[Test – Playstation 4] Virginia : un OVNI émouvant et courageux

image virginiaCaractéristiques

  • Test effectué sur : Playstation 4
  • Genre : Aventure, Film interactif
  • Éditeur : 505 Games
  • Développeur : Variable State
  • Sortie : 22 septembre 2016

Test

Si l’expérimentation n’est pas une case qui doit prendre trop de place au sein d’un medium, elle reste d’une nécessité absolue afin de pousser les moyens dans des retranchements insoupçonnés. Très bien acceptée côté cinéma, littérature, bande dessinée et musique, cette façon de voir les choses différemment est pourtant peu appréciée quand on aborde le jeu vidéo, preuve que ce média a encore du chemin à faire avant d’atteindre une maturité qui ne se gagne pas qu’en produisant des « pan-pan cul-cul », ou des open world permettant d’aller voir les prostituées (c’est vrai qu’on se sent adulte tout d’un coup). Une fois cette introduction liminaire bien envoyée, il est grand temps d’aborder Virginia qui, vous vous en apercevrez, est une telle expérimentation autour du film interactif que nous avons préféré ne pas noter le gameplay (même si nous l’aborderons), les cinq points étant remis en jeu dans l’histoire.

Histoire : 9/10

Vous l’aurez compris, Virginia fait partie de ces jeux qui se vivent plus qu’ils ne se jouent. Ce constat ne doit pourtant pas nous empêcher d’aborder à la fois le récit, sa structure et son fondamental, et on s’y colle en vous avertissant dès à présent que des spoils sont à prévoir, notamment concernant le final du jeu, lequel sera le sujet d’un paragraphe signalé ne vous en faîtes pas. L’histoire de Virginia nous plonge dans la peau d’Anne Tarver, fraîchement rentrée dans les rangs du FBI, et dont la première enquête va la mener à Kingdom, en Virginie. C’est dans cette localité rurale qu’un adolescent, Lucas Fairfax, a mystérieusement disparu sans laisser de traces. Une enquête est donc lancée, et Anne va devoir faire équipe avec Maria Halperin, un agent plus expérimenté au passé trouble….

Oui, Virginia est un thriller, mais pas du genre à nous offrir les codes du genre sur un plateau d’argent. Pour celles et ceux qui ne jurent que par les psychopathes, les meurtres glauques et toute l’artillerie classique du thriller, on vous propose de vous lancer Seven, Manhunter ou L’étrangleur de Boston. Pour les autres, qui savent que le genre peut emprunter bien des chemins de traverse, et il suffit de se remémorer Ouvre les yeux d’Alejandro Amenabar pour s’en persuader, Virginia sera carrément délectable. Le studio anglais Variable State se positionne clairement en conteur, voire en réalisateur et le résultat, s’il rend hommage à pas mal de sources cinématographiques, accouche d’une œuvre avant tout personnelle et intimiste. Oui, la petite ville de Kingdom ainsi que diverses éléments, comme les amis de Lucas Fairfax, pourront faire penser à Twin Peaks (même si cette dernière est habitée par 51 201, donc n’est pas une « petite ville » factuellement). Oui, on pense aussi à Lost Highway quand Anne et Maria erre sur la route en pleine nuit. Oui cette étrange boîte bleue rappelle furieusement l’un des mystères de Mulholland Drive. Oui, X-Files n’est jamais très loin, et c’est bien normal tant la série de Chris Carter doit beaucoup à celle de Lynch. Et le tout début évoque un peu Le silence des agneaux. Mais est-ce pour autant que Virginia se doit d’embrasser les tonalités de ces œuvres ? Demande-t-on à Quentin Tarantino de livrer exactement le même Django que celui de Sergio Corbucci, auquel il fait référence ? Non, bien évidemment.

