[Edito] Marilyn Monroe ou les paradoxes de notre rapport aux icônes féminines

gros plan couverture marilyn et moi aux éditions taschen

Le 5 août 2022 marquait les 60 ans de la disparition de Marilyn Monroe, icône hollywoodienne intemporelle dont le destin nourrit encore aujourd’hui l’imaginaire collectif. Qu’est-ce qui explique que sa légende perdure et que révèle notre fascination pour son destin hors normes et sa fin tragique ? Voici une réflexion personnelle à ce propos.

Marilyn Monroe : pourquoi tant de fascination ?

Pendant longtemps, enfant puis adolescente, je ne comprenais pas ce qu’on trouvait à Marilyn Monroe. Cela m’intriguait car mon grand-père avait voulu donner le prénom de Maryline à ma mère en hommage à celle que l’on surnommait la Déesse de l’Amour, mais je ne comprenais vraiment pas. Trois images revenaient toujours, éternellement déclinées sous toutes les formes (tasses, teeshirts, posters, cartes postales, sacs à main…) et l’actrice paraissait tellement figée à mes yeux sur celles-ci que son image me faisait autant d’effet que La Joconde reproduite sur les tapis de souris, boules de neige et mille et un gadgets de n’importe quelle petite boutique attrape touriste à Paris près de la Tour Eiffel ou du Sacré Cœur.

Tout d’abord, bien entendu, le portrait pop art de Marilyn par Andy Warhol, ensuite la photo sur le tournage de 7 ans de réflexion où la star a les jambes repliées et fixe l’objectif décolleté en avant. Et enfin une photo de studio prise à l’époque des Hommes préfèrent les blondes avec ce brushing impeccable, le trait d’eyeliner et la moue figée d’une déesse consciente de son capital séduction. Cette Marilyn-là ne me parlait pas : trop parfaite, trop 50’s, trop consciente d’elle-même, surtout. Je n’avais encore jamais vu aucun de ses films, ni vu d’autres photos montrant les autres facettes de sa personnalité. Finalement, pour reprendre cette image, c’est comme si je ne connaissais que la Marilyn exploitée sur des milliers d’objets sans âme, sans jamais avoir vu « l’originale ». Mais comment peut-on parler d’original quand on évoque une actrice morte un 5 août 1962 dont la légende continue de rayonner au cinéma et sur papier, et non d’un tableau de maître ? N’est-ce pas là l’aura qui nous fait signe, comme l’a formulé le théoricien en histoire de l’art Walter Benjamin dans son essai L’œuvre d’art à l’heure de sa reproductibilité technique ?

L’aura d’une actrice surexposée dont le mystère perdure


Pourtant, Mona Lisa et Norma Jean Baker alias Marilyn Monroe ont en commun leur mystère et leur impact dans l’imaginaire collectif et la culture populaire. Qu’on l’apprécie ou non, Marilyn et sa légende laissent peu de monde indifférents et chacun semble avoir son avis sur sa mort ou son existence tragique. Le paradoxe qui l’habitait (cette sensualité, cette lumière et cet humour qui émanaient d’elle, en même temps qu’une évidente mélancolie) et qui transparaît à l’écran comme dans les clichés des photographes auxquels elle fit véritablement confiance, mais aussi de ses fragments de poèmes ou de ses interviews, est ce qui continue à faire d’elle la légende et l’icône indémodable qu’elle est encore aujourd’hui. C’est aussi ce qui finit par m’attirer à elle à 17 ans.

En cours d’anglais, la prof nous fit étudier une photographie d’Ed Feingersh sur laquelle l’actrice se trouve sur le toit d’un hôtel à New York. Mélancolique, peu maquillée, elle regarde dans le vide, comme perdue dans ses pensées. La coupe iconique est bien là, le trait d’eyeliner aussi, mais il y a quelque chose sur cette photo qui est tout sauf figé, qui est humain : une femme qui baisse la garde tout en restant magnétique, et dont le regard lointain semble ouvrir sur une profondeur insoupçonnée, loin des photos de studio sans âme où l’actrice semble parfois statufiée. Bien sûr, Marilyn était connue pour connaître tous les meilleurs angles et pour charcuter aux ciseaux les négatifs des clichés qui ne lui plaisaient pas. Mais elle savait reconnaître le talent des photographes et leur faire confiance. Être dans l’abandon, quand bien même elle n’oubliait jamais ses atouts, ses forces et ses faiblesses. Ce jour-là, j’ai commencé à avoir une autre image de la star, ce qui a vite été renforcé par ma vision, mémorable, de la comédie de Billy Wilder Certains l’aiment chaud à l’Institut Lumière de Lyon. La talent comique de l’actrice, son sens du timing, sa voix, sa manière de se mouvoir qui paraîtrait ridicule chez n’importe qui d’autre mais semblait tellement naturelle chez elle… Tout cela en faisait bien plus qu’une simple image lisse et figée imprimée sur une carte postale.

