[Critique] Silence : Martin Scorsese signe un voyage spirituel passionnant

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  • Réalisateur : Martin Scorsese
  • Avec : Andrew Garfield, Adam Driver, Liam Neeson, Ciaran Hinds, Tadanobu Asano, Shinya Tsukamoto, Issei Ogata, Sabu…
  • Distributeur : Metropolitan Filmexport
  • Genre : Drame historique
  • Durée :  161 minutes
  • Sortie : 8 février 2017

Critique

Si vous appréciez l’œuvre de Martin Scorsese, le titre Silence ne vous est pas inconnu au bataillon. En gestation depuis une vingtaine d’années, au point d’ailleurs qu’un des producteurs du film a poursuivi le réalisateur en justice pour ne pas s’être mis au travail à temps (!), l’œuvre sort enfin dans nos salles. Après toute une partie de sa filmographie passée en compagnie de Leonardo Di Caprio, on était impatient de voir Scorsese passer à autre chose, laisser derrière lui le trip hyper-actif peut-être devenu trop insistant. D’autant que, pour accompagner ce changement au casting, Silence se dévoilait en trailer beaucoup plus calme que les précédents films du metteur en scène.

Avec Silence, on quitte les affres de la haute finance du Loup De Wall Street pour retrouver une sérénité de façade. Tout d’abord, il faut peut-être rappeler à quel point le thème de la foi est prépondérant dans la carrière de Martin Scorsese, lui qui a réalisé La Dernière Tentation Du Christ. Américain d’origine italienne (sicilienne, pour être plus précis) et issu d’une famille catholique pratiquante, il ne cache pas lui-même être passé par certaines phases. Il faut aussi savoir que, tout jeune, sa foi le guide vers une existence religieuse : il décide à quatorze ans de se diriger vers une vie de prêtre (avant de se faire virer du séminaire un an plus tard). Dès lors, on ne peut que mieux comprendre que ce thème soit si important à ses yeux.

Un film qui respecte l’Histoire du Japon

Silence prend place dans le Japon du XVIIème siècle, en pleine époque d’Edo. Un siècle qui voit le Pays du Soleil Levant connaître une période troublée, faite de débarquements de nationalités étrangères, et de repli sur soi de la part des autochtones, notamment en persécutant les croyances venues de l’extérieur. Cette époque aussi sombre que passionnante sert de toile de fond au film de Scorsese, qui s’appuie sur le roman culte éponyme signé Shusaku Endo afin de raconter l’histoire tragique des chrétiens massacrés. Là encore, un peu d’Histoire ne fait pas de mal et le film le comprend très bien : tout est dans Silence. Le fait que ces croyants ne furent pas combattus pour des raisons purement religieuses mais avant tout culturelles est important, et le scénario (co-signé par Jay Cocks et Martin Scorsese) n’oublie pas ce genre d’information capitale.

Silence raconte, donc, l’histoire de missionnaires jésuites partis à la recherche de leur mentor porté disparu. Un récit qui facilite l’aspect « chemin de croix », et d’ailleurs le film ne cache pas certains points communs avec le destin de Jésus. Les deux personnages, les Pères Sebastiao Rodrigues (Andrew Garfield, Tu ne tueras point, 99 Homes)  et Francisco Garupe (Adam Diver, Paterson, Star Wars : le réveil de la Force), sont plongés en territoire ennemi, et tout leur cheminement va se charger de mettre leur foi à l’épreuve. Tout d’abord, ils vont partager le destin terrifiant des japonais catholiques : forcés d’abjurer en piétinant une représentation du Christ, passés au supplice puis liquidés par les hommes d’Inoue Masashige, persécuteur en chef des croyances interdites. Martin Scorsese n’hésite d’ailleurs pas à montrer la cruauté de ce personnage historique à travers diverses tortures bien graphiques qui, en passant, font aussi ressortir le côté christique du martyre de ces hommes.

