Diamants sur canapé : Holly Golightly ou la recherche de l’authenticité

image affiche diamants sur canapé breakfast at tiffany's blake edwardsSorti il y a 52 ans sur les écrans, Diamants sur canapé reste un bijou de sensibilité et de modernité qui a porté Audrey Hepburn au faîte de sa gloire et inspiré de nombreuses séries et comédies romantiques, à commencer par Sex & the City. Pourtant, sur le papier, imaginer l’actrice dans la peau d’Holly Golightly, ce personnage de call-girl fantasque imaginé par Truman Capote n’avait rien d’évident. Audrey Hepburn, avec ses formes menues, était un peu l’antithèse de Marilyn Monroe, qui était l’inspiration avouée de l’écrivain pour son roman du même nom. De plus, l’actrice, connue pour sa grande pudeur, était effrayée par le rôle d’Holly et ne voulait pas l’incarner au départ, jusqu’à ce que l’un des producteurs lui explique qu’il ne fallait pas voir l’héroïne comme une pute, mais comme une romantique un peu dingue.

Ce qui est finalement la clé pour comprendre le film : la sexualité est présente mais reste plus que suggérée et discrète (nous y reviendrons), et l’oeuvre est avant tout une histoire d’amour anti-conventionnelle, ainsi que le portrait d’une femme qui se cherche sans se l’avouer et se trouvera de manière inattendue, sans que pour autant résonne le traditionnel “ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants” ou que les personnages ne se fassent de promesses d’avenir — fait très rare pour l’époque car il aurait été tellement facile de faire renoncer l’héroïne à son excentricité pour la faire rentrer dans le rang. Holly et Paul (qu’elle appelle Fred tout du long) sont plutôt des compagnons d’aventure embarqués pour l’inconnu, à l’image des paroles de la
chanson “Moonriver” : “Two drifters/off to see the world. there’s such a lot of world to see/We’re after the same rainbow’s end/waiting ’round the bend.” (“Deux rameurs/partis découvrir le monde/il y a tant de choses à voir/Nous sommes à la recherche du même bout d’arc-en-ciel/attendant au détour de la rivière”)

Holly Golightly, un personnage de douce dingue romantique

 

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Comme dans tous les films avec Audrey Hepburn, les tenues tiennent une place importante et c’est de la scène d’ouverture que l’on a ensuite tirée l”expression “la petite robe noire”. Mais si le film joue clairement sur le glamour pour masquer et atténuer une réalité peu reluisante au final (Holly se fait payer 5 dollars pour “accompagner les messieurs aux toilettes”, a peu d’argent, et vit dans ses cartons avec peu d’affaires), on notera aussi que l’héroïne apparaît également en tenue plus décontractée, comme un simple pull ou tee-shirt et semble tout aussi séduisante bien coiffée que les cheveux en pagaille.

C’est d’ailleurs là le paradoxe du personnage : en tenue de soirée, dans son rôle de grande mondaine excentrique, Holly est dans sa bulle et ne semble pas bien réaliser dans quoi elle trempe, comme le montrera sa naïveté avec l’oncle Sally, le mafieux auquel elle donne des infos en prison avec la candeur d’une enfant qui préfère ne pas écouter ce qu’on lui dit. De l’autre, avec le personnage de l’écrivain gigolo Paul, elle se laisse à être vraiment elle-même, et n’hésite pas à apparaître négligée, tout en mettant de la distance entre elle et lui car elle a peur de ce qu’il voit en elle. Tout le long cependant, elle garde cette espèce d’espièglerie enfantine qui lui fait oublier le reste et lui donne ce côté lunaire qui fait que le public pardonne au personnage son mode de vie. Cet aspect d’Holly Golightly pourrait se résumer à cette phrase que rapporte son agent à Paul lors de la fête : “Je ne sais pas ce que je cherche, mais quand j’aurai trouvé, je te le dirai”.