Les quelques années suivantes, j’ai découvert ses autres grands classiques (Niagara, Les hommes préfèrent les blondes, La rivière sans retour, Sept ans de réflexion…) et certains de ses rôles plus intimes (le sublime et crépusculaire Les désaxés, Bus Stop, Don’t Bother Knocking…), tout en m’intéressant de plus en plus aux milliers de clichés pris par des centaines de photographes, dont une poignée parvint à la révéler un peu plus (l’ami des débuts André de Diennes, Sam Shaw, Milton Greene, Eve Arnold, Bert Stern…) et, comme beaucoup, aux livres (biographies, beaux livres ou romans) qui continuent à lui être dédiés chaque année.

La fascination pour les stars glamour au destin tragique : une catharsis collective ?

Comme beaucoup, j’ai « ma Marilyn » : des rôles, des images, des tenues ou des paroles qui me touchent plus particulièrement, d’autres que j’apprécie moins… Certaines de mes idoles sont bien moins connues du grand public, mais en ce qui concerne Marilyn (comme Audrey Hepburn), je plaide coupable et avoue une véritable admiration, touchant parfois à l’obsession monomaniaque. Mais comment mettre le doigt sur ce qui nous touche chez ces icônes du cinéma féminines sans verser dans la psychanalyse façon Bas les masques ?

En y réfléchissant, ce sont toujours ses multiples facettes et paradoxes qui ressortent, mais aussi l’obsession collective pour sa fin tragique, qui me touche et me révolte dans le même temps, comme c’est le cas pour d’autres grandes légendes hollywoodiennes féminines qui étaient également de très belles femmes et qui connurent une fin prématurée ou un destin tragique : Natalie Wood, Rita Hayworth, Jean Seberg…


Comme si l’on devait oublier le fait qu’il s’agissait de vraies femmes pour en faire absolument des personnages d’un grand roman américain. Cela est naturel car le destin de ces femmes révèle par bien des aspects l’inconscient de la société américaine de l’époque et je serais hypocrite et malhonnête si je niais avoir lu les multiples théories et rebondissements autour de la noyade de Natalie Wood ou encore les doutes concernant la relation de Rita Hayworth avec son père, danseur mexicain qui dansait de manière ouvertement sensuelle avec elle pour gagner sa vie en la faisant passer pour sa femme alors qu’elle n’était qu’une adolescente. Après tout, ces destins de femmes, à la fois glorieux et sacrifiés, révèlent aussi le rapport de notre société au désir, à nos rêves de réussite, d’absolu et par là-même le rapport de la société aux femmes dans toutes ses ombres et lumières.

Mais une part de moi regrette aussi, d’un point de vue plus humain et terre à terre, que nous nous attachions un peu trop à l’ombre, quitte à ce que cela éclipse les autres facettes de ces femmes et artistes : leur humour, leur dimension avant-gardiste (Marilyn, comme Natalie Wood et Rita Hayworth, produisit ses propres films ; Jean Seberg s’engagea corps et âme pour la lutte des droits civiques), leur lumière. Et que dire de Gene Tierney, considérée comme une figure tragique car elle fut internée suite à des drames familiaux alors que, à l’issue de sa carrière hollywoodienne, elle vécut une existence heureuse de mère et épouse, et fut surtout une « avocate » sur le sujet de la santé mentale, preuve vivante que l’on pouvait s’en sortir ? C’est comme si nous avions tellement besoin d’une catharsis que nous demandions notre tribut de sang et que, peu importe ce que ces femmes ont accompli et le nombre de fois où elles se sont relevées, nous les voyions toujours à terre.

