[Interview] Eric Valette pour « Le serpent aux mille coupures »

image portrait eric valette le serpent aux mille coupures
© Culturellement Vôtre

Cela faisait six ans que l’on attendait son retour au cinéma. Eric Valette, figure à part du cinéma de genre français, incontestablement doué, mais dont les films ont connu des fortunes diverses depuis son premier long-métrage Maléfique en 2002, s’était consacré à la réalisation d’épisodes de séries télé (Braquo, Crossing Lines, Le Transporteur) depuis le très sympathique La Proie avec Albert Dupontel en 2011, qui se présentait déjà comme un film d’action noir dans la France rurale. On le retrouve aujourd’hui avec Le serpent aux mille coupures, un polar sans concession au carrefour des genres, adapté d’un roman de DOA paru en 2009, et dans lequel il fait de Tomer Sisley, abonné aux films commerciaux, un énigmatique motard en fuite, accusé de terrorisme, et dont on ignore tout du passé. Cet anti-héros, contraint de prendre en otage une famille d’agriculteurs pour se cacher, se trouvera confronté à un tueur sino-américain sadique envoyé par le cartel colombien auquel il s’est attaqué. Un film à la mécanique implacable particulièrement audacieux dans le contexte du cinéma français, et à propos duquel nous étions ravis de pouvoir échanger avec le réalisateur toulousain, à quelques jours de sa sortie en salles sur une soixantaine d’écrans… Morceaux choisis d’un entretien mené de manière conjointe avec Fred Teper de Radio VL, dont vous retrouverez la partie de l’interview ici.

Cécile Desbrun (Culturellement Vôtre) : Lorsque nous nous étions rencontrés au moment de La Proie, en 2011, le film était déjà en projet et vous deviez le tourner en fin d’année…

Eric Valette : Oui, et du coup je me suis lancé en 2015 (rires). Comme tous les réalisateurs, finalement. Ils disent toujours qu’ils ont un film en projet, et puis après ils se retrouvent en maison de retraite ! Quand on les retrouve, ils se promènent avec un déambulateur…

Cécile Desbrun : Mais dans ce cas précis, pourquoi cela a-t-il mis autant de temps ? S’agissait-il de soucis de production, ou étiez-vous simplement parti sur d’autres projets ?

Eric Valette : Il y a un peu de tout. Alors, évidemment, le financement de ce genre de film est difficile par la radicalité du ton. Il n’est pas fait pour passer en prime sur une chaîne hertzienne, ce qui coupe une partie du financement. Il faut donc en avoir conscience et trouver d’autres solutions. Il y a eu beaucoup de problèmes pour trouver l’argent, et ça s’est finalement débloqué en 2014 si je me souviens bien, via l’arrivée d’un coproducteur, Alexis Dantec, qui est à la tête de la boîte French Connection et nous a amené des capitaux belges, via le tax shelter belge (niche fiscale destinée à encourager l’investissement dans des oeuvres audiovisuelles par les sociétés belges soumises à l’imposition sur le revenu, ndlr). Donc, ça a fini par se faire. Mais, évidemment, on ne travaille pas sans cesse sur le film, il y a des pauses, notamment si je suis en tournage pendant plusieurs mois sur des épisodes de Braquo ou en montage pendant plusieurs mois, etc. Tout ça fait que les projets se décalent sans cesse et puis ça devient un serpent… de mer. Dans notre cas, il est ressorti en 2015, on était mûrs pour le faire.

Fred Teper : Ca ne vous a pas découragé  ?

Eric Valette : Non, je me laisse pas décourager, je suis assez pugnace, j’ai des vertus de mule. Donc je ne lâche pas les affaires comme ça et je trouvais que c’était vraiment dommage de lâcher un tel projet qui est quand même très singulier dans le cadre du cinéma français, et même dans le cadre du polar français, qui est plutôt très urbain. Il y avait quelque chose de très singulier là-dedans. Voilà pourquoi.

