[Edito] Angot-Rousseau : quand le buzz et l’émotion induisent en erreur…

Une fois n’est pas coutume, nous allons débriefer le traitement médiatique des différentes “affaires” qui ont rythmé le début de cet automne, en commençant par “l’affaire” On n’est pas couchés. Un édito donc, où la neutralité du “on” ou de formules telles que “votre humble servitrice”, “l’auteure de cet article” laissera place au “je” de la journaliste comme de la femme – non par “nombrilisme”, mais davantage pour structurer de manière (je l’espère) stimulante les nombreuses réflexions que je me suis faites, comme beaucoup, autant devant le retentissement de ces faits médiatisés que leur traitement et les réactions diverses, mais toujours assez fortes, du public, dans les dîners, autour de la machine à café comme sur les réseaux sociaux.

Deux souffrances aux visages différents

Au lendemain de l’émission de France 2, j’ai commencé à écrire autour des réactions aux larmes de Sandrine Rousseau face à Christine Angot dans On n’est pas couchés, en laissant de côté la dimension politique soulevée par les arguments de Yann Moix, et en m’interrogeant sur la manière dont, face à la souffrance de deux victimes de violences sexuelles, le public prenait automatiquement (ou presque) la défense de celle qui, en pleurant et/ou se montrant vulnérable, suscitait l’empathie. Comme l’explique la psychotraumatologue Muriel Salmona dans ses travaux, nous sommes conditionnés pour éprouver de l’empathie pour les personnes montrant leurs émotions. L’apparente dureté d’Angot a ainsi déclenché l’ire générale, sans le moindre recul critique. Les téléspectateurs ont souvent échoué à voir, mais aussi à entendre, la souffrance de Christine Angot, auteur sans “e” piquée à vif par le fait qu’il faille “former” des personnes à “recueillir la parole”.

Ils ont échoué à entendre qu’elle ne remettait aucunement en cause le fait que l’aide aux victimes était nécessaire. Échoué à voir le regain pourtant manifeste de souffrance de son côté face à cette constatation : cette écoute-là, si essentielle, n’est pas naturelle face à un être humain en état de choc, enfermé dans sa douleur, dont les proches ne comprennent pas forcément les réactions, ou auquel ils ne savent pas quoi dire devant ce qui tient pour beaucoup de “l’indicible”.

Face à cette souffrance, il y a donc des personnes dont écouter est le travail. Cette écoute peut aider et même sauver mais, pour une personne ayant subi un traumatisme violent, cela peut aussi renvoyer à un abyme de solitude. Solitude lorsqu’on cherche le courage de dire sans forcément y arriver; solitude de se sentir aliéné de ses proches ou de personnes auxquelles on tient par des réactions de bête blessée qui nous échappent et nous font honte. Et solitude de ne pas véritablement s’autoriser à montrer ses émotions et sentiments contradictoires à ses proches de peut de faire poser sur leurs épaules un fardeau qui n’est pas le leur et ne devrait être celui de personne, aussi. On pourrait continuer… Chercher de l’aide est normal, vital même, mais c’est tout sauf facile, cela ne va pas forcément de soi.

Des paroles mal interprétées

A cet instant là, quand Christine Angot se met à crier d’une colère sèche, presque théâtrale dans sa manière de tenter de faire sortir un ressenti qui semble lui rester coincé dans la poitrine, je n’ai pas vu une femme méprisante et autoritaire cherchant à humilier une victime : j’ai au contraire vu la souffrance de deux victimes se percuter de plein fouet sans véritablement réussir à se rencontrer pour dialoguer, ce qui m’a rendue immensément triste, autant pour l’une que pour l’autre. Dans les exclamations d’Angot “On est seuls, c’est comme ça, on se débrouille”, je n’ai pas entendu les remontrances d’une mère Fouettard, ni d’une ancienne victime rendue “folle”, “aigrie” et “hystérique” par la douleur et qui serait devenue à son tour bourreau. J’ai plutôt eu l’impression d’entendre une femme s’étant bâti une carapace par la force des choses, qui essayait (maladroitement, certes) de “raffermir” un peu une autre, en larmes, qui lui confiait que personne ne l’avait écoutée au moment des faits ; une femme qui la renvoyait sans doute à sa propre vulnérabilité. Et, à bien y regarder, de nombreuses victimes de violences sexuelles connaissent des périodes où elles seront à fleur de peau ou bien en apparence… l’inverse.

“Folle”, “hystérique” ? Des réactions humiliantes

La facette, renfermée et colérique, ou parfois dissociée et en apparence apathique, peut susciter peur et réactions de rejet, et c’est bien là qu’est le nœud du problème : cette peur de soi (injustifiée mais réelle) que peut ressentir une victime, et que va lui renvoyer autrui lorsqu’elle se laisse happer ou guider par celle-ci. Les termes, particulièrement violents, qui ont été employés sur les réseaux sociaux – parfois par des personnalités en vue – à l’égard de la chroniqueuse (folle, hystérique…) sont symptomatiques de la manière dont on considère trop souvent la souffrance féminine lorsqu’elle celle-ci se fait trop bruyante : comme un trop-plein qui viendrait nuire à la bienséance et décrédibiliser la personne, la rabaisser au rang de simple “malade mentale”.

Pourtant, que l’on apprécie ou non son oeuvre et son style, Christine Angot n’est pas une cinglée. Et balancer ce genre d’insultes à l’égard d’une femme en sachant pertinemment ce qu’elle a vécu (et dont elle n’a jamais fait mystère), c’est ignorer que de nombreuses personnes au vécu similaire ont souvent lutté contre cette crainte d’être prises pour “folles” – des craintes dues autant à la douleur ressentie de manière terrorisante lorsque la dissociation est levée, qu’aux propos tenus par les agresseurs et intériorisés. Il y a là un constat d’échec assez cinglant de mon point de vue : comment pouvons-nous nous gausser de notre “humanité” en nous émouvant du traitement réservé à l’invitée d’une émission, tout en traînant plus bas que terre une autre femme, qui n’est pourtant pas étrangère au sujet débattu ce soir-là ?

