[Critique] La Grazia : retour en grâce pour Paolo Sorrentino

Caractéristiques

  • Titre : La Grazia
  • Réalisateur(s) : Paolo Sorrentino
  • Scénariste(s) : Paolo Sorrentino
  • Avec : Toni Servillo, Anna Ferzetti, Orlando Cinque, Massimo Venturiello, Milvia Marigliano, Giuseppe Gaiani...
  • Distributeur : Pathé Films
  • Genre : Drame, Romance
  • Pays : Italie
  • Durée : 133 minutes
  • Date de sortie : 28 janvier 2026
  • Acheter ou réserver des places : Cliquez ici
  • Note du critique : 8/10

Présenté en ouverture de la Mostra de Venise le 27 août dernier, La Grazia marque le retour de Paolo Sorrentino sur les écrans, quelques mois à peine après Parthenope. Onzième long-métrage du cinéaste italien, le film le voit renouer avec une veine plus ouvertement politique de son œuvre, tout en retrouvant son acteur fétiche Toni Servillo, déjà inoubliable homme de pouvoir dans Il Divo (2008) et Silvio et les autres (2018). Une fidélité payante puisqu’il s’est vu décerner pour son interprétation du président fictif Mariano De Santis la Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculine à Venise. A la croisée de l’intime et du politique, Paolo Sorrentino ausculte une nouvelle fois les failles du pouvoir et la mélancolie des hommes qui l’exercent.

La grâce comme pouvoir et comme fardeau

La Grazia s’articule autour de Mariano De Santis, président fictif de la République italienne, figure d’autorité respectée mais largement isolée, dont le mandat touche à sa fin. Surnommé avec une ironie cruelle « Cemento armato » (Béton armé) en raison de son caractère rigide et de sa prudence excessive, De Santis apparaît comme un homme de pouvoir usé, enfermé dans les couloirs solennels du palais présidentiel, hanté par la mort de sa femme et par ses propres renoncements. Derrière la façade institutionnelle, Sorrentino filme un président seul, fatigué, parfois incongru, tentant d’échapper au poids de sa fonction. Avant de quitter la scène politique et de retourner à une vie civile qu’il redoute presque autant qu’il la désire, De Santis doit encore trancher plusieurs dossiers décisifs, susceptibles de définir son héritage : deux demandes de grâce présidentielle, mais surtout un projet de loi majeur sur la légalisation de l’euthanasie. Ce texte, porté notamment par sa fille Dorotea, juriste brillante et engagée, bénéficie d’un soutien croissant de l’opinion publique, mais se heurte frontalement aux réticences du Vatican. Conscient que sa décision le condamnera, quoi qu’il fasse, aux yeux d’une partie du pays, le président mesure l’ampleur du dilemme…

Le titre du film trouve toute sa richesse dans la pluralité de sens que Paolo Sorrentino accorde au mot « grâce ». Il renvoie d’abord à un pouvoir régalien absolu : celui, rare et vertigineux, d’accorder ou non le pardon au nom de l’État. À travers les deux demandes de grâce présidentielle, le cinéaste confronte son personnage à des situations moralement insolubles, où la justice, la compassion et la mémoire s’entrechoquent. Ces affaires, directement liées aux violences conjugales, ancrent le film dans des problématiques sociales brûlantes et profondément contemporaines. Mais la grâce revêt également une dimension plus intime et existentielle. Pour De Santis, elle devient synonyme de légèreté, d’un état de suspension où l’on se sentirait enfin soustrait à la gravité du monde et à la lourdeur des responsabilités. Le président aspire avant tout à un soulagement intérieur, à une forme de paix qu’il n’a jamais su s’accorder. En effet, à six mois de la fin de son mandat, la tentation de temporiser, de laisser le fardeau à son successeur, devient irrésistible. Sorrentino fait de cet immobilisme une posture à la fois politique et existentielle. La solitude du pouvoir, la peur d’agir et la conscience aiguë de sa responsabilité transforment De Santis en un homme figé, paralysé par la portée de ses choix. La Grazia devient ainsi une œuvre à double entrée : une réflexion lucide sur des enjeux de société complexes – fin de vie, violences faites aux femmes, pression des institutions religieuses et de l’opinion publique – mais aussi un récit profondément introspectif, scrutant l’âme d’un homme incapable de se libérer du poids de sa fonction.

