[Critique] D’où l’on vient : Quand la comédie musicale (re)descend dans la rue

Caractéristiques

  • Titre original : In The Heights
  • Réalisateur(s) : Jon M. Chu
  • Avec : Anthony Ramos, Corey Hawkins, Leslie Grace et Melissa Barrera.
  • Distributeur : Warner Bros France
  • Genre : Romance, Drame, Musical
  • Pays : Américain
  • Durée : 143 minutes
  • Date de sortie : 23 juin 2021

Une comédie musicale à la forme novatrice

Adaptée d’une comédie musicale à succès de Broadway, D’où l’on vient (In the Heights) a été réalisé par Jon M. Chu,  qui avait déjà dirigé Crazy Rich Asians pour la Warner il y a 2 ans. Contrairement à cette comédie romantique feel good finalement assez classique, cette comédie musicale au cœur du quartier de Washington Heights à Manhattan , abritant une large communauté dominicaine, est beaucoup plus novatrice sur la forme, et surprend agréablement sur le fond.

Par certains aspects, ce film est parfois plus audacieux dans la forme que le très bel hommage au genre de Damien Chazelle, La La Land qui, lui, était beaucoup plus abouti d’un point de vue dramaturgique, et dans sa manière de mettre de multiples références inspirées aux classiques de la comédie musicale au service d’une intrigue sondant les ressorts d’une nostalgie alimentée par un passé fantasmé et des futurs non advenus.

Quelque chose de très réussi par exemple : au début du film, lorsque l’on entend les premières chansons qui permettent de présenter les différents personnages, on sent que la mélodie a été conçue pour mettre en valeur le phrasé naturel des comédiens lorsqu’ils parlent. Il s’agit là d’une conception très intelligente – qui était probablement déjà présente dans la version scénique co-créée par Lin Manuel Miranda (Le retour de Mary Poppins), qui fait ici une apparition succincte dans le rôle d’un vendeur de granité ambulant.

Evidemment, il y a aussi pas mal de références à d’autres comédies musicales comme West Side Story de Robert Wise (1961), qui se passait déjà à New York et mettait également en scène la communauté latine – la communauté portoricaine pour être plus précis. Mais D’où l’on vient est un film du 21e siècle et il est, dans la forme comme dans le fond, résolument contemporain et ne cherche jamais à simplement copier ce qui a déjà été fait auparavant – ce qui en aurait fait un pastiche.

Le film de Jon M. Chu s’appuie souvent sur des codes bien établis (ce qui est le propre de la comédie musicale, avec ses solos, duos, numéros de groupe…), mais elle le fait toujours en gardant en tête son intrigue, son propos, et l’époque et le milieu dans lesquels vivent ses protagonistes.

olga merediz melissa barrera et le cast de la comédie musicale d'où l'on vient de jon m. chu

Des années 60 aux années 2020 : la communauté latine new-yorkaise donne de la voix

Il y a quelque chose d’intelligent, justement, dans la manière de dépeindre la communauté latine dans le New York du 21ème siècle. West Side Story, le spectacle scénique composé et écrit par Stephen Sondheim et Leonard Bernstein et chorégraphié par Jerome Robbins, puis son adaptation cinématographique, puisait dans les codes du genre, avec ses numéros de groupe, pour représenter la force du collectif, dans ses aspects aussi bien positifs que négatifs, et ainsi témoigner de la condition de la communauté hispanique à cette époque, entre marginalité et rêves de réussite, et des Américains pauvres de deuxième ou troisième génération, délaissés par le système derrière une illusion d’intégration sociale.

Cette utilisation du collectif pour interroger la communauté et ses forces parfois contradictoires se retrouve directement au cœur d’Où l’on vient, qui partage avec le chef d’œuvre de Robert Wise de prendre le réel (avec ses bruits, ses éclats de voix, façon de se mouvoir des personnages) comme socle pour construire ses numéros musicaux.

