[Critique & Analyse] The Life of a Showgirl : Taylor Swift assume son statut de star « déifiée »

Caractéristiques

  • Titre : The Life of a Showgirl
  • Artiste(s) : Taylor Swift
  • Maison de disque/label : Republic Record
  • Date de sortie : 3 octobre 2025
  • Format utilisé pour la critique : CD & vinyle
  • Autres formats disponibles : K7 audio, téléchargement numérique, streaming
  • Site officiel de l'artiste : https://www.taylorswift.com/
  • Acheter : Cliquez ici
  • Note : 7/10

Après une campagne marketing haletante orchestrée de main de maître par l’artiste et sa société de management, The Life of a Showgirl, le 12ème album studio de Taylor Swift, est sorti le 3 octobre dernier… et a provoqué la déception, au-delà d’une partie assez conséquente de la presse musicale, d’une partie de la fanbase de l’artiste. Une déception un peu trop immédiate – la plupart des critiques sont parues le jour même sans que les journalistes aient reçu le disque en avance – qui devrait être nuancée au cours des prochaines années puisque l’album apparaît meilleur que ce que l’on a pu en dire.

Cette réaction s’explique en partie du fait que, depuis 2019, la presse spécialisée anglo-saxonne a beaucoup vanté les mérites de l’écriture de Taylor Swift, son raffinement et sa subtilité grandissantes alors que ce dernier opus possède des paroles beaucoup plus directes voire « in your face », qui ont été considérées comme moins travaillées voire un peu bâclées. Un reproche qui, sans être à 100 % infondé (une poignée de titres possèdent bien quelques petites faiblesses dans le texte), n’est pas tout à fait juste puisque l’album révèle bien plus de subtilité au fil des écoutes derrière une simplicité volontairement trompeuse.

Pour le reste, la manière dont l’artiste elle-même a évoqué et décrit ce nouveau disque, co-produit et co-écrit en compagnie des producteurs suédois Max Martin et Shellback (qui avaient déjà collaboré avec elle sur Red, 1989 et Reputation) au moment d’annoncer sa sortie a également pu induire les fans et la presse en erreur puisqu’elle laissait à entendre que l’album était outrageusement pop, avec des mélodies « tellement entêtantes qu’elles en deviennent limite énervantes » – point sur lequel ma voisine sera probablement d’accord après avoir entendu « The Fate of Ophelia » au moins 150 fois depuis la sortie de l’album. Or, même s’il possède quelques titres entraînants, à commencer par son premier single et titre d’ouverture, The Life of a Showgirl n’est pas une usine à tubes pour autant et possède également une dimension plus sombre sans pour autant être sur la lignée attendue de Reputation (2017) et encore moins de celle de The Tortured Poets Department (2024).

Maintenant ceci posé, parlons enfin de cet album…

photo taylor swift plumes et champagne the life of a show girl mert alas et marcus piggott
© Taylor Swift/Republic Records/Mert Alas & Marcus Piggott

Critique musicale honnête du 12ème album de Tay-Tay

The Life of a Showgirl est un album résolument pop, avec toujours une influence hip hop dans les arrangements et dans une partie des mélodies et du phrasé. Taylor Swift revient à une pop mainstream contemporaine avec de jolies vibes 80’s et 90’s après une série d’albums plus intimistes au son plus « alternatif », initiée avec le dyptique Folklore et Evermore en 2020  au moment du COVID-19. On y trouve même un petit clin d’œil à la Motown sous forme de pastiche pas nécessairement flamboyant, mais agréable. Les synthés et beats sont à l’honneur sur les morceaux les plus accrocheurs. Evidemment, on retrouve aussi des morceaux intimistes, plus limités que sur d’autres galettes de l’artiste, dont deux balades émouvantes aux arrangements plus épurés.

Bien que l’album soit le plus court de Taylor Swift depuis plus d’une dizaine d’années (pas de titres bonus sur celui-ci !), ce 12ème opus fait preuve d’une certaine variété musicale si on le compare aux propositions d’autres artistes pop actuels. La production est de qualité, mais apparaît néanmoins un peu plus « bâclée » sur 2-3 titres (« Wi$h Li$t » et « Honey », principalement), ce qui a poussé des critiques à se demander si le fait d’avoir enregistré l’album en pleine tournée mondiale a pu jouer et pousser l’artiste à la précipitation.

