
À l’occasion de la sortie de son nouveau film Father (critique ici), inspiré d’un fait réel bouleversant, la réalisatrice Tereza Nvotová nous a accordé un entretien. Présenté dans plusieurs festivals et salué pour sa justesse émotionnelle, le film revient sur un drame aussi rare que tragique : celui de parents oubliant leur enfant dans leur voiture. La cinéaste revient pour Culturellement Vôtre sur la genèse de ce projet, son approche profondément humaine et le pouvoir du cinéma à faire évoluer les mentalités.
Culturellement Vôtre : Je sais que l’histoire a été inspirée par une tragédie réelle et, au départ, vous disiez que c’était un événement qui ne pouvait pas être filmé. Qu’est-ce qui a changé pour vous ?
Tereza Nvotová : Je dirais que c’était un processus très intuitif, quelque chose de pas très rationnel. J’ai l’impression qu’il y a quelque chose en moi qui décide, je ne parle pas d’une force supérieure, juste quelque chose d’intérieur. Avec ce film en particulier, c’était comme certaines histoires qu’on ne peut pas laisser partir, qu’on n’oublie pas. Elles vivent en vous, elles vous dérangent, et vous cherchez pourquoi elles sont encore si présentes. C’était la même chose avec cette histoire de parents qui oublient leur enfant dans leur voiture. J’étais fascinée par le fait que cela puisse arriver à des gens qui aiment profondément leurs enfants.
Ensuite, j’ai commencé à étudier comment cela se produit réellement et pourquoi. Au début, je pensais que c’était une forme de négligence, mais j’ai découvert que cela vient de nos systèmes de mémoire, qui peuvent provoquer ce type de défaillance chez n’importe qui. Et ça a été très difficile à accepter pour moi, de me dire que je pourrais être une personne capable de tuer quelqu’un que j’aime. C’est une idée terrifiante, surtout émotionnellement. Mais d’une certaine manière, cela a aussi ouvert mon cœur, parce que quand on accepte qu’on n’est pas totalement en contrôle, qu’on n’est pas exactement comme on voudrait être, c’est à la fois terrifiant et libérateur. Et cela ouvre à plus d’empathie et d’amour. C’est ce que j’ai trouvé dans cette histoire, et c’est pour cela que j’ai voulu la raconter.
C.V. : Était ce difficile pour vous de transformer une douleur réelle en fiction ?
T.N. : Oui, c’est toujours difficile. Je pense que ce serait aussi difficile de faire une comédie, peut-être même plus difficile, parce que faire rire n’est pas donné. Ce que je cherchais, c’était la vérité, l’authenticité. On sait tous que le cinéma est une forme de fabrication, ce n’est pas réel, mais on peut le faire de manière à ce qu’on y croie. Il y a un moment émotionnel où on commence à y croire, où on oublie que c’est faux et qu’on est dans une salle de cinéma. C’est ce que je recherche, une sorte de magie. Et je sais que les spectateurs sont très sensibles à ce qui est faux ou non authentique.
Donc, pour un film comme celui-ci, il était important que tout soit sincère. Mes acteurs ont vraiment ressenti cette douleur, ils ne faisaient pas semblant.

C.V. : Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de raconter cette histoire maintenant ? Est-ce que Father reflète quelque chose de notre société actuelle ?
T.N. : Oui, absolument. J’ai l’impression que la société devient de plus en plus stricte, dans le sens où l’on ne pardonne plus rien. Je détesterais être adolescent aujourd’hui, vraiment. On fait des choses parfois stupides à cet âge, dont on n’est pas fier plus tard, mais aujourd’hui tout est enregistré et cela peut vous poursuivre toute votre vie. Nous sommes très durs envers nous-mêmes, comme si nous devions être parfaits, sinon c’est l’enfer. Et je pense que cela se reflète dans cette histoire, parce que ce père commet une erreur terrible, la pire possible, et la société est très dure avec lui. Cette rage vient, je pense, d’une peur : la peur que cela puisse nous arriver aussi. Et comme on ne veut pas l’accepter, on réagit avec colère pour se sentir moralement supérieur.
C.V. : Est-ce que c’était aussi une des raisons pour lesquelles vous vouliez faire ce film, montrer une autre perspective de la situation ?
T.N. : Oui, en partie. Je voulais faire un film très subjectif, où le public s’identifie au personnage principal, même si ce n’est pas facile. Quand on vit quelque chose sur le plan émotionnel, c’est très différent. Et je pense que cela change tout, parce que la plupart de nos décisions viennent de nos émotions, pas de la raison.