Copyright Andrea Pirrello

Portrait d’un homme en suspens : deuil, mélancolie et quête de légèreté

Derrière le récit politique, La Grazia s’impose avant tout comme un film profondément intimiste, centré sur un homme incapable de se relever d’une perte ancienne. Huit ans après la mort de son épouse Aurora, Mariano De Santis demeure prisonnier d’un deuil inachevé. Sa voix off, qui s’adresse directement à la disparue, installe un dialogue fantomatique où le passé ne cesse d’envahir le présent. Les regards caméra, fréquents, renforcent cette impression de confession permanente, comme si le président cherchait, au-delà du spectateur, un apaisement qui lui échappe. Cette fragilité se manifeste également dans ses relations familiales. Sa fille Dorotea le materne autant qu’elle le conseille, allant jusqu’à orienter ses décisions politiques et son quotidien le plus intime. Ce renversement des rôles souligne l’épuisement d’un homme diminué par l’âge, les soucis de santé et les restrictions qui lui sont imposées. Les cigarettes fumées en cachette deviennent alors de petits gestes de résistance dérisoire. La révélation tardive de l’infidélité de sa femme vient raviver une jalousie enfouie et nourrir une rivalité masculine douloureuse avec celui qui ambitionne de lui succéder.

Toni Servillo incarne ce président crépusculaire avec une retenue remarquable. Stoïque en apparence, son visage laisse pourtant affleurer une gamme subtile d’émotions, entre lassitude, ironie et tristesse profonde. Paolo Sorrentino filme ce déclin sans nostalgie excessive, préférant souvent l’humour et l’ironie au pathos et à la tragédie. Autour du Président gravite ainsi une galerie de seconds rôles savoureux, du chef de la sécurité à l’amitié discrète et touchante, jusqu’à la fantasque Coco Valori, vieille amie aussi drôle que lucide. Ces présences apportent chaleur et humanité à un récit marqué par l’errance existentielle, thème récurrent chez Sorrentino, déjà exploré dans La Grande bellezza ou Youth.

Copyright Andrea Pirrello

La maestria sorrentinienne

Avec La Grazia, Paolo Sorrentino déploie une nouvelle fois une mise en scène immédiatement reconnaissable, d’une précision formelle impressionnante. Le cinéaste soigne chaque cadre, jouant sur des compositions parfaitement symétriques et des mouvements de caméra d’une grande fluidité. Ralentis, esthétisation appuyée de chaque plan, travellings élégants… Tout concourt à une forme de solennité presque hypnotique. La musique moderne, souvent très rythmée, entre en contraste frontal avec les lieux de pouvoir anciens et les figures vieillissantes qui les habitent, créant un contrepoint aussi audacieux que savoureux. Sorrentino excelle également dans la captation des décors, qu’il s’agisse des intérieurs luxueux du palais présidentiel ou des magnifiques paysages romains. Le film regorge par ailleurs de fulgurances typiquement sorrentiniennes, de la passion inattendue du président pour le rap à la présence hilarante d’un Pape particulièrement original. Si certains motifs reviennent de manière un peu insistante et si la durée de 2h12 s’avère peut-être un peu excessive, La Grazia demeure un long-métrage visuellement maîtrisé, capable de surprendre jusqu’au bout.

Fidèle à son cinéma, Sorrentino infuse son récit d’un humour constant, mêlant ironie et satire politique. Les dialogues, souvent ciselés, font mouche et donnent au film une vraie vitalité verbale. Derrière la mélancolie et le regard critique porté sur le pouvoir, La Grazia se distingue également par une tonalité plus optimiste qu’à l’accoutumée. Le cinéaste esquisse une réflexion sur la transmission, laissant entrevoir un espoir porté par la nouvelle génération. Entre rires, nostalgie et empathie sincère, le film touche avec une justesse rare, plus intensément encore que les œuvres précédentes de Sorrentino, et s’achève sur une note lumineuse, une véritable invitation à croire encore en l’avenir.

Avec La Grazia, Paolo Sorrentino signe un film dense et profondément humain, à la croisée du politique et de l’intime. Porté par un Toni Servillo magistral, le long-métrage interroge avec finesse la responsabilité, le deuil et le poids des décisions, tout en déployant une mise en scène d’une grande maîtrise formelle. Malgré une durée parfois excessive, La Grazia séduit par la richesse de ses thèmes, la vivacité de ses dialogues et son regard étonnamment lumineux sur la transmission et l’avenir. Une œuvre sublime et habitée, qui confirme, une fois encore, le talent singulier de Paolo Sorrentino.

Article écrit par

Lorsqu’elle n’enseigne pas l’italien, Lucie Lesourd aime discuter de sa passion pour le cinéma, le théâtre et les comédies musicales. Spécialisée en littérature young adult et grande amatrice de polars et thrillers, elle rejoint Culturellement Vôtre en février 2020 pour y partager ses avis lecture et sorties culturelles. Depuis, elle est également devenue une (excellente) critique de cinéma et parle régulièrement de cinéma de genre (avec une prédilection pour les films d’horreur) et de cinéma d’auteur.

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