[Interview] Proksima dans le Vertige

le groupe suisse proksima par olivier steiner
Proksima © Olivier Steiner

Fin juin, nous vous parlions de Vertigo du groupe Proksima en collaboration avec Olivier Steiner (écrivain et metteur en scène) et Isabelle Adjani. Un projet musical hybride assez radical quelque part entre pièce radiophonique, réflexion meta et expérimentations électroniques et sonores. Un album sans chansons, porté par les voix résolument incarnées et changeantes d’Adjani et Steiner, qui avaient déjà travaillé ensemble sur le seul en scène Le vertige Marilyn et sur le livre Du côté de chez Marilyn. Ce troisième projet vient ainsi clôturer ce qui s’apparente à une trilogie initiée par le duo Steiner-Adjani.

En écoutant et réécoutant Vertigo, nous avons été envoûtés par la musique électronique et la mise en son audacieuse des Proksima, collectif suisse féminin composé de Paola Cardone (compositrice, musicienne, interprète et vidéaste), Anouchka Djurdjevac (autrice, danseuse et vidéaste) et Elodie Murtas (vidéaste) qui aime faire dialoguer depuis ses débuts musique, écriture, mouvement et image à travers des chansons et vidéos parfois très cinématographiques, comme sur le titre « Anna ne vient pas », qui réunissait déjà Olivier Steiner et Isabelle Adjani.

Nous avons souhaité en apprendre plus sur leur travail sur ce projet et leur avons envoyé quelques questions. Voici leurs réponses.

Culturellement Vôtre : Comment avez-vous été amenées à travailler avec Olivier Steiner et Isabelle Adjani sur Vertigo ?

Proksima : Notre rencontre avec Olivier Steiner commence en 2022. Paola avait découvert les textes qu’il publiait sur les réseaux sociaux ; elle était sensible à son écriture, à sa liberté, mais aussi à sa voix, qui possède une présence immédiatement reconnaissable.

Olivier, de son côté, avait eu un véritable coup de cœur pour « La Vague », l’une de nos chansons. Nous lui avons alors proposé, assez spontanément, de poser sa voix pour un nouveau titre Proksima. Comme un essai, il nous a envoyé un enregistrement dans lequel il reprenait un fragment du Vertige Marilyn, le spectacle qu’il avait écrit et mis en scène pour Isabelle Adjani autour de Marilyn Monroe. Aucune de nous n’imaginait encore un album. Mais cet enregistrement a été le déclencheur : à partir de sa voix et de ce texte, Paola a composé « Dix-huit heures », qui allait devenir la première pièce de l’univers musical de Vertigo.

Notre collaboration s’est parallèlement poursuivie autour de « La Vague », écrite par Anouchka. Olivier a rejoint cette nouvelle version par sa voix : il a interprété une partie du texte et y a ajouté, comme une résonance, une citation de Lao Tseu en ouverture. Le morceau est ainsi devenu « Les Vagues « . Puis la voix d’Isabelle Adjani est entrée dans cet espace. Ce qui n’était au départ qu’une rencontre autour d’une chanson est progressivement devenu une œuvre de douze titres.

C.V. : Comment s’est déroulé votre collaboration ? Les textes étaient-ils déjà finalisés ou ont-ils été écrits parallèlement à la musique ?

Proksima : Nous n’avons pas suivi une chronologie classique dans laquelle les textes auraient d’abord été achevés, puis mis en musique. Tout s’est construit par échanges, transformations et allers-retours. La matière vocale d’Isabelle Adjani provenait principalement des représentations du spectacle Le Vertige Marilyn et d’enregistrements non utilisés dans le spectacle — chutes, archives, essais —, mais aussi de différents entretiens et d’autres éléments enregistrés. Olivier a, quant à lui, enregistré sa voix spécialement pour l’album. Il écrivait de nouveaux passages, reprenait certains fragments du spectacle et assemblait toutes ces matières.

Il a réalisé un travail très précis d’écriture, de dramaturgie et de montage : découper les voix, rapprocher des phrases enregistrées à des moments différents, créer un dialogue, déplacer un silence, ajouter une répétition ou retirer un mot. Les douze morceaux parcourent ainsi les douze dernières heures de Marilyn Monroe, du 4 août 1962 à midi jusqu’à minuit. Cette construction constituait le cœur narratif de chaque titre et le point de départ de nos compositions.

À partir de ces montages, Paola composait les harmonies, les rythmes, les mélodies et les paysages sonores. Elle cherchait pour chaque morceau une architecture musicale qui lui soit propre, parfois à partir d’une ligne de piano, parfois d’une pulsation ou d’une matière électronique. La composition ne venait pas habiller le montage vocal : elle construisait son propre récit, en dialogue avec lui.