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Si ce côté oisillon tombé du nid fait le charme du personnage, sa fragilité et ses fêlures latentes la rendent véritablement émouvante et éclairent son excentricité enfantine sous un autre jour. Le passé d’orpheline affamée d’Holly sera donc révélé en milieu de film : elle avait 14 ans et s’appelait encore Lula Mae lorsqu’elle fut recueillie avec son frère par un homme en âge d’être son grand-père et qu’elle devint femme au foyer à la tête d’une tribu nombreuse. Si ce passé tragique qui la fit grandir trop vite est révélé de manière conventionnelle dans le film, la nostalgie qu’éprouve la jeune femme pour sa vie de vagabondage avec son frère Fred l’est beaucoup moins. A eux deux, ils s’étaient créé un monde pour se protéger de la dureté de leur vie et se voyaient comme des aventuriers.

C’est pour ça qu’Holly surnomme Paul du nom de son frère Fred : tous deux sont de faux cyniques qui se sont adaptés tant bien que mal à la jungle new-yorkaise pour ne pas s’y perdre tout à fait. Ils se ressemblent dans le fond et refaçonnent le monde à leur manière, transformant la ville en terrain de jeux, comme le montre très justement leur excursion en ville, dans la boutique où ils volent les masques, puis au joaillier Tiffany’s. Plongés chacun dans une bulle de solitude au départ, malgré leur appartenance à un milieu mondain dicté par les apparences, ils se créent une parenthèse enchantée qui
leur permettra en fin de compte de s’ouvrir véritablement au monde.

Des alter-ego perdus dans un monde d’argent

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Le film met dès le départ les deux personnages et leur moyen de gagner leur vie en parallèle. C’est d’ailleurs par le regard d’Holly que nous découvrons que le bellâtre qui vient d’emménager juste au-dessus de chez elle est un homme entretenu par R, une arrogante décoratrice d’intérieur mariée qui le traite comme un toy boy de luxe. Cette dernière pose un chèque sur la table de nuit de Paul lorsqu’il s’endort, et lorsque Holly rentre plus tard, elle constate que R est “généreuse”. De fait, l’argent et le rapport des personnages à celui-ci occupe une place centrale dans le film. Holly court après les plus grosses fortunes de la jet-set new-yorkaise et possède pour cela quelques toilettes luxueuses dans lesquelles on imagine qu’elle met la plupart de son argent, tandis qu’elle vit dans ses cartons et ne possède que peu d’objets et encore moins d’objets de valeur chez elle. Malgré ce côté en apparence cynique (épouser une grande fortune lui semble le
meilleur moyen de survivre), l’argent l’intéresse en fait assez peu et c’est l’aventure, la découverte du monde et un chez elle qu’elle cherche, au final, elle qui semble incapable de se poser. Quant à Paul, jadis promis à un brillant avenir littéraire, il n’a la tête qu’à écrire, mais souffre du syndrôme de la page blanche et joue les hommes accessoires en étant grassement payé, en attendant que l’inspiration vienne.

Si Diamants sur canapé reste relativement chaste dès qu’il s’agit de décrire ce qu’Holly et Paul doivent faire pour gagner leur vie, une scène en retranscrit la violence. Alors qu’ils sont allés se saoûler après le départ de l’ex-mari d’Holly, les deux amis s’engueulent lorsque Paul cherche à trop se rapprocher d’elle et Holly, fragile, lui jette un billet à la figure sous prétexte qu’il lui a tenu compagnie, en lui disant, d’un ton cinglant : “Prenez ! Vous devriez être habitué à accepter l’argent des femmes maintenant.” Et dans
cette seule scène, la solitude et les blessures des deux héros jaillissent dans toute leur noirceur. C’est de cette manière, tout en finesse, que le film de Blake Edwards nous montre en creux l’envers du décor, chose nécessaire pour un film qui joue par ailleurs beaucoup sur le glamour et possède sans conteste un aspect naïf.

