Caractéristiques
- Titre : 2:22 A ghost story
- Ecriture : Danny Robins, traduction & adaptation Léonard Matton et Ladislas Chollat
- Musique : Frédéric Norel
- Mise en scène : Ladislas Chollat
- Avec : Louane Emera, Guillaume Labbé, Valentin de Carbonnières et Constance Dollé
- Durée : 1h45
- Lieu(x) de représentation : Théâtre Fontaine
- Dates : À partir du 15 septembre 2026. Du mardi au samedi 21h, Samedi 16h et dimanche 16h
- Note : 7/10 par 1 critique
Après sept saisons à Londres, une tournée record au Royaume-Uni et en Irlande et trente productions à travers le monde, 2:22 A Ghost Story arrive enfin à Paris. Écrite par Danny Robins et mise en scène pour le Théâtre Fontaine par Ladislas Chollat, cette pièce mêlant surnaturel et suspense réunit Louane Emera, Guillaume Labbé, Valentin de Carbonnières et Constance Dollé.
Dîner entre amis et huis clos paranormal
Jeanne et son compagnon Sam viennent d’acheter et de rénover une vieille maison où ils s’installent avec leur bébé. Assez vite, chaque nuit à la même heure, la jeune maman entend des bruits qu’elle attribue à une présence surnaturelle. Sam, astrophysicien et fervent défenseur de la rationalité, refuse catégoriquement de la croire. Leur dispute prend une autre tournure lorsque Laura, amie de longue date de Sam, et Ben, son nouveau compagnon, arrivent pour dîner. Entre croyance et scepticisme, les quatre convives confrontent alors leurs visions du monde et décident de rester éveillés ensemble jusqu’à 2h22, heure à laquelle la vérité sera finalement révélée.
Pour sa première expérience au théâtre, Louane Emera se montre convaincante dans le rôle de Jeanne, restituant avec justesse sa fatigue, sa peur et son irritabilité. Son interprétation est toutefois quelque peu bridée par une écriture qui cantonne son personnage à deux registres principaux : l’angoisse et l’énervement. Les trois autres protagonistes, malgré des interprétations solides, restent eux aussi enfermés dans des archétypes assez marqués. Sam incarne ainsi le sceptique intellectuel et arrogant, prompt à imposer ses explications rationnelles ; Laura, psychologue légèrement portée sur la boisson, entretient avec lui une relation ambiguë, tandis que Ben occupe la place du nouveau compagnon maladroit, dont la présence devient rapidement encombrante. C’est finalement la relation entre Sam et Jeanne qui apporte le plus d’épaisseur à l’ensemble, en révélant un couple déjà fragilisé par des rapports de domination. Sam ne se contente pas de rejeter les croyances de sa femme ; il refuse de véritablement l’écouter, se montre condescendant et considère régulièrement son propre jugement comme supérieur, notamment lorsqu’il est question de leur enfant.

Une mécanique de suspense en crescendo
Dans un premier temps, 2:22 A Ghost Story prend le temps d’installer le quotidien et les tensions entre les quatre personnages. Préparation du dîner, discussions sur la parentalité et banalités échangées autour de la table donnent au spectacle les allures réalistes d’une soirée entre amis, même si les dialogues se révèlent assez convenus. Quelques touches d’humour viennent heureusement ponctuer cette première partie, tandis que les playlists choisies par Sam et Jeanne, parfois en décalage avec les conversations, renforcent paradoxalement cette impression de naturel d’un moment partagé. Le spectacle gagne cependant nettement en intérêt dans sa seconde moitié, lorsque la soirée bascule véritablement dans le surnaturel. Devenus les témoins de phénomènes de plus en plus troublants, les quatre protagonistes entament une longue veille paranormale. L’horloge et le temps réel structurent progressivement la représentation, faisant de chaque minute supplémentaire un élément de tension jusqu’au climax annoncé par le titre.
Derrière son dispositif horrifique, la pièce interroge surtout notre rapport à l’inconnu et notre besoin de donner un sens à ce qui nous échappe. Jeanne, issue d’une famille religieuse, oppose sa sensibilité à la vision strictement rationnelle défendue par Sam, tandis que tous cherchent à comprendre la présence supposée des fantômes et leurs motivations. L’alcool consommé au cours de la soirée entretient également une ambiguïté propre au fantastique : les perceptions des personnages peuvent-elles réellement être considérées comme fiables après autant de verres ? La pièce développe ainsi une idée intéressante, selon laquelle l’être humain peut chercher des signes partout et finir par fabriquer lui-même ses propres fantômes.

Un dispositif scénique efficace
La scénographie contribue largement à faire fonctionner ce huis clos. Le décor fixe représente une cuisine, ses placards, son canapé, sa table et son escalier menant notamment vers la salle de bain. Une grande verrière, dans le fond, donne sur un cabanon plongé dans la nuit, maintenant constamment un espace inquiétant à l’extérieur tout en renforçant l’impression d’enfermement. Une horloge visible en temps réel matérialise quant à elle le compte à rebours, tandis que, lors des deux entractes, le rideau se transforme en écran de projection où les secondes défilent à toute vitesse. La mise en scène de Ladislas Chollat accompagne efficacement le passage progressif du quotidien au fantastique. Plusieurs effets lumineux provoquent de véritables sursauts dans la salle, et le travail du son, alliant musique, alertes du babyphone et cris effrayants, amplifie la tension. Malgré cette efficacité évidente, on pourra regretter que la plupart des jump scare, fondés sur les bruits retentissants, cris ou éclairs dirigés vers le public, paraissent un peu faciles et proches des codes de l’horreur grand public.
La dernière partie concentre finalement toute la tension accumulée depuis le début et quelques effets particulièrement spectaculaires, à l’approche de l’heure fatidique. Impossible toutefois d’en dire davantage sans gâcher l’expérience : la révélation finale doit être préservée, même si certains spectateurs pourront éventuellement en anticiper les contours grâce à plusieurs indices disséminés auparavant. Le dénouement reste malgré tout convaincant et apporte une véritable cohérence au mécanisme construit autour du compte à rebours. Lors du salut final, particulièrement théâtral, les comédiens se retrouvent tous sur scène et portent tour à tour leurs mains à leurs lèvres, dans un geste de « bouche cousue ». Une manière malicieuse et pleine d’emphase de rappeler qu’il serait dommage de révéler ce qui vient de se jouer, tout en prolongeant jusqu’au dernier instant le mystère savamment entretenu par la pièce.
2:22 A Ghost Story offre donc une expérience de théâtre surnaturel efficace, capable de maintenir la curiosité et de faire sursauter la salle malgré quelques ressorts prévisibles. L’écriture des personnages aurait gagné à dépasser davantage les archétypes, mais la progression du suspense et le dispositif scénique compensent en partie ces limites. Une chose est sûre : dans un paysage théâtral où les œuvres horrifiques ou surnaturelles restent suffisamment rares pour être signalées, le spectacle vaut le détour !