La musique pouvait ensuite suggérer à Olivier une nouvelle coupe, une répétition ou une autre direction d’écriture. Certains morceaux ont trouvé leur forme presque immédiatement ; d’autres ont demandé de nombreux échanges. Jusqu’à la fin, la frontière entre texte, voix, montage et composition est donc restée très mobile.

isabelle adjani par olivier steiner
Isabelle Adjani © Olivier Steiner

C.V. : Les voix d’Isabelle Adjani et d’Olivier Steiner ont-elles été enregistrées avant la musique ? Aviez-vous dès le départ une idée précise de l’équilibre entre les voix, la musique et les effets sonores ?

Proksima : Les voix ont souvent constitué le premier matériau, mais il n’y avait pas de règle absolue. Certains morceaux sont nés d’un montage vocal d’Olivier ; pour d’autres, une composition musicale a suscité une transformation du texte ou l’arrivée d’une nouvelle voix. La manière dont Isabelle Adjani habite les mots possède déjà une musicalité très forte. Son souffle, ses silences et les variations de son timbre nourrissaient directement la composition. La voix d’Olivier apportait une présence différente, plus narrative, parfois très proche, parfois presque fantomatique : une voix masculine, mais étrangement neutre, comme une présence « autre ».

Nous ne voulions surtout pas réduire la musique à l’illustration des textes. Il fallait préserver l’intelligibilité et la respiration des voix, tout en permettant à la musique d’exister pleinement et de raconter ce que les mots ne disent pas. Nous n’avions donc pas une formule fixe à appliquer aux douze titres. L’équilibre a été recherché morceau par morceau. Parfois, la voix devait rester presque nue ; ailleurs, elle pouvait être prise dans une matière électronique beaucoup plus dense.

C.V. : On entend dans l’album plusieurs œuvres préexistantes, notamment les Gnossiennes de Satie ou L’accord de Tristan de Wagner. D’où est venue l’idée de les intégrer ?

Proksima : Ces œuvres n’ont pas été choisies comme de simples citations décoratives. Elles appartiennent à la dramaturgie imaginée par Olivier et aux rapprochements qu’il faisait naître entre Marilyn Monroe, le cinéma, la psychanalyse — avec la voix de Jung —, la mémoire collective et différentes époques musicales. Ces propositions ouvraient ensuite un travail de composition : il s’agissait de faire entrer ces fragments dans notre univers sonore, de les ralentir, de les déplacer, de les déformer ou de les faire dialoguer avec le piano, les synthétiseurs et les rythmes électroniques.

Pour Paola, ce travail passait par une véritable réinterprétation de ces œuvres. Pour Music for the Funeral of Queen Mary, dans « Dix-sept heures », elle a choisi un piano fragile, presque vulnérable, en contraste avec la puissance des tambours et des cuivres de la version originale. Pour « Cold Song », dans « Vingt-deux heures », elle l’a réinventé sous la forme d’un hymne électro progressif, sensuel et hypnotique. Le défi consistait à faire cohabiter ces œuvres avec nos compositions sans que ni les unes ni les autres ne perdent leur identité. Plutôt que de sampler les enregistrements existants, Paola a préféré en rejouer elle-même les notes au clavier afin qu’elles s’intègrent naturellement à son écriture musicale.

Tout a donc été une question d’écoute mutuelle, de traduction et de fusion — sans confusion — autour de deux figures étincelantes, Isabelle et Marilyn, et de leur manière singulière d’apparaître, de disparaître et de briller. Dans le morceau consacré à la psychanalyse, par exemple, la musique semble progressivement perdre sa stabilité, comme si une œuvre familière entrait elle-même dans une zone mentale plus incertaine. C’est ce qui nous intéressait : partir d’une mémoire musicale connue, puis la faire légèrement vaciller.

C.V. : Au-delà de l’influence de Gainsbourg, quelles références ont accompagné la création de Vertigo ?

Proksima : Gainsbourg est forcément présent dans l’imaginaire musical associé à Isabelle Adjani, mais aussi dans cette manière de faire dialoguer voix parlée, narration et musique pop. Histoire de Melody Nelson constitue presque inévitablement un point de référence lorsqu’on pense un album comme un récit continu. Nous l’avons évoqué au tout début du travail, sans chercher ensuite à nous y référer consciemment : l’univers de Vertigo a très vite trouvé ses propres directions.

Cet univers est beaucoup plus composite. Il traverse la musique classique, l’électro, la chanson française, la musique de film, la création radiophonique et certaines formes de musique concrète. Il y a également tout un imaginaire cinématographique : Hitchcock, Kubrick, David Lynch, mais aussi les sonneries de téléphone, les télévisions qui restent allumées, les voix des médias et les bruits d’une maison ou d’une ville.

Notre reprise avec Olivier de « La Chanson d’Hélène , interprétée à l’origine par Romy Schneider et Michel Piccoli dans Les Choses de la vie, avait déjà ouvert une voie : reprendre une chanson indissociable du cinéma et de deux voix célèbres, puis la déplacer dans une matière électronique contemporaine. Avec Vertigo, cette recherche prend une ampleur nouvelle, jusqu’à faire de l’album une sorte de film sans images.

