La Isla Minima d'Alberto Rodriguez (2015)En 1981 dans l’Espagne post-franquiste, deux enquêteurs sont dépêchés en Andalousie, dans la région du Guadalquivir, pour enquêter sur l’inquiétante disparition de deux adolescentes. Opposés au possible, ils vont devoir travailler ensemble et éclaircir les nombreuses zones d’ombre de l’affaire, qu’on devine entachée par la corruption tandis que les habitants gardent le silence…

Un True Detective post-franquiste

La-Isla-Minima 1La Isla Minima, cinquième film d’Alberto Rodriguez, n’a pas volé ses comparaisons avec True Detective. Du générique avec vues aériennes sur ces paysages à la beauté ensorcelante et anxiogène à l’ambiance poisseuse qui s’en dégage, en passant par la personnalité singulière de ses héros, beaucoup de choses rappellent la série de HBO. Cependant, loin d’être une simple resucée ibérique de cette oeuvre culte, La Isla Minima s’impose comme un polar singulier, dont la force impose le respect. Cela faisait plusieurs années, à vrai dire, qu’on n’avait pas été autant scotchés devant un film du genre.

Il y a tout d’abord le contexte historique, qui imprègne le film dès le début. Franco est mort depuis cinq ans et les traces de la dictature se font encore lourdement sentir, imposant une certaine loi du silence du côté des habitants, qui ne parviennent pas à faire confiance à la police. Il y a aussi le personnage de Juan, l’enquêteur au passé trouble, dont on devine, à ses méthodes d’interrogatoire expéditives, qu’il a travaillé pour la police franquiste. Le passé de cet anti-héros nous sera révélé au compte-gouttes, donnant une résonance particulière à l’intrigue. On est bien loin du personnage d’enquêteur à moitié fou mais génial interprété par Matthew McConaughey, au demeurant sensible et attachant. Ici, l’inquiétude est plus grande, bien que le spectateur ressente une certaine empathie pour Juan. Les démons du passé planent sur La Isla Minima et contaminent chaque plan, chaque silence chargé de non-dits. La dimension sociale est également présente par la peinture, par petites touches, de la corruption qui règne au coeur de la région et par le portrait dressé de cette communauté de pêcheurs et ouvriers agricoles.

Un polar suffocant

la-isla-minima2L’intrigue policière est quant à elle bien menée et atteint un paroxysme dans la dernière partie. Suffocante, elle nous plonge au coeur de l’horreur sans jamais tomber dans la complaisance. Alberto Rodriguez respecte toujours une certaine distance, garde une certaine pudeur, qui correspond également au caractère du personnage de Pedro, l’enquêteur par les yeux duquel nous voyons le déroulement des événements. Pas de voyeurisme déplacé ici. La beauté plastique du film est certaine, mais elle ne nous fait jamais oublier la violence de ce que nous voyons. Enfin, le cinéaste ne se prend pas pour Fincher : la réalisation, de toute beauté, reste assez « classique », dans le bon sens du terme. Cela contribue à donner au film un charme suranné assez captivant.

S’il est difficile de trop en parler sans éventer ses secrets, La Isla Minima s’impose comme LE grand polar de ces dernières années. Pour la beauté et le caractère sauvage de ses paysages andalous baignés sous un soleil de plomb, dont les sombres recoins font écho à la violence de l’intrigue, pour son contexte historique savamment utilisé sans jamais en rajouter et enfin, pour son intrigue policière aussi haletante que dérangeante et la force de l’interprétation de ses deux acteurs, le film d’Alberto Rodriguez vaut largement le détour.

  

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.