Caractéristiques
- Titre : Luca
- Réalisateur(s) : Enrico Casarosa
- Avec : Les voix en V.O. de Jacob Tremblay (Luca Paguro). Jack Dylan Grazer (Alberto Scorfano). Emma Berman (Giulia)...
- Distributeur : Disney +
- Genre : Animation
- Pays : Etats-Unis
- Durée : 1h36
- Date de sortie : 18 juin 2021 sur Disney +
- Note du critique : 5/10 par 1 critique
Luca raconte l’histoire d’un jeune monstre marin qui se fait passer pour un humain et rêve de voir le monde à bord d’une Vespa. Malgré ses qualités, ce film Pixar ne nous a pas séduit, nous allons voir pourquoi. Il semble la victime d’une transformation de la production cinématographique en production de contenus pour Disney+. Non que le film est mauvais, loin de là, mais il n’est pas digne de figurer au catalogue Pixar, malgré les talents réunis et les belles intentions de ses créateurs. C’est joli et un peu touchant, certes. Sans chanson gnangnan, sans référence incongrue à la culture pop, sans non plus beaucoup d’enthousiasme, en dépit de la joyeuse énergie de ses personnages, plutôt sympathiques.
Luca ne décevra pas les spectateurs qui n’en attendent rien et ignorent les qualités qui font le prix des films Pixar, qualités qui perdurent malgré des suites inutiles et d’autres égarements. Mais même les enfants ne seront pas dupes. Surtout eux. Ils ne seront pas emportés par Luca comme il le furent par les Toy Story, Les Indestructibles ou Coco. Nous verrons plus loin que c’est avant tout par manque de dramaturgie, cet ingrédient secret qui donne à Pixar sa magie. Ce constat fait, la santé artistique et l’avenir de Pixar nous inquiéteraient s’il n’y avait pas eu Soul il y a quelques mois… Le petit Luca est-il le fossoyeur de Pixar?
Qu’est-ce qui rend les films Pixar si bons?
Nous avons l’impression de voir le premier jet d’un film du studio à la lampe, ou un film d’animation appréciable mais superficiel d’un autre. Des critiques avaient considéré que Soul (le précédent Pixar), avait manqué de temps de production pour affiner son scénario. Il faut ici insister sur l’importance des sessions de déconstruction et reconstruction du scénario en milieu de production qui sont courantes chez Pixar, qui avaient notamment permis de sauver Toy Story 2 ou de faire de Wall-E le récit du retour de l’humanité sur Terre. De la rébellion des robots contre leurs maîtres extraterrestres au film Wall-E que nous connaissons, on mesure les bouleversements que le second acte du film d’Andrew Stanton a connu.
Les bonus des grands films Pixar insistent tous sur l’importance de ce processus de transformation des histoires en cours de production, collectif mais qui affine la vision des réalisateurs. Un processus qui relève de la sublimation tant les films sortis en salle sont bien supérieurs, pour la plupart, à leurs projets d’origine. C’est rare au cinéma et ce fut la formule magique de Pixar, une pierre philosophale dont la formation nécessite du temps. Or, ce temps, la production de contenus à la chaîne ne le permet peut-être pas.
La dramaturgie de Luca boit la tasse
Ce qui a le plus été sacrifié est la dramaturgie et ce sont ses défauts que nous allons aborder ici, sans trop dévoiler la deuxième partie et la fin du film. Déjà, le film souffre de sa ressemblance avec La petite sirène, le conte d’Andersen et le film Disney : en effet, Luca raconte aussi comment un être marin fantastique aspire à connaître le monde terrestre des êtres humains. Seulement, à la différence d’Ariel, Luca porte en lui peu de conflits internes et manque d’obstacles forts.
En effet, à la différence d’Ariel qui tombait amoureuse et se sentait enchaînée par les obligations liée à sa noblesse (c’est la fille du roi Triton), Luca est seulement curieux. La dramaturgie du film eût été renforcée si Luca avait été plus violemment partagé entre la loyauté envers ses parents et son amitié pour Alberto, ainsi que s’il avait affronté des obstacles externes et internes plus importants.
Pas d’Ursula dans Luca, à peine un caïd à Vespa (Ercole) qui prend plaisir à humilier des enfants au cours d’une course : c’est dire si ce méchant est faible et donc peu intéressant. Comme ses motivations ne sont pas claires ou peu intéressantes, son opposition à Luca et ses ami-e-s tombe à plat. Il prouve, de nouveau, qu’un antagoniste bien construit renforce un récit, car il donne plus de valeur aux personnages qui l’affrontent.
