[Critique] Roulez jeunesse : Eric Judor au volant d’une comédie touchante

Caractéristiques

  • Réalisateur(s) : Julien Guetta
  • Avec : Eric Judor, Laure Calamy, Brigitte Roüan, Ilan Debrabant, Louise Labeque, Marie Kremer, Déborah Lukumuena...
  • Distributeur : Le Pacte
  • Genre : Comédie dramatique
  • Nationalité : Francais
  • Durée : 1h24
  • Date de sortie : 25 juillet 2018

Eric Judor surprend dans un rôle touchant

Eric Judor a beau eu se moquer gentiment pendant des années des acteurs comiques s’essayant au drame, le voilà qui suit une route similaire avec cet étonnant Roulez jeunesse, premier long-métrage de Julien Guetta, qui s’était fait connaître à travers une poignée de courts-métrages, dont Lana Del Roy en 2016. Alors certes, ce nouveau film n’est pas un drame pur — il a même été vendu à travers son affiche et sa bande-annonce, de manière un poil surprenante, comme une franche comédie — et le comédien y retrouve, au départ, un rôle d’adulte immature, pour ne pas dire assez irresponsable. Cependant, peu à peu, le long-métrage prend la tangente et, plutôt que de filer droit et de suivre son programme annoncé de farce enlevée autour d’un homme forcé de se responsabiliser, il préfère prendre des chemins de traverse où le héros, confronté à une réalité sociale glauque et tragique, évoluera en même temps que son attachement pour les enfants qu’on lui a “laissé sur les bras” grandit.

image marie kremer eric judor roulez jeunesse
© Le Pacte

En cela, Roulez jeunesse est donc un film dual : d’un côté, Eric Judor, dans le rôle d’Alex, dépanneur automobile travaillant dans l’entreprise de sa mère, multiplie les répliques comiques auxquelles il nous a habitués, de l’autre, la réalité rattrape le personnage et ne donne pas forcément envie de rire, bien au contraire. Un exercice d’équilibre délicat à manier, où beaucoup se sont déjà cassé les dents. En effet, trop de loufoqueries, et la dimension dramatique tombe à plat; mais trop de pathos, et c’est l’émotion et la crédibilité de l’histoire qui prennent l’eau. A ce compte, Julien Guetta s’en sort plutôt très bien : si Roulez jeunesse démarre comme une vraie comédie, l’essence du personnage d’Alex est là dès le départ et contient en germe son évolution à venir. Immature mais enfermé dans son rôle de grand enfant par sa mère, il ne lui manque qu’un événement pour venir l’ébranler et lui permettre de remettre sa vie sur de bons rails.

Entre rires et larmes, un film d’une belle justesse

image eric judor enfants roulez jeunesse
© Le Pacte

Cette cohérence permet au drame de venir se greffer de manière convaincante à l’ensemble. Le scénario et les acteurs parviennent alors à nous faire rire, quand bien même la situation de ces trois enfants menace à tout moment de sombrer véritablement dans la tragédie. Cependant, Julien Guetta sait s’arrêter et devenir sérieux au bon moment : lorsque la situation s’aggrave (bébé à l’hôpital, enfants placés en foyer…), les vannes d’Alex ne font plus forcément rire (ou alors jaune) et laissent apparaître des fêlures de plus en plus manifestes dans la carapace de cet homme qui se veut libre de toute attache, de sorte que son évolution se fasse par à coups progressifs. Une autre grande qualité du film est que, lorsque rire il y a, celui-ci n’occulte jamais le drame qui se joue derrière. Le réalisateur en profite ainsi pour dresser un constat assez désenchanté (mais jamais cynique) au sujet du fonctionnement des services sociaux, à travers des scènes souvent réalistes, même si la fiction et sa fantaisie finissent par l’emporter en partie lors de la seconde partie du métrage.

Cette fantaisie, aussi solaire que l’image est lumineuse, est véhiculée bien entendu par Eric Judor, qui trouvera là le moyen d’établir un lien très fort avec ces enfants peu gâtés par le destin, mais aussi par la personnalité du benjamin, Kurt, interprété par Ilan Debrabant, un gamin d’environ huit ans qui tient la dragée haute au comédien quarantenaire dès son apparition. La scène dans la casse est assez représentative car elle agit également comme une catharsis pour ces enfants auxquels on demande de rester calmes alors que leur univers, déjà très précaire, s’écroule. De ce côté-là, il y a une véritable justesse émotionnelle qui fait de Roulez jeunesse bien plus qu’un énième film vaguement doux-amer. Même le revirement le plus sombre de l’intrigue, qui aurait pu être casse-gueule, est plutôt bien géré. Une première séquence muette, très sobre, suggère par une mise en scène et un montage habiles ce que le personnage d’Alex va découvrir, avant de passer à la confrontation avec les enfants, qui permet à Eric Judor de montrer une vulnérabilité inattendue.

Quand la fantaisie vient mettre en déroute la triste réalité

image ilan debrabant eric judor roulez jeunesse
© Le Pacte

Après ce rebondissement dramatique qui semble sonner le glas de la rigolade, on sera en revanche surpris que Julien Guetta embraye bien vite sur un happy-end certes touchant, mais très peu réaliste au regard du fonctionnement des services sociaux. Cependant, on le sent, Roulez jeunesse ne pouvait se terminer sur ce face-à-face dramatique, d’où cette ultime bifurcation où la fantaisie et l’espoir se substituent à une réalité quotidienne bien plus triste. Ce qui est également une façon de mettre en avant la résilience de ces enfants écorchés vifs, et de terminer sur une note plus légère, tournée vers l’avenir, après avoir bouclé le récit initiatique de l’homme-enfant Alex.

Une conclusion qui met un peu de baume au coeur et laisse le sourire aux lèvres. Finalement, la seule réserve que nous aurions tient aux nombreux personnages secondaires : si certains sont excellents (les enfants Ilan Debrabant et Louise Labeque, Laure Calamy, Brigitte Roüant en tête), d’autres sont sous-exploités et pas forcément bien mis en valeur par les situations ou dialogues. Cela n’altère en tout cas en rien le plaisir pris à regarder cette comédie dramatique atypique, dans laquelle Eric Judor brille tout en se démarquant de ses précédents rôles. On embarque volontiers avec lui !

6/10

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