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© New Story District

Cécile Desbrun : Justement, il y a un vrai mélange des genres au sein de ce film. Il y a le côté western, une dimension de film d’action coréen avec le personnage de tueur de Terrence Yin, on est donc loin du polar franchouillard. Souhaitiez-vous apporter en quelque sorte une épaisseur mythique à travers ces personnages très marqués, très archétypaux et la réalisation évidemment, afin de casser cette vision de la France rurale ronronnante que l’on voit généralement dans d’autres films et téléfilms ?

Eric  Valette : Oui, ou dans des chroniques sociales.

Cécile Desbrun : Tout à fait (rires).

Eric Valette  : Oui, il y avait cette volonté, effectivement, d’ancrer profondément le film dans un contexte géographique et sociologique précis, parce-que j’ai dans l’idée que plus une histoire a les deux pieds dans le réel, plus elle peut partir en vrille, on peut la faire délirer. Et je trouvais que justement, on pouvait pousser le côté un peu iconique et mythique, un peu westernien de ces personnages, en étant bien crédibles sur le contexte. J’ai donc essayé de combiner les deux et  du coup, ça créé une vraie rencontre de genres. C’est un peu comme si le polar coréen s’invitait dans une chronique rurale. (rires)

Cécile Desbrun : Exactement. J’ai aussi trouvé que la violence va crescendo. Au début, sur le coup, on se dit «  Pour le moment, c’est assez soft  », jusqu’à la scène de torture finalement, où on se dit alors «  Ah  ! D’accord  ».

Eric Valette  : A ce moment-là, sur une salle pleine, j’ai toujours une dizaine de personnes qui s’en vont. Après, je sais que tous ceux qui restent vont rester jusqu’au bout. (rires)

Cécile Desbrun : Mais en tout cas, vous ne cherchez pas à en mettre plein la vue, vous travaillez davantage sur la tension, qui est palpable, et grimpe progressivement…

Eric Valette  : Oui, c’était l’idée qu’il y a une espèce de mécanique très déterminée qui avance, avance, avance… Je pense qu’on a plus peur, en tant que spectateur, de voir où tout cela va mener que de se dire « est-ce qu’on va voir encore quelque chose d’horrifique ? » Je ne pense pas que ce soit vraiment la question. Et en plus, moi-même, je ne suis pas du tout à l’aise avec ces scènes-là  ; je n’aime pas les tourner et je n’aime pas spécialement les voir au cinéma. Mais en même temps, elles sont dans le récit, et il faut que je sois honnête avec elles. Il faut qu’elles aient une certaine forme d’élégance. (rires)

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© New Story District

Cécile Desbrun : Vous parliez du côté réaliste et de l’aspect implacable de la mécanique. Etait-ce important pour vous d’avoir ce contexte très actuel, marqué par une tendance au repli, et de poser ça de manière très forte dès le départ afin de renforcer l’impact de l’histoire ?

Eric Valette  : Vous parlez du fait qu’il s’agit d’une communauté qui vit complètement recroquevillée  ?

Cécile Desbrun  : Oui.

Eric Valette  : Oui, enfin qu’on a un peu recroquevillée.

Cécile Desbrun : Complètement.

Eric Valette : Je veux dire, elle ne s’est peut-être pas recroquevillée toute seule. C’est l’économie qui l’a recroquevillée. Il y avait un sous-texte que je trouvais assez intéressant dans le roman aussi, et que j’ai essayé de garder dans le film, c’est l’idée que ces gens-là étaient reliés par le hasard d’une rencontre de cartels. Ils se retrouvaient reliés à une globalisation qui les a réduits à ce qu’ils sont. J’aimais bien cette idée car le cartel, même si ça n’est pas une façade légale, ça reste une espèce d’activité globalisante, avec une énorme puissance économique qui vient s’intégrer et foutre le bordel dans la vie de petites gens tout à fait ordinaires, avec leurs défauts. Il y en a certains qui sont racistes, mais finalement, ils sont peut-être moins racistes que totalement opprimés économiquement. C’est en tout cas ce que je voulais faire ressortir. Et puis il y en a un qui est plutôt sympathique puisqu’il les dénonce. (rires) 

Cécile Desbrun : Par rapport au roman, vous opérez un changement d’époque. Le livre se déroulait peu après le 11 septembre. Cette modification a-t-elle eu un impact important sur le film ?