La révolution sexuelle en marche

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Là où le film fait mouche, justement, c’est qu’il questionne la vraie-fausse naïveté de son héroïne, qui apparaît comme l’écran de fumée masquant ses fragilités. C’est ce que révèle très clairement la fin, lorsque Paul, rejeté par Holly qui veut fuir au Brésil pour oublier ses ennuis, lui balance ses quatre vérités. “Vous savez quel est votre problème, Mlle Je-ne-sais-qui ? Vous êtes une poule mouillée. Vous n’avez pas de cran. Vous avez peur de dire : ‘D’accord, c’est la vie.’ Les gens tombent amoureux. Les gens appartiennent l’un à l’autre parce-que c’est la seule chance de trouver le bonheur. Vous vous dites libre, sauvage. Vous avez peur qu’on vous mette dans une cage. Eh bien, mon coeur, vous y êtes déjà. Vous vous y êtes mise toute seule. Et elle n’est pas limitée à Tulip, Texas ou aux confins de la Somalie. Elle est partout où vous allez. Parce-que peu importe où vous courez, vous tombez toujours sur vous-même.” Il est intéressant de noter, par ailleurs, que Holly rejette la demande en mariage de Paul, même si les deux finissent ensemble. Le happy-end, avec baiser sous la pluie, célèbre non pas un amour destiné à durer à jamais, mais la réunion de deux âmes soeurs (au sens où il y a une vraie complicité fraternelle et amoureuse entre les deux) qui se sont retrouvés face à eux-mêmes en se rencontrant et sont prêts à
vivre l’instant présent, sans savoir de quoi demain sera fait.

Le film ne clôture d’ailleurs pas la sous-intrigue avec les ennuis judiciaires de l’héroïne. On ne sait pas ce qu’il va lui arriver ni comment ils ont décidé de gagner leur vie. Mais, et c’est
suffisamment singulier à cette époque pour être remarqué, Diamants sur canapé célèbre au final l’histoire de deux êtres libres et indépendants à une époque où la révolution sexuelle n’était pas encore passée par là.

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On peut même dire que le personnage d’Holly Golightly préfigurait à l’époque cette fameuse révolution sexuelle qui éclaterait quelques années plus tard. Pas mal pour un film de grand studio ! C’est l’argument de Sam Wasson, l’auteur de l’excellent livre 5e Avenue, 5 heures du matin, qui retrace la genèse compliquée du film. Et si le film est sage en apparence, les scénaristes ont su faire preuve de mordant en contournant subtilement la censure. Notamment lorsqu’une ellipse nous permet de comprendre que Paul et Holly, au terme d’une soirée de beuverie, ont couché ensemble et que la jeune femme s’est ensuite éclipsée avant le réveil de monsieur, disparaissant dans la nature pendant plusieurs semaines. Quelque chose qui aurait été inenvisageable dans une comédie romantique de l’époque, surtout avec Audrey Hepburn dans le rôle principal ! Le film se permet également un humour cinglant qui en fait tout le sel,
comme lorsque Paul donne congé à R et lui dit qu’elle n’aura qu’à faire raccourcir les manches des costumes qu’elle lui a achetés si elle se trouve un autre écrivain à aider.

Tout cet aspect du film a remarquablement bien vieilli et se retrouvera dans une comédie comme Hors de prix de Pierre Salvadori (2008) qui rend clairement hommage au chef-d’oeuvre de Blake Edwards. C’est particulièrement perceptible dans la scène où le personnage joué par Gad Elmaleh se rebelle contre sa “bienfaitrice” en l’affrontant par rapport à une montre de luxe qu’elle lui a offert. C’est lors de moments comme ceux-ci que pointe toute la cruauté et le cynisme du monde dans lequel évoluent
les personnages.

