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[Critique] L’Enfer des Zombies : Gloire au mort-vivant

Caractéristiques

  • Titre original : Zombi 2
  • Réalisateur(s) : Lucio Fulci
  • Avec : Anne Bowles, Ian Mc Culloch, Richard Johnson, Al Cliver, Auretta Gay, Stefania D'Amario
  • Distributeur : Variety Film
  • Genre : Horreur
  • Nationalité : Italie
  • Durée : 91 minutes
  • Date de sortie : 1979

Le film de zombie ne mourra jamais

Alors que le phénomène zombie, dans le cinéma moderne, est désormais plus ou moins derrière nous, il est grand temps de revenir vers ce qui fut l’une de ses périodes d’or : le bis des années 1970 et 1980. Non, le mort-vivant n’a pas toujours cavalé comme un Usain Bolt en délire. Cette affirmation est importante, tant il apparaît que cette version rapide (et simpliste) du mangeur de cerveau est en cause dans l’écœurement ressenti par le public, depuis grosso modo la sortie de World War Z. La précipitation se retrouvait, dans ces films des années 2000, jusque dans les scénarios, de moins en moins consistants, mais aussi dans les maquillages, de plus en plus inoffensifs. Le film que nous abordons dans cette critique, L’Enfer des Zombies, est aux antipodes de ce diagnostique, et c’est pour cela qu’il apparaît aujourd’hui comme un véritable plaisir des yeux (et des oreilles).

Il y a tant à écrire sur L’Enfer des Zombies ! Afin de ne pas couper l’herbe sous le pied des livres et autres bonus des différentes éditions en vidéo, rappelons succinctement les forces en présence. Tout d’abord, un Lucio Fulci dont la carrière, déjà costaude en 1979 (notamment dans la comédie et le western), venait de se prendre un méchant coup derrière la tête, à cause de l’échec public du pourtant plutôt bien ficelé L’Emmurée Vivante. Le réalisateur tombait dans les productions à destination de la télévision, et pas du genre reluisante, quand Fabrizio De Angelis, le producteur du film, le lui propose. Rendez vous compte : c’était un an après l’incroyable succès du Zombie du tout autant regretté George A. Romero. Une sacrée occasion de se refaire, dans un genre qui s’appuie sur un sentiment qui fonctionne toujours aujourd’hui : le sensationnel. Car, si la réflexion n’est pas tout à fait absente du long métrage, ce sont surtout les têtes qui explosent et autres maquillages gores qui sont au centre des attentions, chez les spectateurs.

Aux origines du mort-vivant

image lucio fulci l'enfer des zombies

Avant de mettre en place un cortège d’effets sanguinolents, tout de même moins appuyés que ce que Lucio Fulci pourra imaginer dans ses futurs films, L’Enfer des Zombies raconte une histoire. À la revoyure, celle-ci est toujours aussi succulente, tant elle n’hésite pas à prendre son temps pour instaurer des éléments qui, dans le dernier tiers, exploseront. Pour faire vite, tout commence sur une mystérieuse île, en plein dans les Caraïbes. C’est d’ici qu’un bateau va mettre les voiles, direction New-York. Arrivée aux portes des États-Unis, l’embarcation est interceptées par les gardes-côtes. Seulement, à bord, il ne semble y loger aucune âme qui vive. L’approfondissement des recherches va libérer un être immonde, probablement mort depuis longtemps… et pourtant bien vivant, solide sur ses appuis, et particulièrement agressif. Après avoir croqué un pauvre homme, le monstre tombe à la renverse, abattu par les balles d’un officier. Ce drame va attirer l’attention de Peter West (Ian McCulloch) un journaliste aussi compétent que coureur de jupons, ainsi que d’Anne (Tisa Farrow), qui pense que le bateau est celui de son père, disparu depuis un certain temps. Ensemble, ils vont prendre la mer, vers une destination qui n’a rien de paradisiaque.

Dario Argento a poussé des cris d’orfraies quand il a vu L’Enfer des Zombies, hurlant à qui voulait l’entendre que le film de Lucio Fulci plagiait sans vergogne Zombie. Outre que le premier des deux réalisateurs italiens cités n’est pas vraiment en position objective (rappelons qu’il a monté la version européenne du film de Romero), cette affirmation est évidemment très réductrice. Si le mort-vivant est bien au centre du récit, tout comme d’autres longs métrages qui remontent à bien plus loin (White Zombie, par exemple, en 1932), on peut pourtant esquisser assez de différences, fondamentales et formelles, pour bien différencier les deux propositions. Le film de Fulci retourne aux origines des morts-vivants : le vaudou. Il y a, d’ailleurs, tout un faisceau d’éléments qui font de L’Enfer des Zombies une sorte de retour aux sources. Le final, inoubliable mais qu’on ne détaillera pas ici afin de ne rien dévoiler, s’inscrit dans cette volonté : on assiste à une invasion. Ce qui fera dire, à certains, que l’œuvre est en fait un préquel à celle de Romero. D’un certain point de vue, cela peut se tenir.

