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[Critique] Sound of Metal : Du larsen au silence, une immersion bouleversante

Caractéristiques

  • Réalisateur(s) : Darius Marder
  • Avec : Riz Ahmed, Olivia Cooke, Mathieu Amalric, Paul Raci, Lauren Ridloff...
  • Distributeur : Tandem
  • Genre : Drame, Musique
  • Pays : Etats-Unis
  • Durée : 2h
  • Date de sortie : 16 juin 2021

Dans la peau d’un jeune musicien face à la surdité

Après avoir vu sa sortie repoussée à plusieurs reprises pour cause de Covid, Sound of Metal a enfin droit à sa sortie sur grand écran en France ! Le film de Darius Marder, remarqué dans de nombreux festivals, nous fait partager les affres du jeune batteur d’un groupe de métal soudainement atteint de surdité et réussit le pari d’un film sur la musique où le fameux bruit du métal n’est finalement pas celui que l’on croit…

Après plusieurs années à tourner aux Etats-Unis avec sa compagne en donnant des concerts qui décoiffent, Ruben (Riz Ahmed, aperçu dans Rogue One) ne peut se résoudre à perdre définitivement l’ouïe et va tout faire pour réunir la somme nécessaire pour se faire opérer et obtenir un appareil auditif, même si on le prévient que cela ne sera jamais pareil. Entre lutte, déni, adaptation et acceptation aussi douloureuse que progressive, nous suivons le cheminement de ce musicien bohème de moins de 30 ans confronté à l’une des pires craintes que puisse connaître un artiste.

Avant la fameuse opération – que la communauté qui l’accueille considère comme un acte de trahison car représentative d’une attitude de déni et d’une tentative de se conformer à une norme à laquelle les malentendants n’appartiennent plus – les accords de guitare déchaînés laissent la place aux vibrations (épatante et touchante scène de percussions sur un toboggan en compagnie d’un jeune sourd) et à des sons, des perceptions plus subtiles.

Une immersion sonore et émotionnelle aussi troublante qu’impressionnante

riz ahmed dans sound of metal de darius marder

Darius Marder parvient avec une acuité remarquable à nous faire partager les perceptions et le ressenti de son personnage principal. D’un point de vue narratif, cela est rendu possible par le fait que, au tout début du film, Ruben est encore comme nous, ou du moins, pense l’être pendant quelques instants avant que l’effroyable vérité n’émerge de façon implacable. En collant au plus près de son personnage, le réalisateur nous met tout de suite dans sa peau et nous fait nous poser cette question vertigineuse, terrifiante pour qui entend parfaitement ou presque : que ferions-nous à sa place ? Comment réagir, accepter, faire face et continuer le cours de sa vie de manière satisfaisante ?

Cette identification est facilitée (et rendue d’autant plus frappante) que le réalisateur n’hésite pas à adopter une vue, mais aussi une « entente » subjectives à de nombreuses reprises d’un bout à l’autre du métrage. Nous entendons ainsi ce que Ruben entend ou, au contraire, n’entend pas ou plus. A l’image de cette scène en apparence simple et pourtant mémorable à la pharmacie où le jeune homme, qui n’a pas encore perdu tout à fait l’ouïe (qui décline à une vitesse affolante), se retrouve incapable de communiquer avec le pharmacien auquel il tente de demander de l’aide. Le son alterne entre le point de vue de Ruben et celui « objectif » du pharmacien, mais conserve celui du jeune homme suffisamment longtemps pour que nous sentions de manière viscérale la panique et le désarroi qui le gagnent, alors qu’il pensait jusque-là souffrir d’un effet secondaire passager.

Le travail sur le son est à tout point de vue remarquable (le film n’a pas volé son Oscar du Meilleur Son !) et participe grandement à l’expérience que nous propose ce drame dans le milieu du métal indé américain. On a rarement vu la surdité traitée avec une telle finesse au cinéma, à quelques exceptions près tel que le superbe Musée des Merveilles de Todd Haynes. De même, la réalisation de Marder, au plus près de ses acteurs et plus particulièrement de son interprète principal, avec pas mal de caméra portée dans un style documentaire (il n’en rajoute d’ailleurs pas de ce côté-là), participe à la réussite de l’ensemble.

Sa réalisation est fluide et instinctive et ne tombe jamais dans la démonstration de force ou le côté « morceau de bravoure stylistique ». Son seul but est de nous faire vivre et respirer au rythme du parcours du combattant de Ruben, qui, plus qu’une simple épreuve, se fait parcours initiatique d’une puissance extraordinaire.

Un drame qui sait éviter les pièges et tics du cinéma indé américain

scène école avec enfants sourds film sound of metal

Le réalisateur américain évite tous les aléas et les lieux communs du film indé Made in US et reste juste tout du long. Sound of Metal est une œuvre authentique, qui ne cherche pas à se faire passer pour un feel good movie autour de la notion de courage. Ruben n’a rien demandé et cherche parfois à fuir, à faire l’autruche mais, dans tous les cas, il n’a d’autre choix que de celui de se battre. Il lui faudra alors reconnaître son véritable adversaire : cette surdité soudaine ou bien lui-même ? Certaines scènes sont implacables et restent longtemps en tête.

Et, lorsque la vie émerge et reprend le dessus malgré tout, on n’a jamais l’impression que le réalisateur et son co-scénariste, Abraham Marder (le frangin de l’artiste), font de l’enrobage. Le sentiment de perte est prégnant et ne disparaît jamais complètement. Il n’en rend certaines scènes que plus fortes, après celles, terribles, où le jeune homme est incapable de communiquer avec son entourage, que ce soit pour des raisons pratiques ou plus intérieures.

L’équipe créative est en cela bien aidée par un casting de haut niveau, à commencer par l’impressionnant Riz Ahmed et l’excellente Olivia Cooke (Ready Player One, Ouija), qui, de timide jeune fille tout juste sortie de l’adolescence, se métamorphose en performeuse punk métalleuse au charisme étonnant avec une facilité déconcertante. Mathieu Amalric joue les seconds rôles dans le rôle du père français de la jeune fille échappée de son cocon bourgeois, mais ce sont sans doute les différents acteurs jouant les sourds de la communauté que rejoint Ruben le temps de s’adapter qui impressionnent le plus parmi les seconds couteaux. La vérité de leurs attitudes, de la souffrance qu’ils expriment, reste longtemps imprimée dans notre esprit.

Au final, c’est à une véritable expérience, aussi forte que déroutante, que nous convie Sound of Metal, et nous ne saurions que trop vous conseiller de vous rendre à votre cinéma le plus proche pour la vivre aussi pleinement que possible. Vous n’en sortirez pas indemne…

Auteur

  • Cécile Desbrun est une auteure spécialisée dans le cinéma, la littérature, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle crée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit au fil des ans pour plusieurs publications en ligne. Elle achève l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'œuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi. Quand elle n'écrit pas, elle se passionne pour la cuisine, le théâtre, les mythes et légendes, la mode, et bien sûr Internet.

8/10

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