Pas aussi accrocheur que 1989 et Reputation, The Life of a Showgirl possède un côté ambient pouvant évoquer l’excellent Midnights. Musicalement, TLOAS pourrait apparaître comme un mix du son de ces différents albums – ce qui pourra enthousiasmer ou décevoir les auditeurs de la première heure, dont certains pourraient trouver qu’elle se répète un peu. La première moitié est très accrocheuse : le disque commence fort avec ses 3 premières chansons et ne démérite pas jusqu’à la plage 6, avec une progression plus émotionnelle. La seconde moitié apparaît plus hétéroclite lors des premières écoutes et laisse apparaître quelques faiblesses avec “Wi$hlist” et “Honey” (qui finiront par nous toucher à la longue, si l’auteure de cet article est vraiment honnête), ou même le rigolo et enjoué “Actually Romantic”, qui aurait pu être une bonne B-side, mais paraît plus dispensable ici. La plupart des titres sont également assez courts, ce qui peut être source de frustration, car on perçoit davantage le côté répétitif de certains morceaux un peu en-deçà musicalement.

Si l’on compare aux précédents albums de Swift, “Cancelled!” et “The Life of a Showgirl” sont les deux titres forts de cette seconde moitié, mais la manière dont “Cancelled!” (qui aurait presque pu être sur Reputation) est placé au sein de l’album ne lui rend pas tout à fait justice car on ne sent plus la progression narrative et émotionnelle sur cette deuxième moitié de galette, contrairement au début, cohérent en tous points. Au point que la première face pourrait être considérée comme un EP à part entière et la seconde comme des B-Sides. Si Swift avait écrit quelques chansons en plus sur le milieu du showbiz et les avait mises sur la seconde moitié pour tenir compagnie à “Cancelled!” et “The Life of a Showgirl” et gardé les titres restants sur son chéri en titres bonus, l’’album aurait gagné en force, même en restant sur un format relativement court pour elle. C’est sans doute ce qui nuit le plus à l’appréciation de l’album et a pu décevoir les fans, attachés à la dimension narrative des disques de l’artiste.

Quand la chanteuse la plus puissante de l’industrie musicale revisite l’archétype de la showgirl

Ce qui change dès le départ avec The Life of a Showgirl, c’est que, à travers l’archétype de la showgirl, Taylor Swift assume enfin, sans s’en excuser, son statut de star. La figure de la showgirl est liée à la performance, mais aussi à une attitude plus dure et aguerrie. Dans l’imagination populaire, la showgirl est « rompue » aux ficelles du métier et à ses artifices, et elle est souvent vue de manière assez péjorative : soit comme étant complètement exploitée par le système qui l’utilise jusqu’à l’user avant de la jeter comme un vieux kleenex, soit comme étant vulgaire, opportuniste et cynique, usant et abusant d’une attitude et apparence sexuelles laissant peu de place à l’imagination. Taylor Swift va partir de cette image pour mieux l’interroger et la retourner habilement, et elle usera pour cela, d’un bout à l’autre, d’une imagerie et d’un champ lexical cohérents avec l’image qu’on peut se faire d’une performeuse au firmament de sa gloire.

Quelques semaines avant la sortie de l’album, j’avais avancé l’hypothèse (comme d’autres fans) que l’artiste, au-delà de critiquer encore davantage la violence de l’industrie du spectacle après « Clara Bow » sur son précédent album, y prendrait peut-être la défense de son amie Blake Lively, en plein démêlé judiciaire avec le réalisateur et acteur Justin Baldoni, qu’elle a accusé de comportement déplacé et harcèlement sur le tournage du film This Ends with Us… Une théorie qui s’est vue confirmée, même si, entre le moment de l’écriture de la chanson et aujourd’hui, l’amitié entre les deux femmes semble s’être étiolée en raison de la surmédiatisation de toute cette affaire et de la divulgation dans la presse people des échanges SMS des deux stars, qui ont dû être déposés auprès de la justice.

