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[Critique] La troisième guerre : La guerre des nerfs

Caractéristiques

  • Réalisateur(s) : Giovanni Aloi
  • Avec : Anthony Bajon, Karim Leklou, Leïla Bekhti, Arthur Verret et Jonas Dinal
  • Distributeur : Capricci
  • Genre : Drame
  • Pays : France
  • Durée : 92 minutes
  • Date de sortie : 22 septembre 2021

Pour quoi nous battons-nous ?

La troisième guerre, le second long-métrage de Giovanni Aloi résonne de cette question qui taraude les militaires de l’Opération Sentinelle, qui sont les (anti ?) héros de ce drame psychologique intense et oppressant.

Filmé comme un « reportage » sur l’action de cette force de prévention du terrorisme, agissant dans le cadre du plan Vigipirate, nous suivons et partageons les doutes, mais aussi les convictions, les petites mesquineries, les grands moments de fraternité, mais aussi et surtout, l’immense solitude de ces soldats qui mènent une guerre (des nerfs…) invisible.

Et c’est bien là la toile de fond schizophrène et oppressante qui nous étreint tout au long du film, tout comme ces soldats. Comment mène-t-on une guerre face à un ennemi invisible, à un ennemi de l’intérieur ? Est-ce que la « guerre contre le terrorisme » est une guerre comme les autres ? Que peut faire une armée conventionnelle face au terrorisme sur le sol de son propre pays ?

Un front pas comme les autres

image leila bekthi la troisième guerre

L’impression qui suinte tout au long du film, est que malgré toute la bonne volonté des hommes et femmes de la force d’intervention, le mélange entre le militaire et les missions de Police ne fait jamais bon ménage ; surtout quand il dure… Car il est historiquement l’apanage des dictatures et cela est relativement ancré dans un coin de la tête de tout un chacun.

Nous sommes donc en présence de soldats français, sur le sol français, en temps de paix ; mais en alerte, en patrouille, en plein cœur de Paris ou dans le quartier d’affaires de la Défense. C’est cette vision dystopique mais réelle, centrée sur ce paradoxe, que nous offre Giovanni Aloi. Et ce n’est pas le seul paradoxe pointé par le film. C’est une conjonction de paradoxes qu’il déploie intelligemment devant nous.

Respecter les cadres de la mission

image anthony bajon la troisième guerre

L’Opération Sentinelle n’est pas une opération policière « classique », mais une mission de soutien à la Police, strictement encadrée. Cependant, la tentation est souvent grande pour les militaires de « déborder », ne serait-ce qu’en accomplissant leur devoir de citoyen, en interpellant par exemple un pickpocket dans le métro… Mais (là encore ?), c’est l’impuissance, la chaîne de commandement, le manque de réactivité et l’incompréhension des citoyens qui prévaut.

Du point de vue des soldats ? Voilà encore une frustration supplémentaire : ils sont là pour mener à bien leur mission : protéger la patrie, être vigilants en étant entraînés à observer, ressentir, sécuriser, intervenir au besoin, voire se battre si nécessaire… Et pourtant, chacune de leur moindre action est soumise à l’obligation implacable de la validation de l’action en question et donc, de la réaction par le QG.

C’est dans ces moments là notamment que la tension et le stress sont à leur comble ! Les soldats, dans le doute ou témoins d’un évènement potentiellement grave et/ou dangereux, qui réclame souvent rapidité et réflexivité d’action justement, doivent absolument attendre la fameuse validation du « tout puissant » QG, avant d’être en droit d’intervenir (parfois trop tard…), alors même qu’une rapidité d’action semblait nécessaire, parfois même vitale. Et pourtant, tout prend un temps « administratif » incroyablement long. La logistique ne suit pas ou ne va pas assez vite, aussi vite que la réalité sur le terrain le nécessite.

Au final, même quand il pourrait y avoir ce relâchement de la pression dans l’action, c’est le stress et parfois même l’angoisse, quelques fois seulement afin de vérifier et confirmer ou infirmer une fausse alerte, qui sont toujours omniprésents. Et c’est donc encore de la frustration, de l’attente et de l’impuissance qui gagnent en intensité et en tension psychologique et dramatique.

Le spectateur est donc ainsi embarqué avec une extrême intensité hyper réaliste, presque proche du « documentaire », avec des plans serrés sur la vigilance et le stress visible dans les attitudes et les visages des personnages/comédiens, comme dans les plans plus larges, où la ville devient une « jungle urbaine » inamicale, dangereuse et imprévisible. Ainsi, ces soldats « particuliers », dont la mission est bien spécifique, doivent scruter partout, de haut en bas, de gauche à droite, pour repérer, ressentir, le moindre danger potentiel pour la population.

C’est cela le quotidien de ces soldats, transformés en véritables « cocotte-minute » qui manquent de « soupapes d’échappement », que nous regardons lentement monter en pression.

Le désert des tartares

Comme dans beaucoup de récits de guerre « réalistes » ou témoignages de vétérans et à l’instar du roman de Dino Buzzati, les pires moments pour un soldat sont les moments d’attente.