Marilyn, Natalie, Rita… : des figures sacrificielles ?

De manière sous-jacente, cela nous permet de compatir face à la dépression, la folie, d’accepter la vulnérabilité de ces figures si touchantes… alors que nous fermons souvent les yeux dans la vie sur ces sujets tabous et avons tendance à stigmatiser les personnes touchées par des drames, comme si elles portaient une marque qui nous faisait peur et qui devait nécessairement les enfermer dans une certaine case, dont elles ne pouvaient sortir. A l’inverse, certaines féministes peuvent parfois, de manière tout à fait bien intentionnée, les ériger en symboles des affres du patriarcat mais, par là-même, les maintiennent aussi dans leur statut de victimes. Les Marilyn, Natalie Wood et autres ne sont pas des boucs-émissaires/repoussoirs des démons de notre société comme cela est le cas de ceux que nous aimons à nommer « les fous » et cela fait une sacrée différence, pourtant, une part de nous ne peut s’empêcher de les mettre sur un piédestal de victimes, forcément sublimes.


Victimes de leur beauté, de leur liberté (peut-on être une femme sexuelle, à la fois sujet et objet de désir, sans avoir à en payer le prix ?), des hommes et leurs fantasmes, de la société, de l’époque, d’elles-mêmes… Avaient-elles seulement le choix ? Avaient-elles seulement une chance ? Nous fouillons et cherchons dans leur vie de manière quasi-fétichiste des indices de leur déchéance à venir, comme s’il n’aurait pu en être autrement, que tout était écrit d’avance à la manière des rouages d’une tragédie grecque où les passions humaines ont forcément raison des héros, et que le hasard tenait au final peu de place là-dedans. Et finalement, ne sommes-nous pas rassurés ? De pouvoir nous émouvoir avant de retourner à nos vies et de fermer les yeux ? David Lynch est sans doute celui qui l’a le mieux compris avec Twin Peaks et son personnage obsédant de Reine de Beauté assassinée, Laura Palmer, qui reflète les démons de chaque personnage et contamine le récit de chacun d’entre eux – concept inspiré par Marilyn Monroe après que le cinéaste et son compère Mark Frost aient abandonné un projet de biopic romancé sur l’actrice. Gérald Hustache-Mathieu avait également bien cerné cette dimension dans son très beau Poupoupidou (2011), hommage à la fois à l’actrice et à la série de Lynch et Frost.

Surtout, cette approche victimaire, n’est-ce pas diminuer et oublier la force de ces femmes, qui n’étaient pas que de simples objets de fantasmes mais ont contribué à l’art, à la mode, au regard que nous portons sur la sexualité et la place des femmes au sein de la société (entre autres choses) ? Des femmes qui ont certes été exploitées, utilisées voire abusées, mais étaient aussi des sujets pensants et désirants, qui ont su mener leur carrière avec autant de brio que leurs alter egos masculins face à l’adversité ?

Marilyn est tout ça à la fois : ombre et lumière, force et fragilité, femme et enfant, séductrice et trophée de chasse, symbole d’une sexualité pétillante comme de l’abus fait aux femmes dont on aime à se repaître… Aussi paradoxale que la psyché humaine, elle condense le rêve d’absolu du cinéma et sa face sombre, ainsi que les dérives de la société de consommation au sein de laquelle les femmes sont à la fois des cibles et des produits de choix… Etoile vacillante dont l’éclat ne semble jamais devoir s’éteindre, elle reste malgré tout désir et élan de vie. Difficile de croire que le mythe s’éteindra un jour. Sous une forme ou une autre, elle est de celle qui font leur éternel retour.

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Cécile Desbrun est une auteure spécialisée dans la culture et plus particulièrement le cinéma, la musique, la littérature et les figures féminines au sein des œuvres de fiction. Elle crée Culturellement Vôtre en 2009 et participe à plusieurs publications en ligne au fil des ans. Elle achève actuellement l'écriture d'un livre sur la femme fatale dans l'œuvre de David Lynch. Elle est également la créatrice du site Tori's Maze, dédié à l'artiste américaine Tori Amos, sur laquelle elle mène un travail de recherche approfondi.

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