C.V. : Comment articulez-vous l’organique et l’électronique dans votre travail ?

Proksima : Vertigo repose d’abord sur des présences humaines : les voix, les souffles, le piano, l’interprétation, puis un long travail de composition, de programmation, de montage et de mixage. L’électronique ne cherche pas à effacer l’humain. Elle permet au contraire d’agrandir un silence, de prolonger un souffle ou de faire apparaître ce qui se trouve sous les mots.

Nous ne sommes pas opposées par principe aux nouveaux outils. Les artistes peuvent s’en emparer, les détourner et jouer avec leurs imperfections, comme ils le font depuis longtemps avec les logiciels, les synthétiseurs ou les samples. Mais l’outil ne doit pas décider à leur place. Dans Vertigo, la singularité vient précisément de voix qui ont une histoire, un corps, des accidents et une texture qu’une imitation ne pourrait pas remplacer. Ces voix humaines sont le contraire des synthèses vocales.

isabelle adjani par olivier steiner dans un style andy warhol
© Olivier Steiner

C.V. : L’univers habituel de Proksima paraît assez différent de Vertigo. Comment cet album s’intègre-t-il dans votre parcours ? Marilyn Monroe vous touchait-elle avant ce projet ?

Proksima : Nos compositions trouvent depuis toujours leur prolongement dans l’écriture, l’expression corporelle et l’image. Les textes et le travail de danse d’Anouchka, comme les créations vidéo que nous réalisons avec Élodie, font depuis longtemps partie de notre manière de créer. Notre musique peut prendre une forme très mélodique, comme dans « La Vague », ou revisiter une œuvre appartenant à la mémoire collective, comme « La Chanson d’Hélène ».

Vertigo n’est donc pas une rupture totale : l’album agrandit et déplace des directions déjà présentes dans notre travail. La différence tient surtout à l’ampleur du récit, au rôle central des voix parlées et à la durée de la collaboration. Nous ne composions plus seulement une chanson ou un morceau, mais un monde sonore cohérent en douze parties. Cette expérience a profondément modifié notre manière d’écouter une voix et de penser la musique comme un espace dramaturgique.

Marilyn Monroe appartenait évidemment à notre imaginaire avant l’album. Mais le travail de recherche, d’écriture et de montage d’Olivier, ainsi que l’interprétation et le regard d’Isabelle, nous ont permis de dépasser l’icône. Nous avons découvert une femme et une artiste plus complexe : lectrice, travailleuse, attentive, actrice exigeante, mais aussi une personne sans cesse observée, mystérieuse, qui se donne et se dérobe, racontée et transformée par les autres.

Musicalement, nous avons essayé de ne pas l’enfermer une nouvelle fois dans une image, fût-elle la nôtre ou celle de notre désir. D’où les contrastes qui parcourent l’album : la lumière et l’inquiétude, le glamour et la solitude, la pulsation et le silence. Les heures et les vagues deviennent alors les mouvements d’une identité impossible à fixer.

La dernière étape a été le mixage, réalisé à Gammarth, en Tunisie, par Dawan avec Olivier. Dawan est intervenu alors que l’ensemble de l’album existait déjà, mais il restait à organiser très précisément la profondeur, la circulation des voix, les silences et les différentes matières musicales. Son travail ne s’est pas limité à une dimension technique : sa sensibilité a apporté à l’album une profondeur et une spatialisation essentielles, tout en préservant la clarté des voix et la singularité de chaque morceau.

Le fait qu’Olivier se soit installé entre-temps en Tunisie a déplacé notre manière de travailler et conduit naturellement à cette rencontre avec Dawan. Nous lui avons fait confiance, comme Olivier et Isabelle lui ont fait confiance. C’est aussi cela, Vertigo : plusieurs sensibilités très différentes réunies autour d’une même écoute.

affiche pop art par estella pour culturellement vôtre proksima dans le vertige rendant hommage à l'album vertigo du groupe suisse proksima avec olivier steiner et isabelle adjani
Proksima dans le vertige. © Estella pour Culturellement Vôtre

Propos recueillis par Cécile Desbrun en août 2026. Merci à Olivier Steiner et aux Proksima pour leur réaction enthousiaste à l’idée de réaliser cette interview, la générosité de leurs réponses et leur patience. Vertigo est disponible à l’écoute sur Spotify.

[Interview] Proksima dans le Vertige

Article écrit par

Cécile Desbrun est une auteure spécialisée dans la culture et plus particulièrement le cinéma, la musique, la littérature et les figures féminines au sein des œuvres de fiction. Elle crée Culturellement Vôtre en 2009 et participe à plusieurs publications en ligne au fil des ans. Spécialiste de la femme fatale dans l'œuvre de David Lynch, elle effectue également un travail de recherche approfondi sur les artistes américaines Tori Amos et Taylor Swift. Directrice de publication du site, elle en corrige également les articles, au-delà de leur validation.

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