Si l’on insiste sur l’erreur de juger un scénario à l’aune de ses références, c’est parce que dans le cas contraire Virginia pourra décevoir. Si le joueur s’attend à du Lynch ou du Fincher dans le texte, il sera déçu. Car, finalement, Kingdom n’est absolument pas le sujet d’étude des créateurs du jeu, donc on s’éloigne drastiquement de ce que fut Twin Peaks dans la série éponyme. Il faut, donc, se laisser prendre par la main par un scénario qui, une fois qu’on sait comment l’aborder, regorge de bonnes idées, qu’elles soient d’écriture ou visuelles. De par sa narration muette, les seuls textes que vous pourrez lire sont ceux des dossiers et prospectus, Virginia se doit d’être clair dans sa mise en place, pour ensuite se laisser aller à des éléments cryptiques en toute tranquillité. C’est chose faite dès le début, avec une introduction concise du personnage que le joueur incarnera tout au long de l’aventure, tout en laissant des zones d’ombre que Variable State aura l’occasion d’éclairer par la suite. Le jeu est muet, donc côté mise en scène, direction des comédiens pourrait-on même écrire, tout paraît légèrement surjoué dans la gestuelle, ce qui ajoute un charme désuet bienvenue.

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Image issue du Playstation Share.

Sans ne rien spoiler pour le moment, écrivons que le déroulé de Virginia, entre l’ouverture et le final, est plutôt classique dans la structure, ce qui n’est pas un mal. Le chapitrage par jour de la semaine fonctionne bien, et les ellipses sont gérées avec une maîtrise notable. On ne perd jamais le fil, là encore grâce à cette volonté de respecter un ordre chronologique salutaire, et même si la toute fin peut créer la confusion (on y viendra dans le prochain paragraphe) le grand tout reste cohérent d’un strict point de vue narratif. La mise en scène raconte, elle aussi, certaines choses. L’une des belles réussites de Virginia, est la proposition faite avec le montage à l’intérieur même du gameplay. Ainsi, quand Anne avance dans un couloir, le jeu se comporte comme un monteur et opère un cut afin que la marche se poursuive plus en avant. C’est à la fois surprenant, osé et payant : à quelques moments on ressent une certaine urgence grâce à ce procédé.

Ce paragraphe comporte des spoilers. Il faut bien aborder le fond de Virginia, ce que ça raconte réellement et, aussi, revenir sur la fin un peu cryptique. Car en fait, l’enquête initiale importe aussi peu que la ville de Kingdom elle-même. Pour être plus précis, le contenu des investigations n’est pas de prime intérêt dans ce que raconte profondément Virginia. Finalement, le jeu se sert de cette situation pour aborder l’humain, à l’image de ce que pouvait faire un Akira Kurosawa avec le chanbara. Anne Tarver est un sujet d’étude passionnant, car c’est elle qui est le thème du jeu alors même que l’on apprend, sur la fin, que son rôle au FBI… est de surveiller d’autres agents. L’arroseur arrosé donc, et la teneur de cette mission créé en elle un tel ressentiment que sa perception des choses finit par être atteinte. C’est dans le final que tout se déclenche, et d’une manière la encore très osée. Alors qu’Anne et Maria sont en bien mauvaise posture, et que l’enquête piétine, la première va avoir le choix entre deux solutions, et Virginia va nous les faire vivre coup sur coup, à l’intérieur d’un seul et même run. La première décrira une Anne qui rédige finalement son rapport sur Maria, et l’ascension fulgurante (et pas très enviable) qui s’ensuit. La deuxième préfère voir l’héroïne fidèle à ses principes, ce qui accouchera d’un trip sous drogue proprement hallucinant dans lequel, sans trop en dire, les masques vont tomber (et se briser). Dernière preuve pour bien signifier que le contenu de l’enquête est bel et bien un détail, les dernières secondes montrent les deux femmes quittant Kingdom pour de bon, et croisant sans s’arrêter un Lucas Fairfax tout simplement fugueur.

