[Critique] Atomic Blonde : Blockbuster bourrin ou oeuvre meta ?

Caractéristiques

  • Réalisateur(s) : David Leitch
  • Avec : Charlize Theron, Sofia Boutella, James McAvoy, Toby Jones, John Goodman, Eddie Marsan...
  • Distributeur : Universal Pictures
  • Genre : Action, Espionnage
  • Nationalité : Américaine
  • Durée : 1h55
  • Date de sortie : 16 août 2017

Trois ans après John Wick, où il secondait Chad Stahelski, le coordinateur de cascades David Leitch se retrouve aux commandes de cet Atomic Blonde, pur véhicule au service de la star Charlize Theron, dont la carrière est quelque peu difficile à suivre depuis plusieurs années en dehors de Mad Max : Fury Road et du classique mais plutôt sympathique Le chasseur et la reine des glaces. Présenté comme un « Jason Bourne au féminin », ce blockbuster estival recycle surtout l’esthétique des années 80, très en vogue ces jours-ci, tout en lorgnant sur la filmographie de DePalma, avec un intérêt particulier pour son Femme Fatale (2001).

La femme fatale comme métaphore du statut de star

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© Universal Pictures

En effet, entre l’héroïne incarnée par Rebecca Romijn-Stamos et celle campée par Charlize Theron, la ressemblance va au-delà de leur froide blondeur : les deux personnages se présentent avant tout comme de simples enveloppes sur lesquels protagonistes et spectateurs projettent leurs propres fantasmes. On sait que ces femmes protègent leur identité, mais celle-ci demeure opaque d’un bout à l’autre. Le film de Brian DePalma était, bien sûr, un hommage hitchcockien au film noir, ainsi qu’à la force de suggestion du cinéma et de ses actrices changeant de rôles tout en peaufinant leur image de star, à la fois différentes et égales à elles-mêmes.

Si l’oeuvre avait fait hausser plus d’un sourcil à l’époque (nous compris) en raison de ses scènes à prendre au dixième degré et de son jeu autour de l’artificialité un peu trop cérébral, malgré de superbes images, Femme Fatale se bonifie au fil des visions et se révèle, en fin de compte, comme un film assez fascinant à étudier et décortiquer. Et, étrangement pour un film aussi franc du collier qu’Atomic Blonde, qui se fiche royalement de son intrigue (nous y reviendrons), sa vision nous convainc peu à peu que Leitch et le scénariste Kurt Johnstad ont voulu insuffler cette dimension meta à l’oeuvre, qui peut se voir (en partie) comme une métaphore du statut de star.

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© Universal Pictures

Ainsi, Lorraine Broughton, le personnage d’agent secret incarné par Theron, semble tout droit sortie d’une pub pour le parfum J’adore de Dior, dont l’actrice est l’égérie : allure impeccable de femme fatale, chevelure parfaitement brushée et laquée, visage lisse et fermé, sensuel, mais où l’on a du mal à lire la moindre émotion. Cette impression est renforcée par l’esthétique même du film, avec ses innombrables scènes dans des clubs et chambres d’hôtels berlinois éclairés aux néons rose et bleu, qui nous donnent l’impression de nous trouver au coeur d’un photoshoot du magazine de mode new-yorkais W pompant allègrement l’ambiance des films de Nicolas Winding-Refn.

La Charlize Theron des pubs Dior est l’essence même de la star, mais elle se réduit à une image lisse, sur laquelle nous projetons une certaine idée de l’érotisme incarné par les grandes actrices hollywoodiennes. Il en va de même avec Atomic Blonde, où elle incarne une certaine idée de la femme fatale du néo-noir : belle, mystérieuse, bad ass et sexuellement ambigüe – comprendre bisexuelle, puisque la blonde glaciale ne résistera pas longtemps au charme de la brune caliente incarnée par Sofia Boutella.

Un grand tour de manège décomplexé

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© Universal Pictures

Sauf que… sous la surface, il n’y a rien ou, du moins, pas grand chose. Et on finit par se demander si ça n’est pas aussi ça, le sujet du film, lorsqu’un méchant espion russe fait littéralement passer la star à travers un écran de cinéma lors d’une scène de baston. Le personnage (ou la star) traverse l’écran, mais pourra-t-elle s’incarner de l’autre côté, dans ce qui est censé être « la réalité » d’Atomic Blonde, à savoir le Berlin underground de la fin de la guerre froide ? La réponse est pas vraiment puisque, en dépit de ses décors d’entrepôts aux murs taggés et ses tubes new wave, le film se contrefiche de son intrigue d’espionnage et encore plus de la guerre froide. L’intrigue est globalement peu lisible, et le blockbuster prend du coup des allures de tour de manège dans une fête foraine : on se laisse porter, on apprécie la beauté de certains plans et, surtout, l’action pour son côté brut et bourrin, même si, des deux grandes scènes du film, seule la seconde, dans un appartement puis une cage d’escalier, vaut véritablement le détour.

