[Critique] Memento Mori : Une rencontre inattendue en marge du système

Caractéristiques

  • Titre : Memento Mori
  • Réalisateur(s) : Jean Heches
  • Scénariste(s) : Jean Heches, Philippe Larcher
  • Avec : Philippe Larcher, Ruby Minard, Sylvain Urban...
  • Distributeur : Septième Factory
  • Genre : Drame
  • Pays : France
  • Durée : 96 minutes
  • Date de sortie : 18 mai 2022
  • Acheter ou réserver des places : Cliquez ici
  • Note : 6/10

Une galerie de personnages dissidents ou marginalisés


Memento Mori de Jean Hèches raconte la rencontre entre deux personnes que tout oppose à priori, mais qui ont en commun d’évoluer dans les marges de la société, tout en illustrant ses failles. D’un côté, Philippe (Philippe Larcher) est un ancien détenu qui passe ses journées à faire la manche depuis sa sortie de prison pour survivre et récolter un mince pécule. Après avoir purgé une peine de 21 ans de prison suite au meurtre de trois hommes, il a du mal à se réinsérer et se heurte à de nombreux obstacles malgré ses airs de sympathique bonhomme aux airs débonnaires.

Anna (Ruby Minard) est quant à elle une activiste dans la mouvance des Gilets Jaunes dont le groupe est surveillé de près par les services secrets, qui tentent d’empêcher leurs actions au sein d’usines et gros groupes qui délocalisent. Après la disparition de son petit-ami, elle se retrouve seule sans contact à la gare de Munster et sympathise avec Philippe, qui accepte de l’héberger…

Une belle qualité d’écriture malgré quelques facilités

Copyright Septième Factory

Ecologie, intérêts financiers, réinsertion sociale… Memento Mori traite de sujets à la fois politiques et sociaux au sein d’une comédie dramatique imparfaite, mais dans l’ensemble assez réussie grâce à de jolies qualités d’écriture et un casting convaincant, à commencer par Philippe Larcher et Ruby Minard. Alors oui, il y a à certains moments donnés quelques facilités étant donné que nous restons du début à la fin du point de vue de Philippe et du groupe d’activistes au sein duquel évolue Anna. La principale facilité tient au traitement du personnage de Philippe, un peu trop dans la mouvance d’un film “feel good” à la française par moments. D’un côté, les difficultés concrètes auxquelles son personnage se heurte sont bien décrites et sonnent juste : la méfiance des gens et des professionnels qui l’entourent, les difficultés de logement, pour trouver un travail… Tout un système qui le maintient aux marges, le stigmatise et renforce ses propres réflexes d’auto stigmatisation.

Néanmoins, étant donné son passé, la longueur de sa peine (qu’il est censée avoir terminée environ deux ou trois ans plus tôt) et ses difficultés socio-économiques, le personnage n’apparaît pas tout à fait aussi “marqué” psychologiquement que l’on aurait pu s’y attendre – peut-être pour ne pas empiéter sur l’empathie que l’on peut ressentir pour lui et éviter (ce qui est bienvenu) tout misérabilisme. Par ailleurs, ce qu’il a fait/ce qui lui est arrivé est en partie évoqué, mais pas complètement, ce qui est à double tranchant. On a un peu l’impression que le scénario n’est pas parvenu à trancher entre dire vraiment ce qui s’est passé (quitte à prendre le risque que les spectateurs ne le trouvent plus aussi sympas) ou le taire (peu importe ce qu’il a fait, il a purgé sa peine, porte sa croix – comme le suggère la scène du cimetière en pleine nature – et on peut s’identifier à ses difficultés).

Cet entre-deux met un peu mal à l’aise et peut laisser involontairement penser que le sujet est, soit pris un peu à la légère, soit que Jean Hèches et Philippe Larcher (qui ont signé le scénario) ont eu peur de s’attirer les foudres de certains spectateurs qui auraient pu ne pas adhérer à la rédemption de Philippe, ce qui est dommage, car si le film en fait un protagoniste positif, il devrait être capable de le défendre si le scénario est pleinement cohérent. On remarque d’ailleurs qu’il s’agit d’un problème récurrent dans les films avec ce type d’intrigue. C’était ainsi le cas (dans le genre fort différent du thriller) d’Impardonnable, qui n’allait pas au bout de son propos social et préférait ajouter un twist pour innocenter son personnage plutôt que de le défendre jusqu’au bout.

Du coup, cet aspect feel-good qui se manifeste à certains moments peut parfois sembler un peu utopique, même si les thématiques présentes en creux dans le titre même du film (memento mori, soit le souvenir des morts, mais aussi le rappel de la condition d’homme dans toute sa dignité – voir notre article à ce sujet) sont plutôt sensibles dans le film, qui possède quelques beaux moments d’émotion tout en pudeur.

Lutter en marge du système pour le faire évoluer ?

image ruby minard memento mori
Copyright Septième Factory

Pour le reste, Memento Mori sonne malgré tout souvent juste, notamment lorsqu’il évoque les fermetures d’usine qui délocalisent et laissent leurs ouvriers démunis tandis que leurs dirigeants s’enrichissent grâce à des combines. Les personnages sont également pour la plupart bien écrits, avec des profils d’activistes qui paraissent crédibles. La référence aux réseaux Stay-behind pendant la Guerre Froide (qui consistaient à infiltrer de l’intérieur des groupes dissidents pour mieux les décrédibiliser et les faire imploser) est employée avec beaucoup d’à propos, même si la vision de l’espion infiltré dans le groupe est quelque peu simpliste. Là encore, il manque un contre-champ et un contexte plus développé puisqu’un seul point de vue est présenté, mais il s’agit clairement là du parti pris du long-métrage. La réalisation de Jean Hechès est à la fois simple et efficace. Au plus près de ses acteurs, il met également en valeur les nombreux décors naturels, de même que les petits commerces locaux et les habitants des communes où le tournage a eu lieu.

La rencontre entre Philippe et ce petit microcosme d’activistes engagés dans une lutte avec les puissants permettra à l’ancien détenu d’envisager l’espoir d’un avenir en se battant pour un monde plus juste, même aux marges, dans l’espoir de faire évoluer le système, même si le résultat est incertain, plutôt que de rester résigné. En cela, le film est touchant et propose une fin ouverte qui évite tout grand discours.

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Cécile Desbrun est une journaliste culturelle spécialisée dans le cinéma, la musique et l'image de la femme dans la culture. Elle créée Culturellement Vôtre en 2009 et écrit parallèlement pour plusieurs publications en ligne. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'oeuvre de David Lynch et est la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.

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