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[Critique] Un amour impossible : La force d’une mère

Caractéristiques

  • Réalisateur(s) : Catherine Corsini
  • Avec : Virginie Efira, Niels Schneider, Jehnny Beth, Estelle Lescure...
  • Distributeur : Le Pacte
  • Genre : Drame
  • Nationalité : Français
  • Durée : 2h15
  • Date de sortie : 7 novembre 2018

Une adaptation toute en subtilité

Adapté du roman de Christine Angot sur sa mère par Catherine Corsini, Un amour impossible est LA belle surprise de cette semaine. Sur le papier, voir Virginie Efira incarner de 26 à 70 ans la mère de l’écrivain avait de quoi laisser dubitatif. Non pas en raison du choix de casting (la comédienne belge était excellente dans Elle et sauvait 20 ans d’écart du naufrage), mais simplement parce-que tenir ce genre de distance pour un film d’auteur français, sur les sujets ô combien délicats de l’emprise et de l’inceste, n’est pas des plus simples aujourd’hui. Pourtant, Un amour impossible ne tombe jamais dans le misérabilisme et n’adopte à aucun moment de ton ampoulé. Au contraire, il y a là une vraie subtilité, à la fois dans le jeu des acteurs et la mise en scène de Catherine Corsini, qui fait que l’on est très vite happée par cette histoire d’amour « fou » en réalité malsaine entre une jeune femme intelligente et téméraire d’origine modeste et un fils de bonne famille cultivé et arrogant qui se plaît à exercer son emprise sur cette compagne cachée aux yeux de tous, victime d’une mauvaise estime d’elle-même.

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© Stephanie Branchu/Chaz Productions

La première partie de l’intrigue se déroule à la fin des années 50. Rachel est une jolie jeune femme de 26 ans qui travaille en tant que secrétaire à la Sécurité Sociale. D’un abord réservé, elle est flattée lorsqu’un jeune cadre d’une autre entreprise l’aborde à la cantine. De rendez-vous en rendez-vous, il la séduit, l’impressionne par sa culture littéraire, la flatte et lui prête des livres… C’est le début d’une folle histoire d’amour qui, très vite, semble aller à sens unique : Rachel présente Philippe (Niels Schneider) à ses amis et sa famille, pas lui. Lorsqu’il lui fait comprendre qu’il ne l’épousera jamais pour conserver son indépendance et parce-que, surtout, elle n’a pas d’argent, elle accepte sans broncher la situation. Après tout, elle est elle-même une femme indépendante, et peu lui importe, tant qu’elle peut garder cet homme, qui la rabaisse de plus en plus, dans sa vie… Mais les choses se complexifient lorsqu’elle tombe enceinte. Philippe prend ses distances à la naissance de Chantal, et refuse de la reconnaître. Commence alors une bataille de près d’une quinzaine d’années pour qu’il accepte de lui donner son nom. Une lutte qui aura des conséquences aussi terribles qu’inattendues, le père enfreignant la première des lois, détruisant du même coup l’estime de la fille et sa mère, et dressant un mur entre elles.

Le meilleur rôle de Virginie Efira

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© Stephanie Branchu/Chaz Productions

La grande force d’Un amour impossible est la justesse avec laquelle il adopte le point de vue de la mère, aveuglée par son amour pour un homme froid et cruel dans un premier temps, puis par une piètre estime d’elle-même qui l’empêche de voir ce que vit sa fille — et ce, sans jamais faire passer le personnage pour une idiote. Au contraire, sa témérité et son indépendance sont salués. Le film nous fait simplement comprendre en creux les blocages dont elle souffre, sans discours ou fioritures inutiles. Du coup, nous sommes dès le départ dans l’empathie envers cette femme malmenée par la vie, qui ne s’avoue malgré tout jamais vaincue. Car Rachel finit toujours par réagir et se battre. Curieuse, elle apprend constamment, réussit un concours administratif haut la main et parvient à se faire une place qui lui convient davantage et lui permet de prendre soin de sa fille. Virginie Efira tient le pari difficile de jouer ce rôle sur une période de près d’un demi-siècle, tout en restant crédible d’un bout à l’autre.

Si, au début, les quelques rides de son visage nous indiquent qu’elle a plus que les 26 ans de son personnage, la douceur et la légère gaucherie de sa gestuelle correspondent parfaitement à ceux d’une jeune femme, presque une jeune fille. Plus son histoire avec Philippe grandit, plus les années passent, plus la femme s’affirme, mûrit. Cela passe par des choses assez subtiles qui ne tiennent pas forcément au maquillage (mis à part dans la dernière partie), et il fallait véritablement une excellente actrice pour réaliser ce tour de force. Efira y parvient haut la main, et l’on sent qu’elle atteint ici un tournant important de sa carrière, qui devrait lui valoir davantage de rôles à la hauteur d’un talent qu’elle a su développer de film en film.