L’ère de l’instantané et ses travers

Un autre fait marquant à propos des réactions à cette émission est qu’une majorité d’internautes et médias ont réagi avant la diffusion de l’émission. Certains médias avaient été invités à l’enregistrement (ou avaient leurs sources en interne) et ont fait le buzz avec de premiers articles (Huffington Post, L’Express), mais les autres ont suivi sans broncher, alors même qu’aucune image n’avait encore été diffusée. Et, autant certaines paroles de Yann Moix auraient pu se passer de contexte – encore que – par leur dimension complaisante – le fameux “Je voulais voir l’agression… Je n’ai pas ressenti la violence” à propos de l’agression décrite par Sandrine Rousseau dans son livre – autant celles de Christine Angot ont fait l’objet d’un indescriptible procès d’intention qui tombait à plat dès lors que le l’on se retrouvait devant les images, simplement tronquées du départ momentané de l’écrivain huée par le public.

Cette manière de gonfler le moindre “clash” pour créer le buzz – pratique dans laquelle France 2 a bien entendu une responsabilité, ne nous leurrons pas – et, de la part des médias, de surfer sur l’instantanéité à coups de surenchère et d’articles copiés-collés les uns sur les autres, est malheureusement révélatrice de notre époque. On est ici malheureusement passé à côté de ce qu’il y avait réellement à voir dans  cette séquence, même si quelques journalistes ont aussi fait leur travail et souligné l’incohérence de ces réactions, notamment Chantal Montellier dans L’Humanité.

Déconstruire nos préjugés, développer notre sens critique… en restant humains

Les réactions viscérales se sont propagées comme une traînée de poudre, emportant tout recul ou réflexion dans leur sillage. De nombreuses personnes (simples spectateurs ou journalistes) ont ainsi réagi tout naturellement aux propos rapportés par les médias présents avant la diffusion de l’émission, et la rédaction de Culturellement Vôtre a aussi été partagée à ce sujet, donnant lieu à des débats passionnés. Malgré tout, le sujet des violences sexuelles et leurs conséquences traumatiques est revenu sur le devant de la scène, notamment grâce à la prise de parole d’associations telles que le Collectif Féministe Contre le Viol et de spécialistes, qui travaillent souvent au sein ce que nous pourrions nommer un “réseau coordonné” afin de venir en aide et orienter les victimes. Si certaines personnes ont pu être davantage sensibilisée à ces questions, tant mieux. Il faut que cet essor continue et que les clichés autour des violences sexuelles soient déconstruits.

Cependant, il faut aussi nous méfier des vagues d’émotion parfois incontrôlées suscitées par une séquence comme celle-ci, ou encore l’affaire Weinstein. Lorsque l’indignation est immédiate à la lecture d’un article et devient collective, comme nous l’avons vu dans le cas du débat Angot-Rousseau, il est facile de perdre tout recul critique, même si l’intention est au départ louable. Indignons-nous, émouvons-nous, mais vérifions la fiabilité des sources, jugeons sur pièce (ici sur la séquence plutôt que sur le simple rapport elliptique de deux ou trois médias repris en masse) et, surtout, interrogeons-nous. Si nous sommes des créatures empathiques, il faut bien comprendre que les larmes coupées au montage de Christine Angot n’en étaient pas moins douloureuses.

Qui plus est, ce n’est qu’en allant au-delà de son apparente froideur, en oubliant l’image stéréotypée de ce que devrait être une personne ayant subi un tel traumatisme (en gros, une personne brisée en larmes que l’on pourrait canoniser) que l’on aurait pu entendre plus aisément ce que l’auteur et chroniqueuse cherchait réellement à dire ce soir-là. Peut-être aurions-nous, alors, pu interroger notre conception de ce mot qui fait tellement mal aux personnes concernées, “victime”, et qui engendre un imaginaire tel que l’on en oublie que ce terme peut concerner tout le monde et ne définit personne par essence. Il n’y a pas de “victime idéale” ou type. Par contre, cet automne nous aura montré que nous sommes tout prêts à désigner des boucs-émissaires sur des thèmes sensibles.

Cécile Desbrun

Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.
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Réactions (2)

  1. Merci d’avoir repéré et mentionné mon texte sur le lynchage de Christine Angot, j’y suis très sensible. Mais je ne suis pas une journaliste, juste une “autrice” (qu’est-ce que ce mot sonne mal) de fiction (bd, romans, nouvelles, dessins de presse…) légèrement invisibilisée, bien que pionnière… Derniers livres parus: Shelter market (BD bientôt adapté en film) publié aux Impressions nouvelles, et “Les vies et les morts de Cléo Stirner”(roman publié par les éditions Goater).

    1. Votre texte était l’un des rares, pour ne pas dire le premier que j’ai lu sur le sujet, à défendre Christine Angot sans s’en prendre pour autant à Sandrine Rousseau de manière involontairement et surtout injustement violente au motif qu’elle a subi une agression sexuelle et non un viol, contrairement à Angot (cf. l’argumentation malheureuse de Slate), même si cela est effectivement différent. De plus, vos mots étaient justes. Trouver les mots justes est important sur un tel sujet, mais il y a eu une telle course au buzz… Il était donc tout naturel que je vous cite.

      Et merci pour la précision autrice (qui ne sonne pas bien à mon oreille non plus) vs. journaliste.
      C.D.

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