Fin des spoilers. On l’aura compris, Virginia n’est pas un thriller pur et dur, dans le sens où il contient une matière intimiste aussi insoupçonnée que délicieuse. Les références à Lynch se chargeant, pour leurs parts, d’étayer l’univers de fort belle manière. Il est donc assez regrettable que Virginia n’ait pas eu les honneurs d’une critique spécialisée un peu trop arc-bouté sur des principes un peu puérils. Le genre d’une œuvre peut être dépassé et ne pas se borner à une récitation de codes, et une expérience purement narrative peut très bien être concluante.

Gameplay : /

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Image issue du Playstation Share.

Comme annoncé plus haut, la notion même de gameplay est si amoindrie à sa plus simple expression, et ce de manière maîtrisée, que la noter serait hors de propos. Virginia se joue le plus simplement du monde : stick gauche pour la marche, le droit pour la vue, le bouton « X » pour interagir. On remarquera tout de même que les réglages d’origine propose une maniabilité trop flottante à notre goût, provoquant un temps de latence désagréable. Heureusement, il est possible de changer tout ça dans les options. Un gameplay minimaliste donc, qui cherche avant tout à créer une impression, un sentiment lors d’une interaction.

Technique et ambiance sonore : 4/5

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Image issue du Playstation Share.

D’un strict point de vue technique, Virginia a l’air mieux optimisé sur consoles que sur PC. Point de bug pendant notre test, et seul de l’aliasing nous aura fait tiquer. Mis à part cette retenue, le jeu opte pour une direction artistique courageuse, là encore prônant un minimalisme de façade. Les textures simples sont en fait un moyen de jouer avec la notion d’éclairage, et une poignée de situations pourront même faire un peu penser à de l’impressionnisme. Beau et touchant.

Beau et touchant, deux adjectifs que l’on ré-utilise sans mal pour qualifier la soundtrack de Virginia. Signée par Lyndon Holland (qui occupe aussi le poste de sound designer), la bande original orchestrale est à se damner. Sa présence tout du long est évidemment justifiée par le caractère muet du jeu, mais elle est si réussie dans ses constantes variations que c’est un véritable plaisir.

Durée de vie : 1/5

image playstation 4 virginia
Image issue du Playstation Share.

C’est là que le bât blesse avec cette expérimentation autour du film interactif : la durée de vie est courte, très courte. Il vous faudra tout juste deux heures pour vivre Virginia, et même si l’on peut y revenir afin de trouver quelques éléments à collecter (des fleurs et des plumes) afin de décrocher le Trophée de platine. Mais une fois terminé, on n’a pas vraiment de raison immédiate de s’y replonger, par contre rien ne dit qu’on ne le ressortira pas dans quelques mois… comme un film qu’on a apprécié.

Note finale : 14/20

Virginia est un soft qui divise de par sa volonté d’expérimentation décomplexée. Certains rechigneront à le qualifier de jeu (et c’est bien dommage), d’autres y trouveront là une preuve supplémentaire que le média cherche à réellement atteindre la maturité, en proposant une route différente de ce qu’on peut trouver ailleurs. Évidemment, il n’est pas question d’encourager un raz-de-marée de jeux purement narratif, mais comme pour les jeux récents signés par Quantic Dream (Heavy Rain, Beyond : Two Souls) on se refuse à rejoindre le camp des tireurs à boulets rouges sur des principes conservateurs fatigants. Virginia apporte une proposition, et une bonne de surcroît, intéressante formellement et fondamentalement. Ne peut-on simplement pas s’en réjouir ? Pour nous, la réponse est affirmative.

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato

Mickaël Barbato est un journaliste culturel spécialisé dans le cinéma (cursus de scénariste au CLCF) et plus particulièrement le cinéma de genre, jeux vidéos, littérature. Il rejoint Culturellement Vôtre en décembre 2015 en tant que co-rédacteur en chef. Manque clairement de sommeil.
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