L’histoire d’une emprise

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© Stephanie Branchu/Chaz Productions

De la magie des débuts aux premiers signes avants-coureurs de manipulation et violences psychologiques, Catherine Corsini nous happe lentement, de sorte que le spectateur effectue le même chemin que son héroïne. Si la passivité de la jeune femme face à certaines remarques peut choquer, les choses sont présentées de telle manière que nous comprenions ses réactions. Car le comportement de Philippe n’est pas seulement cruel, il est insidieux. Il y a ainsi une lente gradation dans la déconsidération et les violences qu’il lui inflige, sans jamais porter la main sur elle. Evitant les poncifs du genre, Catherine Corsini nous montre ce qui, chez cet homme séduisant, a pu plaire et faire écho chez son héroïne. Quand bien même nous savons ce qui va se passer — Christine Angot n’a jamais caché la dimension autobiographique de son œuvre — une partie de nous ne peut s’empêcher de comprendre — du moins en partie — sa passion pour cet homme imbu de lui-même, mais volontiers doux et flatteur lorsque cela l’arrange.

Soufflant le chaud et le froid, Niels Schneider a l’allure féline d’un prédateur jouant au chat et à la souris et, si le spectateur prend son personnage en grippe dès lors qu’il commence à rabaisser Rachel par des phrases assassines parfois déguisées en compliments, le jeune comédien possède l’énergie et la fougue exigée par le rôle. Crédible aussi bien dans le côté enjôleur que la froideur, capable de passer de l’un à l’autre au sein d’une même réplique, il est véritablement la révélation d’Un amour impossible.

Raconter l’indicible à travers une relation mère-fille contrariée

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© Stephanie Branchu/Chaz Productions

La seconde partie est sans aucun doute la plus complexe, mais, là encore, Catherine Corsini s’en tire avec les honneurs. Suggérant par des choix de cadrage judicieux et un montage sec et habile sans jamais montrer l’indicible, elle représente l’inceste du point de vue de celle qui ne voit pas, la mère. Et c’est là que le film se révèle d’ailleurs le plus touchant : Chantal adulte, devenue écrivain, parle à sa mère en voix-off et l’assure de son amour tandis qu’à l’écran, nous voyons deux femmes qui se déchirent, deux souffrances qui se percutent de plein fouet sans forcément parvenir à communiquer, jusqu’à la confrontation finale, à la fois touchante et brillante dans sa démonstration par la fille de la violence sociale perpétrée contre la mère par le père, à travers sa fille. Car, au final, comment fermer les yeux sur cette dimension de lutte des classes ? Le père de famille bourgeoise refusant de donner son nom à sa fille, née hors-mariage d’une relation amoureuse avec une femme juive, issue d’un milieu modeste. Ce n’est d’ailleurs que lorsqu’il la reconnaît et lui donne son nom que l’inceste commence; une violence qui, en plus de meurtrir la fille, atteindra bien entendu la mère, qui se raccrochait encore à l’idée que sa fille était née d’un véritable amour.

Bien entendu, parce-qu’il s’agit de Christine Angot, qui est une figure publique particulièrement connue (et souvent haïe), et parce-qu’il y a eu ce clash médiatisé entre elle et Sandrine Rousseau sur le plateau d’On n’est pas couchés l’an dernier, l’actrice qui l’incarne à 30 ans, Jehnny Beth, imite son langage et sa gestuelle avec un brio certain. Catherine Corsini en profite pour glisser dans sa bouche quelques répliques faisant écho à cet épisode médiatique, dont un « On est toujours seuls », tempéré ici par des propos empathiques — de manière générale, le film permet de mieux comprendre, si besoin était, les réactions de l’écrivain et chroniqueuse, qui ont souvent été fort mal interprétées, comme nous l’avions analysé au sein d’un édito.

Une mise en scène sobre et élégante

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© Stephanie Branchu/Chaz Productions

Côté mise en scène, Catherine Corsini adopte un certain classicisme, mais, encore une fois, dans le bon sens du terme : son Amour impossible est élégant dans sa partie 50’s, mais jamais mièvre. Par ailleurs, la beauté de la photo n’empêche pas le ton de se faire progressivement plus sec à mesure que Rachel tombe sous l’emprise de Philippe. La réalisatrice a trouvé là le moyen de porter à l’écran l’écriture si particulière de Christine Angot (qui est souvent perçue comme “clivante”), à se l’approprier tout en gardant un style accessible. Ce parti pris d’une dureté progressive mais toujours « feutrée » est d’autant plus justifié par le fait que la violence s’effectue ici par paliers.

Cet angle d’approche permet au spectateur de rentrer dans l’histoire et d’en saisir l’incroyable violence sans que jamais rien de trop explicite ne transparaisse à l’écran : pas de scènes de disputes monumentale (le personnage de Rachel ne perdra son sang-froid qu’à un seul moment), pas de grandes phrases… L’impact n’en est que plus grand. De même, si les mots ont du mal à sortir entre la mère et la fille durant la majeure partie du film, leur confrontation finale n’en est que plus forte.

Voilà donc un film que l’on n’attendait pas vraiment, et qui, sur 2h15, ne nous aura pas perdus une seule seconde. Un amour impossible est tout autant l’histoire impossible entre un homme et une femme que celle entre un père et sa fille, mais, par-dessus tout, il s’agit de l’histoire d’un cri du cœur, d’un hommage terriblement sincère, sobre et émouvant d’une fille à sa mère, par-delà la souffrance et le non-dit.

7/10

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