C.V. : Le personnage principal peut parfois mettre le public mal à l’aise, et pourtant on reste avec lui pendant tout le film. Vouliez-vous que le public le juge ou qu’il le comprenne et se mette à sa place d’une certaine manière ?
T.N. : Je pense que ce que j’essayais de faire, ce n’était pas de diriger le public de manière trop forte, mais de laisser de l’espace aux gens pour aller et venir entre leurs propres idées et leurs propres sentiments. Bien sûr, je voulais que le public ressente ce que lui ressent, c’était important, mais je voulais aussi leur laisser la place de faire leur propre cheminement intérieur.
Parce que, quand je faisais ce film, et encore aujourd’hui, j’ai beaucoup de questions, et j’essaie de les comprendre. Ce ne sont pas des questions faciles, parce qu’elles touchent à la compréhension de l’humanité, à des choses très profondes : qui nous sommes vraiment, à quel point nous sommes en contrôle, la force de l’amour, comment on peut se pardonner si on fait quelque chose comme ça, comment continuer à vivre après… Il y a tellement de questions difficiles auxquelles répondre, et je pense que les films ne devraient pas apporter des réponses, mais plutôt poser des questions.

C.V. : Le film représente le deuil parental avec beaucoup de justesse : la colère, la culpabilité, la séparation, ou encore le besoin d’avoir un autre enfant à la fin. Comment avez-vous travaillé sur ce parcours émotionnel ? Avez-vous rencontré des familles qui ont vécu cela ?
T.N. : Oui, c’était un processus. Tout a commencé avec Dušan, mon co-scénariste, qui m’a raconté l’histoire de son meilleur ami. Ensuite, nous avons lu beaucoup d’autres cas et d’histoires similaires, sur des parents qui ont oublié leurs enfants dans la voiture. Nous avons aussi parlé avec des psychiatres, notamment un expert judiciaire spécialisé dans ce type de cas. Nous avons lu des livres sur le deuil parental, et nous avons essayé de nous documenter au maximum, y compris d’un point de vue scientifique et psychologique, pour comprendre ce qui se passe. Mais je dirais que la source principale restait l’expérience de Dušan avec son ami, parce qu’ils étaient très proches et qu’il savait ce qu’il traversait. Leur relation était très honnête. Je n’aurais jamais fait ce film sans lui, parce que je n’aurais pas pu être aussi authentique dans un espace aussi intime sans quelqu’un qui l’avait vécu de près.
En revanche, je n’ai pas parlé directement avec des familles, parce que ce type de traumatisme ne disparaît pas. Et si je peux éviter de les faire replonger dedans, je préfère ne pas le faire. Nous avions suffisamment de matière pour travailler sans les faire souffrir davantage.
C.V. : En regardant le film, on remarque le manque de soin du personnage principal, même avant la catastrophe. Par exemple, quand il dit qu’il va se laver, il ne le fait pas vraiment, et aux toilettes, il ne se lave pas les mains correctement. Était ce intentionnel ? Une manière de montrer une forme d’effondrement du personnage ?
T.N. : Non, je pense que c’est plutôt une interprétation de l’acteur. Il était censé se laver les mains et prendre une douche. C’est ce qu’il faisait. Je ne lui ai pas donné de directives précises sur ces détails, mais nous faisions attention au rythme et au temps. Il ne pouvait pas rester trop longtemps sous la douche, sinon le public se serait ennuyé. Donc ces moments étaient là pour être vrais, mais avec une contrainte de rythme. Et honnêtement, je ne me souviens même pas qu’il ne se lave pas les mains avec du savon… mais beaucoup d’hommes ne le font pas, vous savez. Faites un sondage, vous verrez.

C.V. : Comment s’est passé le travail avec un enfant sur le tournage, surtout dans une histoire aussi émotionnelle ? L’enfant a-t-il apporté des moments inattendus ? Apprenait-elle certaines parties du scénario ?
T.N. : Non, parce qu’elle avait deux ans et demi. À cet âge, les enfants ne comprennent pas le cinéma. Ils ne comprennent pas ce qui est réel ou non : tout est réel pour eux. Donc la manière dont nous avons travaillé, c’est que les acteurs ont passé environ cinq mois avec elle avant le tournage. Ils ont construit une relation, une confiance. Ainsi, une fois sur le plateau, c’était plus simple, parce qu’elle les connaissait et se sentait en sécurité avec eux. Les acteurs savaient où ils devaient aller dans la scène, mais elle, elle était simplement elle-même. Et oui, c’était surprenant : chaque prise était différente, il y avait beaucoup d’improvisation.
C.V. : Il y a une scène où ils chantent dans la voiture et la petite fille connaît la chanson. L’a-t-elle apprise pour le film ?