West Side Story utilisait ainsi de manière magistrale les bruits de la rue pour ensuite développer peu à peu la musique, qui se greffait sur ces bruits quotidiens et la gestuelle et la rythmique des personnages courant, sautant par-dessus les barrières et s’affrontant dans une guerre des gangs à la chorégraphie millimétrée. Ces danses étaient ouvertement théâtrales, mais renforçaient paradoxalement le sentiment de réel.

séquence piscine d'où l'on vient de jon m. chu

On retrouve ce même parti pris de partir des bruits dans D’où l’on vient, à la différence notable près que le film n’en rajoute pas dans la théâtralité si l’on excepte un ou deux passages, comme le numéro au salon de beauté, qui fait écho au “I Feel Pretty” de West Side Story, où le décor d’une taille disproportionnée et quelques artifices nous ramènent à une certaine forme d’artifice du dispositif.

Mais de manière générale, il y a une impression de spontanéité et de naturel saisissants, différents cependant du film de Wise, puisque les codes de l’époque ne sont pas les mêmes, et que le cinéma, comme la société, a changé. Cela est plus particulièrement remarquable dans la scène qui se déroule à la piscine du quartier. Un jeune adolescent, qui aurait pu rester un simple figurant, laisse éclater au grand jour toute sa soif de s’élever et d’élever son quartier avec lui au-delà de sa condition d’enfant d’immigré à la situation précaire à travers un solo de slam. Il frappe l’eau de ses mains au rythme de son flow, qui va crescendo, et ces bruits sont directement intégrés à la musique, dont toute la rythmique est construite autour de ces percussions aquatiques.

Cette longue séquence, très impressionnante, possède un aspect immersif évident, fougueux, comme si l’élan de vie conjugué de l’ensemble des personnages présents contaminait la réalisation, dictant le découpage et les mouvements de la caméra, qui embrasse l’ensemble des personnes dans l’eau avant de plonger en-dessous de la surface, où quelques jeunes gens tournoient en plan rapproché. On retrouve aussi dans cette scène des références visuelles aux films de l’un des pionniers de la comédie musicale hollywoodienne, Busby Berkeley, connu pour ses ballets inspirés du music hall.

daphne rubin-vega et le cast du film d'où l'on vient de jon m. chu

Quelques problèmes de rythme et de dramaturgie… avant une fin réussie

Cependant, dans son aspect aussi bien musical que narratif, le film connaît un long tunnel en son milieu : trop de chansons sur le même rythme s’enchaînent de manière quasi-ininterrompue, et, en l’absence de véritable climax ou évolution dramaturgique significative,  l’ennui s’installe pendant une bonne grosse demi-heure avant que le film ne reparte sur sa lancée, au moment où le black-out annoncé sous forme de décompte dès le début ait enfin lieu.

A ce moment-là, Daniela (Daphne Rubin-Vega),  la gérante du salon de beauté, vient remuer le voisinage et les protagonistes, réunis dans la cour du lotissement, à l’aide d’une chanson qui sert vraiment (enfin) d’exutoire à l’ensemble des personnages, juste après un long passage tout en émotion, au début du black out, qui représente un tournant dramatique fort dans le film.

A travers cette chanson, il y a quelque chose, une énergie, qui passe de l’un à l’autre et permet aux personnages de finalement se relever et de résoudre chacun à leur manière leur problématique malgré (ou grâce) à ce black-out qui leur permet de renouer avec leurs racines et de répondre en partie à leurs problématiques tournant autour des questions de classe, d’origines et plus largement d’identité. C’est notamment le cas du narrateur, Usnavi (Anthony Ramos), originaire de la République dominicaine, et qui rêve de retourner dans son pays natal, sur la terre de ses parents, pour monter un café, malgré les réticences de son entourage.

olga merediz en plein black-out dans le film d'où l'on vient de jon m. chu

L’immigration et l’intégration vues sans faux-fuyants

Toute la thématique de l’intégration, de l’immigration, la question du lien à la communauté, est traitée avec énormément d’intelligence, sans mièvrerie, même si le film rentre plutôt dans  la catégorie des films feel good dans l’ensemble, y compris dans sa finalité. Mais, même s’il s’agit d’une comédie musicale, il y a aussi des scènes où l’on voit aussi un petit peu la dureté de de certaines situations auxquelles sont confrontés les personnages et on sent dans ces moments-là, un point de vue et une parole authentiques, sans faux-fuyants, autour des thématiques liées à l’immigration, qui sont traitées à travers le point de vue des différents personnages, qui n’ont pas tous le même ressenti ni le même vécu.