Eric Valette : Ce changement a surtout été effectué pour des raisons économiques. Je ne vois pas l’intérêt d’aller chercher des voitures ou des costumes de gendarmes qui datent d’il y a quinze ans, étant donné que tout ça a un impact financier et que l’on peut réaliser des économies en étant contemporains. Et par rapport au public, je trouve que c’est également mieux de parler de ce qui nous environne directement. Et pour la peine, c’est le hasard des événements dramatiques, mais le fait que le héros soit perçu par les médias comme un terroriste, prenait quand même une assez grosse résonance dans le contexte français. D’un seul coup, ces scènes-là devenaient plus intenses pour le spectateur.

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© New Story District

Cécile Desbrun : Vous retrouvez encore une fois un personnage de film noir, de héros noir, après La Proie. Est-ce que ce qui vous intéressait notamment dans le fait d’adapter ce roman précis de DOA, c’était de mettre en scène ce personnage très énigmatique de motard dont on ne sait quasiment rien finalement, à moins d’avoir lu le précédent roman, Citoyen Clandestin, dans lequel il apparaissait déjà ? S’agissait-il également d’un défi pour vous ?

Eric Valette : Certains lecteurs du Serpent connaissent l’histoire du personnage car DOA a des lecteurs fidèles, comme d’autres qui n’ont lu que certains romans. La personne qui ne lirait que Le Serpent aux Mille Coupures aurait en effet très peu d’infos sur le héros, mais le roman fonctionne. Et comme il fonctionnait, je ne me suis pas trop posé la question. Je me suis dit, cette base comportant l’histoire du héros, elle existe, si Tomer veut lire Citoyen Clandestin pour savoir qui est ce personnage, c’est très bien pour lui, et je lui ai raconté un petit peu, mais ensuite il fait sa cuisine en interne. Il n’est que L’homme sans nom dans le film. J’aime bien l’idée qu’il y ait une énigme autour de ce personnage et qu’il y ait seulement une phrase entre le personnage de Pascal Greggory et lui qui donne une clé de lecture de ce personnage.

Cécile Desbrun : Vous entretenez également un suspense très sadique quant au sort du chien (rires). Jusqu’au bout, on se demande « Est-ce qu’il va y passer ? Non…  » Cela vous a-t-il amusé de jouer avec les attentes du public ?

Eric Valette : Oui, évidement. En fait, ce qui m’a amusé, c’est qu’il y a deux moments où, pour avoir montré le film dans quelques festivals, en France comme à l’étranger, c’est intéressant, mais il y a deux moments où les gens font « Aah ! » dans la salle, c’est la scène de torture et (spoiler, ndlr) la mort du chien. Et je me suis dit, c’est quand même amusant de se retrouver dans un tel niveau de transgression en tuant un chien. Les films ont tellement donné l’habitude, particulièrement les films américains, de réunir la famille autour du chien sauvé (rires), que je me disais – évidemment c’était déjà dans le roman – il faut le garder.

Cécile Desbrun : Oui, surtout qu’avant la fusillade, il y a un moment où le personnage de Gérald Laroche dit  : «  Non, moi je ne tue pas les animaux  » (rires).

Eric Valette  : Oui, je trouvais ça intéressant. C’est une petite transgression mais qui, finalement, en est une grosse du point de vue du public, mine de rien.

Cécile Desbrun : Une sortie est-elle actuellement prévue à l’étranger ?

Eric Valette  : Je n’en ai aucune idée pour le moment. Il a été vendu à Berlin, mais je ne sais pas qui va le sortir et quand. Je sais qu’il commence à tourner dans les festivals : on a été à Rotterdam, il va au Bifff de Bruxelles, à Beaune… Il est aussi taillé pour les festivals, ce film. Il a un petit côté international de par ses multiples protagonistes et il y a toujours une petite accroche en Asie avec Terrence Yin. C’est intéressant, donc j’espère qu’il va voyager.

Nous remercions chaleureusement Eric Valette pour sa disponibilité et son amabilité. Le serpent aux mille coupures est en salles depuis le 5 avril 2017. Retrouvez notre critique du film et notre interview de Tomer Sisley.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.

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