T.N. : Non, c’est une chanson très connue en Slovaquie. Tous les enfants la connaissent. Et en fait, nous avons testé plusieurs chansons avec elle, et elle réagissait davantage à celle-ci. Donc nous avons choisi celle-là.
C.V. : Le film est très émotionnel, mais il ne tombe jamais dans le mélodrame. Comment avez-vous trouvé cet équilibre ? Avez-vous retiré des scènes que vous trouviez trop excessives ?
T.N. : Oui, j’ai retiré une scène dans le funérarium parce que je la trouvais trop forte. Et j’en ai supprimé une autre avant la fin du film. Trouver cet équilibre a été très difficile, et ce n’était pas seulement mon travail. J’étais entourée d’une équipe. J’avais même mon monteur sur le plateau, parce que nous tournions en longs plans, et les décisions de montage, le rythme, ce qui est trop ou pas assez , devaient être prises très vite.
Je suis aussi très ouverte avec mon équipe. J’encourage les acteurs, le chef opérateur, tout le monde à me dire si quelque chose ne fonctionne pas. Nous sommes tous des spectateurs potentiels, et ces retours sont précieux. Même si on a un plan, il faut savoir le changer pour améliorer le film. Et avec ce type de film, cela doit se faire sur le tournage, pas après. Bien sûr, il y a eu quelques ajustements au montage, mais globalement, c’est un processus constant. On cherche l’équilibre en permanence.
C.V. : Vous disiez avoir une relation proche avec vos acteurs. Vous avez retravaillé avec Dominika. Qu’appréciez vous particulièrement chez elle ? Aimeriez-vous collaborer à nouveau avec elle ?
T.N. : Oui, bien sûr. Elle est incroyable. Elle est très authentique, et elle a ce don de tout faire passer sur son visage : les pensées, les émotions. Ce que j’aime aussi, c’est qu’elle a à la fois une grande fragilité et une vraie dureté. Elle peut être très douce, mais aussi très forte. Et j’aime cette complexité, parce que nous ne sommes pas juste une chose ou une autre. Dans la société, on a tendance à catégoriser les actrices : soit elles sont fragiles, soit elles sont fortes. Mais ce n’est pas la réalité. Et elle incarne cette complexité, j’aimerais retravailler avec elle sans hésiter.

C.V. : L’aspect juridique de l’histoire est aussi très intéressant. Vouliez-vous montrer comment les institutions peuvent devenir une forme de violence après une tragédie ? Sur quoi vous êtes-vous appuyée pour construire cet aspect ? Sur le droit slovaque ou quelque chose de plus universel ?
T.N. : Je pense qu’il faut toujours décider dans quel contexte on se place, parce que les lois sont différentes selon les pays. Dans ce cas précis, en Slovaquie, c’était la première affaire de ce type. Il n’y avait donc aucun précédent sur la manière dont le tribunal devait traiter ce genre de situation. C’est aussi pour cela que cet aspect apparaît dans le film, parce que je trouvais intéressant de se poser cette question : que fait l’État dans un cas comme celui-ci ? Parce que cet homme a tué son enfant, même si ce n’était pas intentionnel. C’est un fait. Et cela rend la situation extrêmement complexe sur le plan moral et juridique.
Nous nous sommes beaucoup appuyés sur ce cas précis, en étudiant ce qui s’était passé, en lisant les documents des audiences. Mais nous avons aussi regardé d’autres pays, et les réponses sont très différentes. Parfois les parents sont condamnés, parfois non. Cela dépend du système judiciaire, du juge, des lois en vigueur. C’est une question juridique très complexe.
C.V. : Après un film aussi intense, travaillez-vous déjà sur un nouveau projet ? Est-ce quelque chose de plus léger ?
T.N. : Oui, je travaille sur une mini-série en ce moment. Ce n’est pas plus léger, c’est un projet de true crime. Mais je n’ai pas forcément besoin de faire des choses plus légères. J’ai l’impression que je peux vivre une vie plus légère, mais dans mon travail, j’ai besoin de ressentir du sens. C’est un métier difficile, on vit longtemps avec ces histoires.
C.V. : Qu’aimeriez-vous que le public retienne après avoir vu Father ? À quoi aimeriez-vous qu’il pense ?
T.N. : Je préfère laisser chacun libre. Mais j’espère que ce film ouvrira leur cœur, comme cette histoire a ouvert le mien.
Propos recueillis par Marie-Laure Ngono. Nous remercions chaleureusement Tereza Nvotová pour sa disponibilité, ainsi que Théo D’Angelo d’Epicentre Films pour l’organisation de cet entretien. Father sort en salles le 27 mai 2026.




