article coup de coeur

[Critique] La Favorite : Grandeur et décadence

Caractéristiques

  • Titre original : The Favourite
  • Réalisateur(s) : Yorgos Lanthimos
  • Avec : Olivia Colman, Rachel Weisz, Emma Stone,
  • Distributeur : 20th Century Fox France
  • Genre : Comédie dramatique, Historique
  • Nationalité : Américain, Britannique, Irlandais
  • Durée : 1h59
  • Date de sortie : 6 février 2019

Jeux de pouvoir à la cour

Après The Lobster et Mise à mort du cerf sacré, tous deux réalisés en anglais avec un casting prestigieux, La Favorite marque un tournant pour Yorgos Lanthimos puisqu’il est cette fois produit par Fox Searchlight. Si, côté nominations (méritées) aux remises de prix, le cinéaste grec n’avait jamais été autant reconnu, cela ne l’empêche pas de conserver toute son indépendance d’esprit et de ton comme en atteste ce film en costumes qui déménage sévère face à un film comme Mary Stuart, reine d’Ecosse, en salles un peu plus tard ce mois-ci.


La Favorite s’intéresse à l’histoire d’Anne d’Angleterre, dernière souveraine de la lignée des Stuart, et surtout à la rivalité entre ses deux favorites, Sarah et Abigail. De favorite, au départ, il n’y en a qu’une : lady Sarah (Rachel Weisz), qui dirige les affaires du royaume d’une main de fer. Mais lorsque Abigail (Emma Stone), l’une de ses cousines éloignées, une noble déchue, arrive à la cour afin d’y trouver un travail, l’équilibre des forces en présence va bientôt être bouleversé : alors que Sarah parle crûment à la reine et n’hésite pas à lui dire ses quatre vérités, Abigail n’est qu’empathie, douceur et cajoleries. Car, malgré ses airs innocents, la nouvelle venue comprend très vite que pour se faire une place à la cour et assurer sa sécurité, il va falloir se salir les mains : manipulation, sexe et jeux de dupe seront donc au programme.

Une farce d’une cruauté inouïe menée par Emma Stone et Rachel Weisz

image emma stone la favorite
© 20th Century Fox

La manière dont Yorgos Lanthimos mène ce jeu est jubilatoire d’un bout à l’autre : hormis un étonnant moment d’émotion où nous sommes en empathie complète avec la reine Anne, le cinéaste filme La Favorite comme une farce grotesque dont l’absurdité n’empêche pas une cruauté inouïe. A la fois manipulatrices et manipulées, Sarah et Abigail sont objets autant qu’elles sont sujets, et plus le piège se referme sur elles, plus leurs plans se font cruels. L’humour à froid, les anachronismes des dialogues (fuck répété ad libidum par Abgail) et les ruptures de ton constantes font de cette comédie dramatique un plaisir de chaque instant, où l’on ne sait jamais vraiment si l’on doit plaindre les personnages ou rire de leur comportement face à Anne. Car s’il y a bien quelque chose que le réalisateur grec a bien su saisir ici, c’est la manière dont fonctionnent les rouages du pouvoir. Ce pouvoir qui était si difficile d’accès aux femmes à l’époque, ce pouvoir qui repose sur des accointances plus ou moins secrètes et consume… S’il sait faire ressortir toute la théâtralité des mécanismes à l’oeuvre dans l’ombre du pouvoir — la reine manipule Sarah, qui la manipule ainsi qu’Abigail, qui elle-même manipule… — la critique n’en demeure pas moins juste et actuelle.

image rachel weisz olivia colman la favorite
© 20th Century Fox

Si l’on ne rentrera pas trop dans les étonnants détails de l’intrigue afin de conserver un élément de surprise, on ne peut que saluer la qualité du script, qui permet à chacune des trois protagonistes principales d’exister sans se faire de l’ombre, et d’évoluer de manière intéressante. Emma Stone (La La Land), par exemple, arrive en jeune ingénue mais ne le restera pas longtemps, et son évolution, pathétique à certains égards, nous fait éprouver une certaine pitié pour le personnage à la fin du film, tandis que Rachel Weisz nous rallie progressivement à la cause de lady Sarah malgré l’incroyable cruauté dont elle fait preuve au départ. Quant à Olivia Colman dans le rôle de la reine, elle parvient à nous rendre sympathique un personnage qui aurait pu se révéler ridicule avec sa faiblesse et ses crises entre tyrannie et désespoir. Sa capacité à rendre compte des paradoxes de la souveraine et de son lent cheminement vers davantage d’affirmation de son autorité fait de son personnage le plus touchant du film. Une performance qui lui a déjà valu deux prix (dont un Golden Globe) tout à fait mérités.

Enfin, côté mise en scène, on reconnaît immédiatement la patte de Yorgos Lanthimos, qui utilise de nouveau beaucoup le grand angle, pour un résultat très kubrickien. La musique des grands maîtres (Haendel, Vivaldi, Purcell, Bach…) permet quant à elle de souligner l’humour et l’absurdité de ce jeu de dupes entre dames avec beaucoup d’élégance. Que ce soit pour la vision du pouvoir qui s’en dégage, son humour jouissif, sa mise en scène impressionnante ou le jeu de ses actrices, La Favorite fait définitivement partie de nos coups de cœur de ce début d’année

9/10

Une réaction

  1. J’ai bien aimé les deux précédents, ils ont la qualité d’être originaux et esthétiques.
    Cet article me donne envie de voir celui-ci !

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