Une ode à l’authenticité

image bijouterie audrey hepburn george peppard

A notre époque de crise économique, Diamants sur canapé est un film d’autant plus actuel, à même de nous toucher profondément, contrairement à Sex & the City, franchise qui s’est enlisée dans le marketing à outrance avec des films qui ont trahi l’esprit original de la série au moment où le monde et ses repères vacillait. La vie est dure ? Offrons du rêve aux gens, même si celui-ci n’a que la forme de l’argent des vêtements de créateurs. Si la modernité du film de Blake Edwards a sans conteste inspiré la
série culte de HBO, cette dernière s’est au fil des années éloignée du message qu’elle partageait avec Diamants sur canapé : celui de l’authenticité contre la fausseté d’un monde d’apparence. Au début de la série de Darren Star, Carrie Bradshaw est cette chroniqueuse de mode indépendante qui ne veut pas se laisser mettre en cage et tient à explorer la ville et la vie, rêveuse et juchée sur des Manolo Blahnik. Puis elle tombe amoureuse, connaît toute une série de hauts et de bas, mais conserve toujours indépendance d’esprit et pétillance. Elle n’hésite pas à critiquer la faune new-yorkaise dans laquelle elle s’est infiltrée en tant que mondaine, voyant derrière le glamour de façade tout le cynisme de ce petit-monde. Or, lors de la dernière partie de la série et, surtout, dans ses deux longs-métrages indignes, Carrie, sans doute pour se rallier le grand public, devient de plus en plus conventionnelle et superficielle, devenant toujours un peu plus l’image qu’elle dénonçait.

Si bien que lors du deuxième film, on ne la voit pas écrire une seule ligne tandis qu’elle traverse une ennuyeuse crise de couple avec Mr. Big, qui passe trop de temps devant la télévision ! Sans
compter qu’à cause de la crise, elle a dû emménager dans un appartement plus petit mais possède toujours un dressing king-size et s’offre un voyage aux Emirats Arabes aux frais d’un cheikh !! Pas
mal pour une série qui dénonçait un milieu où des filles n’hésiteraient pas à se prostituer pour une paire d’escarpins et des sacs de luxe ! Rappelons quand même que le roman de Truman Capote était un hommage (au début des années 60) à ces filles perdues de la Grande Pomme qui sont parties de leur province avec de grands rêves pour se heurter aux récifs de la réalité et ont fini par se fondre dans la faune mondaine grâce à leur corps comme seul moyen de survie. On ne saura jamais avec quels rêves Holly est arrivée à New-York (une scène nous apprend en creux qu’elle passait des castings), mais cette part de rêve brisé, cet “autre côté de l’arc-en-ciel” est toujours présent.

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Toujours est-il que malgré cela, on peut aujourd’hui affirmer que Diamants sur canapé a bel et bien nourri (et continue de le faire) tous ces films et séries télé mettant en scène des héroïnes libres et indépendantes, faussement frivoles. Et que malgré sa “profession” guère enviable, on ne peut que s’identifier à Holly Golightly, esprit libre mais femme fragile et rêveuse qui n’aspire qu’à découvrir le monde avec un homme aussi libre qu’elle. Et ces deux âmes blessées de retrouver leur âme d’enfant tout en renonçant à avoir le moindre sou en poche. Cette fin, qui aurait pu sembler de prime abord conventionnelle, sous la pluie, où Holly cherche son chat sans nom (car, comme elle, il “n’appartient à personne”) avant de se jeter dans les bras de Paul, n’en est que plus émouvante. Paul et Holly sont au fond deux excentriques, deux parias qui ne se sentent chez eux nulle part, pas même dans leurs appartements qu’ils n’investissent pas, mais en se trouvant, ils découvrent ce sentiment d’appartenance si cher à la culture américaine, cette notion immatérielle de “home”, le foyer. Tout le coeur du film
réside là, et c’est quelque chose dont nous avons bien besoin, dans ce monde où, lorsqu’on se heurte à la réalité, on ne peut guère mettre de coussins pour se rattraper.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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