgré tout, j’ai hésité au début, car je le trouvais tellement parfait que j’avais peur de le dénaturer en le portant à l’écran. Quand on fait un film d’après un livre, on modifie forcément le matériau d’origine, et j’étais tellement attaché à Suzu, l’héroïne, que je me suis demandé si je ne devais pas m’abstenir et me contenter de garder le manga en tant que simple livre de chevet… Mais finalement, l’envie était tellement forte que je me suis lancé.

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© Septième Factory

Culturellement Vôtre : Vous avez réalisé des recherches poussées pour reproduire à l’écran les lieux où se déroulent l’action, et le résultat est assez époustouflant. Le quartier de Nakajima Honmachi à Hiroshima semble extraordinairement vivant dans la séquence d’ouverture, par exemple. Pensez-vous que cette attention aux moindres détails est essentiel lorsqu’on aborde une fiction historique ? 

Sunao Katabuchi : Ce n’est pas la première fois que je réalise un film qui se déroule à une autre époque. Dans mon film précédent, Mai Mai Miracle (2009), on voyageait par exemple au coeur d’un univers vieux de mille ans. Pour Dans un recoin de ce monde, je voulais montrer cette période de la Seconde Guerre Mondiale, ce qui ne veut pas dire pour autant que j’aurais aimé me retrouver à cette époque, bien évidemment. Mais, lorsque j’ai découvert le personnage de Suzu et des personnes qui l’entourent, j’ai vraiment eu envie d’apprendre à les connaître. A un moment donné, je ne pouvais plus me contenter de simplement imaginer l’univers de Suzu, j’avais besoin d’apprendre à me familiariser véritablement avec ce qu’était son époque. Quand on réalise un film d’animation, l’imagination joue bien entendu un rôle important, mais elle n’est pas suffisante.

Pourquoi ? Tout simplement parce-que lorsqu’on fait un film sur une époque ou un lieu précis, la réalité nous apprend beaucoup de choses. Et, pour un créateur, faire des recherches est un travail extrêmement excitant. Par exemple, dans une séquence où Suzu voit les avions de guerre dans le ciel, les fumées des bombardements sont colorées. Ce détail n’est absolument pas un ajout de ma part, les fumées des bombardements étaient réellement colorées et c’est une information que l’on retrouve dans les journaux de bord des habitants ou des pilotes de l’armée américaine, par exemple. En consultant les archives de la marine japonaise, j’ai également pu apprendre qu’ils avaient mené tout un tas de recherches autour de la coloration de ces fumées.

Connaître la réalité historique m’a beaucoup aidé pour comprendre les sentiments de Suzu. Et en ce qui concerne le quartier de Nakajima Honmachi, effectuer des recherches sur place, mais aussi dans les archives pour savoir à quoi il ressemblait avant la bombe atomique était essentiel, car Fumiyo Kono ne le détaillait pas autant que ça. La représentation est plus épurée dans le manga car Suzu est une rêveuse et ne fait pas forcément attention à tout ce qui l’entoure, c’était donc un parti pris de l’auteure de le faire comprendre aux lecteurs en ne se focalisant que sur certains détails. Pour un film d’animation, j’avais en revanche besoin d’un maximum d’informations.

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© Septième Factory

Culturellement Vôtre : Dans le film, on voit la réalité de la guerre, mais il y a un vrai équilibre entre la violence qui est montrée à l’écran et ce qui est seulement suggéré. Cela-a-t-il été difficile à trouver ? Pour revenir à Takahata, à certains moments de Dans un recoin de ce monde, on peut penser au Tombeau des lucioles, même si le ton et l’approche sont ici très différents. Votre travail avec lui à vos débuts a-t-il pu vous être utile sur ce projet ?

Sunao Katabuchi : Je pense que l’intention de Takahata était en effet différente de la mienne. Il avait voulu faire ce film, non pas pour montrer comment les choses s’étaient passées pendant la guerre, mais plutôt ce qui se passerait si les jeunes d’aujourd’hui y étaient confrontés. Du coup, il ne montre pas le malheur de la guerre de la même manière. C’est pour ça que les deux jeunes protagonistes du Tombeau des lucioles sont attaqués tout au long du film. En ce qui concerne les personnages que l’on voit dans le manga de Kono, les choses sont un peu différentes. Elle a voulu que les lecteurs se sentent très proches d’eux, et je voulais absolument que le public puisse également s’identifier à eux.

Pour cela évidemment, le respect envers les protagonistes et ce qu’ils vivent était extrêmement important. Mon but n’était absolument pas de montrer que ce que ces gens ont dû vivre était vraiment atroce, et je crois aussi qu’il vaut mieux ne pas montrer certaines choses. Si je n’ai pas véritablement montré de scènes de violence à l’écran, par exemple, c’est vraiment par respect envers les personnages. Dans le cas du Tombeau des lucioles, Takahata avait raison de montrer la dureté des conditions de vie auxquelles sont confrontés les personnages, mais pour Dans un recoin de ce monde, cela n’était en rien nécessaire.