Une œuvre universelle

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Silence est un film sur la foi face à l’adversité la plus terrible. Évidemment, certaines (très) mauvaises langues pointeront du doigt l’aspect religieux du film, et comme (très) souvent ils frapperont à côté de la plaque. Martin Scorsese ne se fait jamais grenouille de bénitier, son film est purement universel et pourra parler, en y regardant de plus près, à toutes les époques, à toutes les religions, et à tous les athéismes. En effet, replacez le contexte de nos jours, sous nos latitudes, remplacez les japonais par nos autochtones et les chrétiens par des musulmans : vous n’obtiendrez certes plus un film historique, mais le sens profond du film en resterait inchangé. On pense aussi, bien malheureusement, au sort épouvantable réservé aux Chrétiens d’Orient. Le sujet de Silence est universel, par contre il est évident que le fond se doit de coller un peu plus aux spécificités japonaises. La toute fin assure un véritable duel spirituel, qui oppose la vision d’un Japon encore féodale, et allégoriquement comparé à un marécage, à la religion catholique qui se voudrait universel. Hors de question de prendre parti, là n’est pas le but du film, et ce même si les japonais sont souvent montrés très grimaçant et beuglant. Mais cette conclusion a le grand mérite de ne pas laisser au spectateur une impression basique, sans élévation.

Le fond de Silence est donc très intéressant, mais le scénario en lui-même n’est pas en reste, ni même le formel. Bien au contraire. L’histoire du film pourra sembler minimaliste, mais cette recherche du mentor disparu délivre assez d’événements pour garder le spectateur alerte. Et visuellement, mais quelle claque ! On ne vous le cache pas : on est très divisé, à la rédaction, au sujet de la période Di Caprio du réalisateur. Aucun reproche à ce grand acteur, il s’agit juste d’une affaire d’esthétisme, Martin Scorsese étant de plus en plus tombé dans une mise en scène trop énergique, trop too much. Silence n’est pourtant pas une œuvre contemplative, si vous faîtes bien attention au montage, peu de plans dépassent les dix secondes en fin de compte. Bien évidemment on retrouve la signature de Scorsese avec cette utilisation du steadicam, mais le réalisateur démontre aussi un trait de caractère qu’on ne lui connaissait pas forcément : un réel amour du naturalisme. On n’est certes pas devant un film de Kenji Misumi, mais tout de même. Tourné à Taïwan, Silence profite de décors naturels en tous points stupéfiants, et l’œil du metteur en scène en capte toutes les subtilités avec une classe, un génie déconcertant.

Adam Driver n’y arrive pas, mais le reste du casting sauve la mise

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Seule ombre à ce bien agréable tableau, et on le sentait venir : les têtes d’affiche de Silence ne sont pas forcément à la hauteur. Si Andrew Garfield ne démérite pas, la performance d’Adam Driver laisse de glace. Sa transformation physique ne fait l’objet d’aucun reproche : il est investi dans le rôle, aucun doute là-dessus. C’est juste qu’il est, comme d’habitude, incapable de transmettre le début d’une émotion de par son pur jeu d’acteur. Est-il marqué à jamais par son rôle (ridicule) d’adolescent en crise du côté de Star Wars ? Peut-être bien, en tout cas on se souvient encore de sa première apparition dans le film ici traité, où il paraît totalement perdu, et encore moins convaincant que lorsqu’il retira le casque de Kylo Ren. Le reste du casting est formidable, et notamment côté japonais. On croise certains visages qui parleront aux cinéphiles aventuriers, on pense évidemment à Shinya Tsukamoto (réalisateur de Tetsuo, Hiruko The Goblin) et Sabu (réalisateur de Postman Blues et Miss Zombie), mais aussi un Tadanobu Asano (Ichi The Killer, Electric Dragon 80 000 V) qui, comme à son habitude, crève l’écran.

Film universel aux qualité esthétiques ahurissantes, Silence pourra surprendre un public fraîchement acquis à la cause de Martin Scorsese. Certainement son film le plus spirituel, mais aussi véritable témoignage que son talent ne connaît aucune limite stylistique. Il faut aussi prévenir que l’œuvre nous paraît un peu plus difficile d’accès que ce que le réalisateur a pu mettre en scène depuis près de quinze ans. Silence n’est pas hermétique, mais écrivons que l’apprécier à sa juste valeur demande au spectateur une certaine implication. Et nous, on adhère totalement.

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato est un journaliste culturel spécialisé dans le cinéma (cursus de scénariste au CLCF) et plus particulièrement le cinéma de genre, jeux vidéos, littérature. Il rejoint Culturellement Vôtre en décembre 2015 en tant que co-rédacteur en chef. Manque clairement de sommeil.
Mickaël Barbato
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