Un film d’horreur très divertissant et non-dénué de fond

image zombi 2

L’Enfer des Zombies aborde d’autres sujets que ceux du réalisateur de La nuit des morts-vivants. Et cela ne signifie pas qu’ils seraient moins sociaux. Il est fondamentalement question de colonisation, et de colonisés. D’une terre qui n’oublie pas que ceux qui la foulent n’ont, finalement, aucun droit de se l’accaparer à jamais. Lucio Fulci, et ses scénaristes (Elisa Briganti et son mari Dardano Sacchetti), esquissent ainsi une certaine critique d’un Occident conquérant, pas spécialement actuel mais qui va devoir composer avec une résurgence fatale. Une vision du monde plutôt fine, quand on examine la situation sociale contemporaine. Mais attention, n’allez pas croire que cette lecture est celle qui vous sera imposée. Avant toute chose, le long métrage se fait divertissant, et plaisant dans son envie de nous choquer. Cette volonté est un peu mise à mal à l’heure de l’ultra-violence en prime time sur les chaînes de télévision, mais le film reste sporadiquement bien gore. On pensera évidemment à la séquence de l’écharde dans l’œil, toujours aussi exemplaire dans sa réalisation.

La mise en scène, voilà ce qui fait de L’Enfer des Zombies un film d’horreur qui fonctionne toujours. Si les maquillages sanguinolents ne feront plus peur à la génération Internet (on ne cesse de l’affirmer : Orange Mécanique avait raison), c’est surtout la manière dont ils sont emmenés qui fait toute la différence. Des morts qui se lèvent ? Oui, mais pas n’importe comment : on se souviendra à jamais du soulèvement des monstres, dans l’ancien cimetière, baigné d’une musique qui hante toujours nos esgourdes. La caméra se fait subjective à l’occasion de certains plans, cela renforce l’étrangeté de la situation. Les cadavres sont filmés en gros plans, avec des focales courtes, mettant en avant l’aspect répugnant de ces êtres déshumanisés. Tout est fait pour que l’instant soit un summum de l’épouvante, et ça fonctionne. On aura tout de même une petite retenue, concernant la durée de certains plans, trop longue sur une poignée de ceux-ci. C’est, d’ailleurs, l’une des choses que Fulci parviendra à perfectionner par la suite, surtout à l’occasion de deux de ses autres chefs-d’œuvre : L’Au-delà et La maison près du cimetière.

Lucio Fulcio règle sa ligne de mire

image l'enfer des zombies

L’Enfer des Zombies est un exemple de film cherchant à titiller le spectateur, son ressenti. Afin de lui proposer un spectacle qu’il n’oubliera pas de sitôt, l’œuvre balance tout un tas d’instants à chérir. C’est parfois un peu maladroit, comme la plupart des éléments sexys pas hyper bien maitrisés (Fulci était-il d’accord pour les tourner ?), mais on ne peut nier une envie de nous transporter. Elle revient dans toutes les critiques de ce long métrage : la fameuse séquence du requin est un exemple frappant. Hallucinante dans sa construction, qui forme une véritable parenthèse avec le récit, du moins dans l’action. Car, en observant bien son déroulé, on y décèle un propos. L’une des jeunes femmes de l’embarcation, en direction de l’île maudite, se tape un petit plongeon (à poil, ne posez pas de questions, c’est comme ça). Là, elle fait face à un requin pas très rassurant. Si elle s’en sort, c’est grâce à l’apparition pour le moins fortuite d’un mort-vivant. Oui, dans les profondeurs de l’océan. S’ensuit un instant de grâce, pendant lequel le zombie, un peu trop précis dans ses mouvements (on ne peut que comprendre l’acteur !), va dompter l’animal. Ce dernier lui croquera un (faux) bras au passage, mais finira par être quasiment chevauché par le mangeur de cerveau. On peut y voire là l’image morbide du rodéo, comme un clin d’œil à une pratique d’un homme hors-sol sur une bête qui règne dans son espace naturel. Tout cela aura un écho tout à la fin, à l’occasion d’une apothéose pleine de sens.

On pourra aussi s’émerveiller devant la gestion de l’espace du réalisateur. L’Enfer des Zombies parvient à nous subjuguer grâce à l’atmosphère de fin du monde, projetée sur une île qui ne représente qu’une infime partie de celui-ci. Ce qu’on appellera le crescendo de la présence, avec de petites touches de morts-vivants ici ou là, avant qu’une plus grosse bande, bien enfermée dans le cadre pour ne pas laisser apparaître les limites de la production, ne se lance à l’assaut des personnages bien en vie, est là aussi exemplaire. Pas de vagues galopantes, aucune trace de précipitation. Les monstres du film forment une menace tout aussi mortelle qu’inéluctable, ce qu’arrivent très bien à démontrer les quelques plans dans un village désolé : ils marchent, et rien ne les arrêtera. Tout cela est bien mis en valeur par une musique très à-propos (mais parfois un peu grossière, à l’occasion des séquences plus légères), signée Fabio Frizzi et Giorgio Tucci. Et les prestations des acteurs, si elles sont inégales (les têtes d’affiche sont dedans, les rôles secondaires beaucoup moins), finissent de façonner un ensemble certes moins définitif que d’autres des œuvres de Lucio Fulci, qu’on abordera plus tard, mais qui a le bienfait de rester très à jour. On le recommande fortement.

Retrouvez aussi le test du Blu-ray, aux éditions Artus Films.

8/10

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