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© Septième Factory

Culturellement Vôtre : Oui, et cet équilibre, cette sensibilité n’en rendent le film que plus fort. D’ailleurs, même s’il s’agit d’un film autour de la guerre, ce que j’ai trouvé très émouvant, c’est ce message de résilience très fort, qui se poursuit jusque dans le générique de fin, où cette résilience est symbolisée par une enfant qui a survécu à l’explosion de la bombe atomique. Etait-ce important pour vous d’insister sur le fait que la vie a continué à Hiroshima après la guerre, même si cela a pris du temps pour panser les blessures et tout reconstruire ? Avez-vous reçu des témoignages en ce sens de spectateurs originaires d’Hiroshima ?

Sunao Katabuchi : Avant de répondre, je voudrais vous montrer quelque chose. (il sort son smartphone et se connecte à Twitter, où un utilisateur a mis en parallèle deux plans du film) C’est quelqu’un qui a analysé deux séquences. Sur la première image, vers le début du film, on fait porter à Suzu un sac qui semble très lourd. Et à la fin, sur la seconde image, elle décharge le sac de la petite fille. Je suis totalement d’accord avec cette analyse et le plus émouvant, en effet, c’est sans doute ce générique de fin.

On pourrait même dire que le film tourne beaucoup autour de la mode féminine. Au début, Suzu est habillée en kimono, puis en jupe, de sorte que l’on sent vraiment l’occidentalisation du Japon à travers ce personnage. Ensuite, lorsque la guerre éclate, on voit Suzu habillée en pantalon, qui était en réalité une tenue règlementaire en temps de guerre, à l’époque. Ce qui signifie donc que les femmes ont été privées des jupes qui représentaient pour elles la liberté. J’aimerais aussi attirer l’attention sur le fait que ce que l’on voit dans le générique de fin après que Suzu ait déchargé l’enfant de son fardeau est important. On constate bien, à ce moment-là, que les jupes sont de retour. Evidemment, la guerre a été un moment extrêmement marquant de leurs vies, mais cela ne représente qu’une page de celle-ci. Du coup, le film s’achève sur ce sentiment que cette page a été tournée. C’est pour cette raison que j’insiste pour que le public reste jusqu’à la fin du générique.

Bien sûr, j’ai rencontré beaucoup de personnes et de familles qui vivaient à Hiroshima à l’époque. La plupart de ceux que j’ai rencontrés étaient maximum en dernière année d’école primaire à l’époque, et ils s’étaient généralement réfugiés à la campagne pour éviter les bombardements. Ils ont pu éviter la bombe atomique, et ce sont eux qui m’ont beaucoup renseigné sur le quartier de Nakajima Honmachi que l’on voit au début. Même en insistant, ils parlent très peu de ce que les membres de leur famille ont vécu. En revanche, ils m’ont beaucoup parlé du quartier avant le début de la guerre, qui était en effet très vivant. Chaque fois que je les rencontrais, ils m’amenaient aux endroits où ils avaient l’habitude de jouer durant leur enfance, par exemple. Je me suis alors aperçu que pour des personnes qui avaient vécu un véritable enfer, leur vie d’avant restait très importante.

Et contrairement à beaucoup d’autres films d’animation japonais, Dans un recoin de ce monde a attiré un public plus âgé puisque de nombreux spectateurs avaient entre 70 et 90 ans. Ce qui signifie que des gens qui ont le même âge que Suzu et Harumi auraient aujourd’hui sont venus voir le film. et ces spectateurs sont venus me parler de leur enfance. Et très souvent, ces personnes qui ont connu la guerre rappellent aux jeunes de leur famille combien la vie était difficile pendant la guerre, les bombardements ravageurs et la nourriture rare. Ils m’ont dit que mon film leur avait donné envie de leur parler davantage de leur vie quotidienne en ce temps-là. En réalité, comme il s’agissait de leur quotidien, ils pensaient que ce n’était pas forcément intéressant d’en parler. En ce sens, Dans un recoin de ce monde a permis au public de comprendre que le quotidien est au contraire très important. Les gens ont compris que la vie de tous les jours a vraiment un sens, et nous étions heureux de partager cette idée avec autant de monde.

image suzu cuisine dans un recoin de ce monde sunao katabuchi
© Septième Factory

Culturellement Vôtre : Cela donne d’ailleurs lieu à de très beaux moments, notamment lorsque Suzu prépare à manger en dépit des restrictions et qu’ils se retrouvent tous autour des repas. Ce sont des scènes fortes, qui sont très bien rendues. 