L’attente est psychologiquement insoutenable, car elle met ces soldats et le spectateur dans une situation où leur destinée ne repose plus sur leurs actions et leur contrôle, mais sur la réaction à des évènements anticipés, mais toujours imprévisibles. Le grand vide existentiel peut dès lors les étreindre et le spectateur avec eux, pouvant mener jusqu’à la folie.

Ici, l’attente peut-être infinie. L’ennemi est « potentiellement » partout, mais il n’a pas d’uniforme, il n’est pas « reconnaissable », et en même temps, il n’est nulle part. Pire encore pour une armée, cet ennemi est « singulier », dans le sens où il peut frapper aussi bien en tant qu’individu isolé qu’en petit groupe. Toutes les conditions sont ainsi réunies pour sombrer très vite dans la paranoïa.

D’autant que, comme dans la réalité que nous avons douloureusement vécue, lors de la récente tentative d’attentat maîtrisée par les militaires sur les Champs Elysées, des camarades de chambrée de la patrouille de Léo vont subir une agression, rendant, pour tout le régiment, le danger encore plus palpable et omniprésent, encore plus fortement ancré au fond des tripes.

Des soldats en grande détresse

image karim leklou la troisième guerre

En dehors des patrouilles, c’est la vie de caserne qui reprend le dessus. Des moments de confraternité, de relâchement, d’enivrement, de divertissement aussi… Mais, là encore, paradoxalement, c’est aussi un lieu de tensions.

Il y a la compétition virile entre sous-officiers, la compétition plus amicale autour des jeux de dés, de cartes, de jeux-vidéos (de guerre évidemment…), et l’éternel souffre douleur bien entendu. Les propos bravaches, les vantardises ou faits de guerre bien réels sont aussi de mise.

Karim Leklou est admirable dans le rôle d’Hicham, caporal plein d’humanité et de failles, qui sert de guide à la nouvelle recrue, Léo, idéaliste et volontariste, incarné par un Anthony Bajon totalement investi dans son personnage, afin de l’aider à s’intégrer dans l’armée et comme soldat. Avec, en toile de fond, le quotidien. Celui, toujours identique, qui est que dès que l’on met le pied hors de la caserne, le soldat se transforme en une cible, hypervigilante, aux aguets… Voilà de quoi ajouter du stress et de l’angoisse, à une tension psychologique déjà extrême et oppressante, qui pourrait troubler la vue, le jugement ou le ressenti.

Mais ce n’est pas tout. Ces moments de « détente » en caserne sont aussi l’occasion de s’interroger entre soldats sur les motivations de l’engagement. La vocation sociale de l’armée, comme ultime recours à l’échec scolaire ou professionnel, comme moyen de fuir le racisme culturel tout comme le racisme social ; bref, s’engager dans l’armée pour fuir sa condition. Seulement voilà, la condition de l’armée n’est guère enviable…

Mais ce n’est pas ce que veut croire Léo Corvard, qui semble s’être engagé pour devenir meilleur, pour être utile, par vocation. Mais aussi et surtout, même s’il l’avoue du bout des lèvres, pour échapper à cette condition sociale, pas vraiment pauvre, mais sans autre espoir que le chômage ou un travail sur les docks. Il veut plus, il veut exercer un métier qui fait du sens pour lui ; il rêve de s’en sortir, il veut aussi qu’on l’admire ; il est fier de son engagement.

Un paradoxe de plus pour lui, tant il est pris dans l’étau de cette impuissance administrative, en lutte avec son besoin impérieux de se sentir utile, de sauver des gens, n’importe qui… afin de se sauver lui même sans doute, et pour être reconnu comme un ardent défenseur de la patrie.

Ni hommes, ni femmes : juste des soldats

L’armée est un monde d’hommes, la place des femmes dans la force « active » n’est toujours pas acquise ni simple, notamment en ce qui concerne le fait de concilier vie de famille, vie professionnelle et concours internes pour progresser au sein de la hiérarchie. C’est aussi la thèse de ce film, qui, en tant que « dystopie réaliste », grossit sans doute le trait, tel un miroir déformant, tout en mettant en exergue un phénomène qui est constaté par le Ministère des Armées lui même : la population féminine de l’armée stagne (13-14% des effectifs) et le plafond de verre des postes d’officiers supérieurs perdure (moins de 7% des femmes sont officiers, contre 11% des hommes qui sont 6 fois plus nombreux ; donc les officiers hommes sont 10 fois plus nombreux que les officiers femmes).