image charlize theron combat scène d'action atomic blonde
© Universal Pictures

L’idée de la première confrontation de Lorraine et des vilains espions était pourtant sympathique : celle-ci leur botte le cul au son du « Father Figure » de George Michael. Un choix de bande-son ironique et féministe (comprendre : Charlize botte le cul au patriarcat, c’est sur elle que ces piètres ennemis devraient prendre modèle !) qui aurait pu donner lieu à une scène drôle et efficace. Sauf que… le découpage de la séquence, brouillonne, ne rend pas vraiment hommage à la chorégraphie des cascades, et donne le sentiment que le réalisateur a surtout cherché à masquer la doublure de son actrice principale. Si le choix de ne pas monter la séquence en rythme sur la chanson se défend par le parti pris d’une action brute et « réaliste », le résultat manque d’envergure, au point de donner l’impression que la musique a simplement été plaquée à la va-vite sur les images, à l’exception du tout dernier plan.

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© Universal Pictures

En revanche, après un milieu de film plombé par quelques longueurs (l’intrigue, encore une fois), l’ultime scène de confrontation/course-poursuite nous apporte enfin ce qu’Atomic Blonde nous promettait depuis le début sans véritablement nous le donner : une grande scène d’action en faux plan-séquence à la fois violente, drôle et très bien réalisée, qui nous tient en haleine. Charlize Theron y apparaît fort convaincante, et la manière dont David Leitch fait basculer la séquence de la tension au (léger) rire avant de repartir de plus belle démontre une vraie maîtrise. Pour l’issue de la course-poursuite, le réalisateur s’autorise même une citation quasi-directe du Femme Fatale de DePalma, là encore, après nous avoir gratifiés un peu plus tôt d’une scène lesbienne porno-soft so 80’s (body en dentelle noir inclus) caricaturant justement… un film de DePalma.

Identité(s) de la star de cinéma

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© Universal Pictures

La conclusion de l’intrigue, sur un twist pas si surprenant si on est parvenus à ne pas bailler tout à fait aux corneilles durant les scènes d’espionnage importe peu, au final, mais permet de raccrocher les wagons avec le fil rouge meta d’Atomic Blonde, à savoir : qui est vraiment cette super-espionne d’une totale opacité ? Un personnage archétypal (une coquille vide, donc), ou une star de cinéma qui termine enfin le tournage de son film et se réjouit de « retrouver sa vie » et de rentrer chez elle ? « Let’s go home » est, en effet, la dernière réplique du film, tandis que, quelques minutes plus tôt, elle lançait « Je veux retrouver ma vie », vie dont on ignore tout, bien entendu.

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© Universal Pictures

C’est là où, en fin de compte, le blockbuster divertissant mais quelque peu maladroit de David Leitch trouve un semblant de cohérence : comme une star de cinéma, Lorraine Broughton (et Charlize Theron avec elle) conserve son mystère jusqu’au bout, et le réalisateur est suffisamment taquin pour s’amuser à nous frustrer en faisant dire au personnage de Sofia Boutella —toujours charismatique après La Momie, mais toujours habituée aux rôles bâclés et sacrifiés, malheureusement — « C’est marrant, tes yeux changent quand tu dis la vérité » alors que, lorsque Lorraine parlait sur le plan d’avant, elle était filmée de trois-quart dos, de sorte à ce que nous ne puissions pas distinguer son visage ! Ces petits jeux autour de l’identité de son héroïne sont plaisants, comme l’est la manière dont le réalisateur s’amuse à subvertir l’image de beauté glacée de sa star en la couvrant d’ecchymoses, preuve qu’elle est faite de chair et de sang, malgré le masque de cire qu’elle arbore à de nombreuses reprises.

Cependant, David Leitch, tout en étant un artisan efficace, n’est pas un storyteller, et il est peu probable qu’Atomic Blonde reste dans les annales des meilleurs films d’action de la décennie. Reste un film fun, honnête dans sa manière de se coller à l’action de manière brute tout en envoyant valdinguer son intrigue d’espionnage par-dessus bord, et qui se laisse regarder assez agréablement en dépit de réelles longueurs.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
6/10

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