Un film en manque de conflits, d’obstacles, d’enjeux
Pour que Luca nous intéresse vraiment, il fallait qu’il vive des conflits et peu de sources de conflits sont plus grandes que celles qui sont liées à la famille et la communauté. Mais, pour que ce conflit éclate vraiment, il fallait que la loyauté envers la famille et la communauté des monstres sous-marins se révèle absolument nécessaire, notamment en montrant fortement les dangers auxquels mène la rencontre avec le monde terrestre. Un bon vieux événement traumatisant aurait fait l’affaire : ce ne serait pas original, mais efficace. La preuve : Le Monde de Némo sur lequel pèse très tôt l’ombre du traumatisme de la mort de la mère de Némo.
Par ailleurs, il aurait fallu qu’une menace immédiate mette en danger le monde sous-marin à la suite des actions de Luca. Or, à l’exception d’une pêche sans résultat, il n’en est rien. Seule subsiste la menace que la vraie nature de Luca et Alberto soit découverte, ce qui renforce uniquement l’identification aux personnages et la motivation des parents qui le recherchent.
Habilement, Le Monde de Némo préparait la confrontation à l’inconnu par le père et le fils en montrant dans leur routine de vie comment le père prend soin de son fils au point de l’étouffer. Ce n’est pas le cas dans Luca, qui souffre ici aussi d’un manque de préparation. Des rapports de la famille ou de la communauté au monde terrestre, le film rapporte des craintes, mais ne les mets pas en scène. Or, comme les monstres marins du film se transforment en êtres humains au contact de l’air, il aurait été possible de raconter une expérience familiale traumatisante qui eût justifié l’horreur qu’inspire une telle transformation.
Il aurait fallu par ailleurs que l’amitié avec Alberto apporte à Luca un moyen de se libérer de son foyer et de sa communauté, en renforçant notamment la nature rebelle du personnage d’Alberto, faisant de lui une sorte de paria. Or, le film ne permet pas de comprendre les rapports entre Alberto et le autres monstres marins. Que l’on revoit, dans Le Roi Lion, comment le paria Scar parvient à pousser Simba à désobéir à son père, puis à s’accuser de sa mort, pour imaginer comment Alberto aurait pu agir sur Luca pour l’inciter à désobéir. Or, la position de Scar au sein des lions est, elle, parfaitement préparée.
Cessons ici cette analyse des défauts de dramaturgie de Luca, réalisée grâce à l’excellent ouvrage La Dramaturgie, L’art du récit d’Yves Lavandier : cela suffit pour constater à quel point la préparation des éléments du scénario n’est pas suffisante dans Luca pour emporter les spectateurs. Et lorsque les péripéties du second acte se succèdent, les obstacles sont trop facilement dépassés pour que cela ajoute de l’intérêt au film (Luca ne peine pas pour apprendre à faire du vélo, par exemple).
Luca : un Pixar inachevé, un film banal
Luca déçoit aussi du point de vue visuel tant il ne propose rien d’inédit. Son univers est insuffisamment riche (sa petite ville portuaire est un décor rempli de P.N.J.) et ne contient guère d’idées visuelles marquantes. La plus forte est un rêve qui donne à entrevoir ce que le film aurait pu être. En ce court moment, la réalisation d’Enrico Casarosa décolle et ne se cantonne pas au plan-plan routinier du film. Cela dure trop peu et il n’y a qu’une poignée d’instants aussi maîtrisés dans Luca. La musique fait peine tant elle tente d’apporter au film une émotion qui ne peut pas se développer, tant le film est trop peu construit.
Luca, disons-le pour conclure, manque trop des qualités de la plupart des films Pixar, comme Le voyage d’Arlo avant lui. Soit nous acceptons qu’il est produit par ce studio et que l’alchimie de Pixar ne se réalise désormais que par intermittence, soit nous refusons de voir que ce film porte le logo du studio. Un logo devenu une marque alors qu’il était bien plus : un laboratoire d’alchimistes de la dramaturgie, de l’animation et du graphisme qui reconstruisaient leurs films jusqu’à ce qu’ils soient les plus proches possibles de la perfection.