Sunao Katabuchi : Dans ce cas, je voudrais vous montrer quelque chose… (il ouvre un dossier photo sur son ordinateur et fait défiler les images) Par exemple, nous avons vraiment essayé de reproduire les plats (à base de plantes) que l’on voit dans le film. Là, vous voyez des feuilles que nous avions trouvées. De cette manière, nous avons découvert que toutes les feuilles des plantes que nous voyions avaient vraiment du goût. Là, c’est du riz rôti ; nous avions réussi à trouver le même riz. Beaucoup d’herbes sauvages, aussi. Là, on voit le début de la préparation…

C’est sûr que si on voit ça et qu’il n’y a que ça à manger, on se dit que l’époque était en effet très dure. En même temps, les gens avaient complètement oublié qu’on pouvait manger des herbes sauvages et que la nourriture était bel et bien là. Et contrairement à ce que je pensais, c’était plutôt pas mal ! (rires) Encore aujourd’hui, en compagnie des personnes qui m’ont soutenu, on se réunit une fois par an à la saison où l’on trouve ces herbes et on les cuisine ensemble. Je pense qu’il est très important d’avoir l’impression de vivre cette expérience à travers le film, et cette histoire le permettait. Comme nous avons dû préparer ces plats, c’était plus que de la simple imagination, il s’agissait d’une véritable expérience, que nous avons ensuite cherché à retranscrire.

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Culturellement Vôtre : Vous avez également eu recours au crowdfunding pour réaliser le pilote du film. La campagne a permis de récolter deux fois plus que le montant demandé, ce qui était un record pour un film d’animation japonais. Cela vous-a-t-il surpris ? Et savez-vous si les personnes qui ont participé étaient des fans du manga, de vos films, ou bien des personnes simplement intéressées par cette période historique ?

Sunao Katabuchi : Il y avait ces trois cas de figure parmi les participants, notamment des personnes qui souhaitaient voir des films d’animation différents. A travers ce système de crowdfunding, j’ai compris que le public était bien plus « avancé » et ouvert que les professionnels et les investisseurs. C’est toujours plus compliqué avec les investisseurs car pour eux, le plus important est bien entendu de faire du bénéfice et de récupérer cet argent. Du coup, ils font toujours des comparaisons avec des cas antérieurs. Or, l’adaptation de Dans un recoin de ce monde était un cas sans précédent. Du coup, bien plus que les investisseurs, les cinéphiles et fans d’animation et de mangas étaient réceptifs au projet. Moi, en tant que réalisateur, j’étais le plus optimiste qui soit, car j’étais persuadé que cela allait apporter quelque chose. J’avais donc de grandes attentes, et j’étais sûr de ne pas être le seul à partager cette opinion. Donc finalement, le succès de la campagne de crowdfunding était tout sauf une surprise pour moi. Cela n’a fait que confirmer vis-à-vis des professionnels que j’avais vu juste.

image suzu dessin dans un recoin de ce monde film animé katabuchi
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Culturellement Vôtre : Si cela peut encourager certains investisseurs et producteurs à prendre davantage de risques, c’est en effet une très bonne chose. Le film a également remporté le Prix du Jury au dernier Festival du film d’animation d’Annecy, après avoir reçu de nombreuses récompenses au Japon. Que cela vous a-t-il fait de remporter ce prix, et surtout, de découvrir les premières réactions du public français ? 

Sunao Katabuchi : J’ai déjà reçu plus de 60 prix rien qu’au Japon, en effet. Finalement, comme la campagne de crowdfunding a été un succès, les professionnels du cinéma m’ont beaucoup soutenu après la sortie. Par exemple, certains exploitants ont carrément mis une affiche disant des choses comme « il faut à tout prix voir ce film » alors qu’en principe, ils ne devraient pas privilégier une oeuvre plus qu’une autre. En raison de ce soutien très fort, je ne me suis jamais dit que Dans un recoin de ce monde se limiterait au Japon. Ma seule crainte, c’était que le public occidental ne se reconnaisse pas de la même manière dans le film étant donné que l’histoire et la narration sont très japonaises, avec une dimension domestique importante. En même temps, le film se concentre sur la vie de Suzu, et ce que raconte son histoire touche à l’universel. Ce prix du Jury au Festival d’Annecy a donc prouvé que j’avais raison de penser qu’il pouvait parler à un public international. Le film sort maintenant en salles en France, il va donc être vu par le vrai public français, et j’espère que je pourrai vraiment partager avec eux l’histoire de Suzu.

Propos recueillis par Cécile Desbrun. Nous remercions chaleureusement Sunao Katabuchi ainsi que son interprète pour leur disponibilité et leur amabilité. Dans un recoin de ce monde est en salles depuis le 6 septembre 2017. Retrouvez notre critique du film en cliquant ici.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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