Leïla Bekhti campe le rôle de Yasmine, un personnage complexe aux multiples facettes, qu’elle incarne avec force et sensibilité, se dévoilant couche après couche… Elle est le sergent et chef de patrouille qui concourt pour un poste d’officier. Aux prises avec l’aveuglement volontaire de ses supérieurs, qui ne font pas de différence entre les sexes (ce qui, évidemment, nie les spécificités biologiques hommes/femmes), au détriment des femmes… Aux prises avec la misogynie naturelle des troupes qui présument de relations intimes entre une jolie femme et « un gradé », dans un but de promotion… Aux prises avec la difficulté de commander un groupe d’hommes ayant cette mentalité… Et dans ce contexte, comment assumer d’être une femme, enceinte de surcroît ? Le spectateur suit ce personnage pris en tenaille entre les bons sentiments comme les mauvais…

Une échappatoire, une fenêtre sur ailleurs

image gionvanni aloi la troisième guerre

La soupape que va trouver Léo, c’est un vieux téléphone Nokia ; un élément qui va prendre une place grandissante dans l’intrigue. Ramassé lors d’une intervention, il le garde précieusement et commence à le consulter régulièrement… Des textos, puis une voix au bout du fil, celle d’une jeune femme semble-t-il, Aicha. Une « voix » qui pourrait devenir une « voie » pour se rendre enfin utile. Un fil auquel il se raccroche désespérément. Léo est emprunt du romantisme des héros de la littérature du 19e siècle (on pense à Flaubert ou Stendhal…) : volontaire, passionné, parfois naïf, mais bouillonnant, dans un monde où il se sent empêché…

C’est un personnage attachant, mais différemment du reste de sa patrouille, car lui ne se résigne pas. Il regarde souvent le ciel comme s’il aspirait à s’élever… Un sentiment que l’on peut trouver exprimé sur l’affiche du film, où l’on peut voir le comédien soldat dans une posture « d’élévation » mise en exergue. Il donne l’impression d’être en suspension entre le monde réel et celui auquel il aspire. Il flotte et nous avec… Mais ce détachement, ce désir impérieux, n’est-il pas aussi une possible perte de repères, une fracture d’avec la réalité trop pesante ?

Toutes les conditions d’un drame

Comme nous le disions en introduction, la réalisation de Giovanni Aloi nous met au niveau de ces hommes et femmes, eux-mêmes en détresse, qui sont là pour servir la patrie, en quête de reconnaissance.

Nous suivons avec fébrilité, leur quotidien et particulièrement celui du petit nouveau : Léo, que l’on voit aussi dans sa vie privée et familiale… Et nous voilà pris nous aussi, par l’étreinte de ce quotidien, insupportable, l’angoisse montant crescendo jusqu’à son paroxysme… Un crescendo parfaitement orchestré par des incidents isolés qui se rapprochent et se précipitent dans le temps, jusqu’à culminer lors de l’explosion sourde de la manifestation pour les retraites, lieu de tous les dangers.

Alors, nous préférons vous prévenir, on ne ressort pas intact de ce film, de cette tension. On n’est pas libérés par la fin (que nous nous garderons bien d’évoquer ici)… En ce sens, on est presque dans un thriller noir, un thriller psychologique qui met les nerfs à rude épreuve, mais, dans tous les cas, pas dans un film « de guerre ».

En conclusion, nous sommes face à un film intelligent, réaliste, qui questionne, bouleverse aussi, abasourdit… Un film qui plonge le spectateur au cœur d’émotions contradictoires, dans un réel légèrement déformé, où tout est intensifié par ce stress et cette angoisse « à fleur de peau », de tous les instants, qui devient rapidement une envie impérieuse qu’il se passe quelque chose, pour se libérer de cette « poisseuse » et inextricable angoisse.

Et si ce film vous a pris comme il nous a attrapé, vous ne croiserez plus un soldat au détour d’un grand magasin ou d’une gare en le regardant du même œil qu’avant, curieux ou indifférent… Mais vous aurez sûrement tendance ou envie de lui faire un petit signe de tête, de soutien, afin de tenter d’alléger son quotidien.

Auteurs

  • Laurence Muller est amatrice d’Art depuis toujours. Elle suit une formation complète et approfondie en Théâtre et Chant tout au long de son parcours scolaire et universitaire ainsi que professionnel, où elle officiera en tant que comédienne. Elle est diplômée en neuropsychologie cognitive et linguistique, ainsi qu’en Histoire de l’Art. Après un Master en Communication, Médias et Publicité, elle étudie les Techniques Mixtes au Musée des Arts Décoratifs de Paris. Elle est aujourd’hui Artiste Mix Media sous le pseudonyme Morgane Talula. Ses domaines artistiques de prédilection et dans lesquels elle exerce sont principalement : la Photographie Mobile, la Peinture Abstraite Contemporaine et les Collages. Elle rejoint Culturellement Vôtre en mai 2021 afin de partager son amour de la culture et sa curiosité tout azimut avec la générosité qui la caractérise dans des domaines aussi variés que les sorties (expos), la musique, la littérature ou encore le cinéma.

  • Jean-Pierre Dandrieux est un ancien directeur de la R&D au sein du groupe Cryo, grand fan de jeux vidéos depuis plusieurs décennies, il officie aujourd’hui auprès des entreprises pour les accompagner dans leur transformation numérique, en employant notamment des techniques de serious gaming. Il est aussi passionné de BD/Comics/Manga/Anime et de POP culture de manière générale. Il rejoint Culturellement Vôtre en Mai 2021 pour renforcer la rubrique Jeux Vidéo. Privilégie l’histoire et ses ressorts dramatiques à la technique. Aime les productions indé pour leur créativité.

8/10

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