Qu’est-ce que signifie “l’intégration” quand on est né ailleurs et que l’on cherche à s’adapter à son pays adoptif ? Et quand on est né sur la terre d’accueil de ses parents, mais que l’on est vu comme un éternel étranger ? Faut-il sortir du quartier, chercher à s’élever au-delà de son milieu d’origine (et de celui de sa famille) pour se fondre dans la masse pour réaliser ses rêves et ceux de ses proches, ou bien rester pour améliorer la condition du quartier, et apporter quelque chose à sa communauté ?

On sent évidemment que, les Etats-Unis étant une terre,  un pays d’immigrés par essence, le sujet est traité de manière sans doute bien plus frontale et pertinente que si cette thématique avait été abordée par un studio et un réalisateur européens. Reste malgré tout que le traitement évite ici lourdeurs et niaiseries, ce qui est une bonne surprise étant donné que la Warner avait bien plus misé sur l’enrobage sucré avec Crazy Rich Asians, dont le succès avait même donné lieu à quelques références dans le live action Tom et Jerry.

melissa barrera stephanie beatriz daphne rubin-vega et le cast féminin de d'où l'on vient

Après, malheureusement, comme le film conceptualise beaucoup ces thèmes et réunit quand même casting assez large, au niveau de la dramaturgie, la narration est beaucoup plus éclatée, et l’on perd parfois en intensité, alors que les personnages sont pourtant attachants et intéressants pour la plupart. Le film a tendance à passer de l’un à l’autre, puis à des scènes de groupe sur la problématique globale du film, mais il manque parfois une certaine tension émotionnelle (surtout arrivés en milieu de métrage) jusqu’à ce que, aux 3/4, D’où l’on vient parvienne enfin à raccrocher les rails pour nous apporter une conclusion satisfaisante à tous points de vue.

Reste malgré tout ce ventre mou où le film a du mal à lier de manière satisfaisante les trames individuelles de chacun aux enjeux de l’ensemble. Il aurait sans doute mieux valu enlever quelques chansons de la comédie musicale de Broadway pour en faire une version cinéma plus resserrée, mais qui aurait peut-être permis de davantage condenser certaines choses et de mieux mettre en avant les sous-intrigues de certains personnages.

Cette réserve nous empêche de nous montrer aussi dithyrambiques que beaucoup des critiques américains, mais clairement, l’innovation visuelle, la manière de conceptualiser le thème de manière très réaliste et en même temps de montrer New York et ses quartiers à la manière d’une comédie musicale, mais en conservant un côté assez brut et réaliste à ce propos en font une proposition résolument intéressante.

melissa barrera dans la comédie musicale d'où l'on vient

Filmer le monde contemporain en numérique en conservant le prisme du musical

Dans son approche numérique résolument contemporaine, il y a également des parallèles à faire avec La La Land,  qui  appliquait aussi ce côté comédie musicale Technicolor sans Technicolor par son traitement des couleurs et les choix de sa direction artistique. On retrouve le même type de parti pris dans D’où l’on vient, à la différence (notable) près que La La Land montrait des décors pour la plupart sublimes, avec la lumière du coucher du soleil ou l’aube qui se lève sur Los Angeles du haut des collines – il était donc assez facile de magnifier ces scènes.

Ici, l’histoire nous plonge dans la partie Upper Manhattan de New-York, où les transports ferroviaires font partie du paysage et du quotidien des personnages, dont certains vivent dans une certaine précarité ou, du moins, dans un milieu populaire aux contours en apparence définis. On sent malgré tout que le réalisateur et son équipe (photo, direction artistique) arrivent aussi à faire passer la chaleur qui unit les personnes de la communauté hispanique au sein du quartier, et leur soif de réussite par l’image et l’esthétique même du film, qui évite l’écueil de transformer les lieux en décors factices de sitcom Disney. Cela fait clairement partie des réussites du film.

Au final, malgré les réserves que l’on peut avoir, le côté visuellement novateur et la dimension touchante d’Où l’on vient, font de cette comédie musicale dans l’air du temps une expérience à vivre sur grand écran. On ne peut donc que vous encourager à le découvrir en salles.

Auteur

  • Cécile Desbrun est une auteure spécialisée dans le cinéma, la littérature, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle crée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit au fil des ans pour plusieurs publications en ligne. Elle achève l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'œuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi. Quand elle n'écrit pas, elle se passionne pour la cuisine, le théâtre, les mythes et légendes, la mode, et bien sûr Internet.

7/10

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