La chanson « Cancelled ! » évoque en tout cas la manière dont les femmes peuvent se retrouver mises en cause au cœur d’un scandale de manière injuste… et de manière totalement démesurée par rapport à leurs homologues masculins. Il s’agit à la fois d’un plaidoyer contre les chasses aux sorcières de tous bords et d’une affirmation que, malgré les rumeurs, l’artiste défendra toujours ses amis qui lui sont loyaux et qui pourraient être accusés à tort, comme elle-même a pu être accusée à tort par le passé et voir de nombreuses personnes lui tourner le dos en dehors de ses intimes qui la connaissent véritablement. Les paroles font preuve d’humour, d’ironie et de mordant pour parler de la manière dont les préjugés et le « deux poids deux mesures » pèsent sur les femmes qui s’assument, soit qu’elles s’élèvent contre l’autorité des hommes (« did you girl-boss too close to the sun ? ») ou assument leur amour de la mode, du luxe et des belles choses (« did they catch you having far too much fun ?» ; « I like my friends draped in Gucci and in scandal »), par exemple. En ce sens, « Cancelled ! » est dans la droite lignée de « The Man » (Lover, 2019), mais aussi de « I Did Something Bad » (Reputation, 2017). Dans ce titre, il est assez évident que Taylor Swift se réfère (encore) au backlash public qu’elle a subi en 2016 au lendemain de son clash avec Kanye West et Kim Kardashian, au moment où le rappeur avait sorti son single « Famous »… Tout en apportant un soutien à peine codé à Blake Lively, qui avait mis en images son clip « I Bet You Think About Me » en 2021.

Au-delà de la dimension autobiographique et « people », il y a également une vraie cohérence thématique d’un bout à l’autre de cet album, qui évoque notamment la violence du showbusiness et la nécessité pour les artistes qui veulent durer et y survivre, de s’endurcir à certains égards… Ce qui nous ramène donc à la figure archétypale de la showgirl, dont Taylor Swift nous montre différentes facettes à travers le temps dans son clip « The Fate of Ophelia » (qu’elle a écrit et réalisé), mais aussi les nombreuses photos très élaborées et stylisées du duo de photographes de mode Mert Alas et Marcus Piggott qui ont été disséminées au sein des différentes éditions de l’album (plus de 24 !). Sur celles-ci, on voit Taylor Swift dans différents costumes de scène telle qu’on ne l’avait jamais vue : à moitié nue (mais les tétons cachés, cependant), dans des poses très sensuelles voire sexuelles, tout en restant élégante. Le style music hall est assumé – on passe d’un look Loulou à une ambiance Lido, en passant par le Moulin Rouge ! avec Nicole Kidman – bien qu’il ne soit pas présent musicalement.

Le vocabulaire sexuel plus direct de cet album correspond là aussi à l’archétype de la showgirl, souvent associé à une certaine vulgarité et un côté plus « cash ».

taylor swift the life of a showgirl red velvet cake picture mert alas et marcus piggott
© Taylor Swift/Republic Records/Mert Alas & Marcus Piggott

Une star qui assume enfin son pouvoir et son statut

Sur The Life of a Showgirl, une partie non négligeable des chansons se distinguent des précédents morceaux de son répertoire appartenant au corpus autour de la célébrité (et de la relation ambivalente que l’artiste entretient avec elle), où elle se montrait souvent vulnérable et se plaçait en ingénue ou girl next door qui voit son rêve se réaliser après avoir travaillé d’arrache-pied pour le concrétiser, qui doit payer un lourd tribut (« You’re on Your Own, Kid ») et qui craint que celui-ci ne prenne fin (« Nothing New »), souffrant souvent d’être jugée et mal comprise de ses pairs comme de ses camarades ou anciens camarades de classe, auxquels elle repense parfois en se demandant ce qu’il aurait pu advenir, si (« Midnight Rain », « Dorothea », « tis the damn season »…). Un parti pris qui lui avait souvent été reproché, entretenant les accusations de jouer les « gentilles » ou les « oies blanches » alors qu’elle était tout à fait capable de se montrer implacable pour défendre ses intérêts au besoin.

Dans The Life of a Showgirl, elle assume pleinement d’être une star puissante scrutée et jugée, mais pouvant également faire ou défaire des carrières (« Father Figure »), et ne s’excuse en aucun cas de ce pouvoir et de ce statut durement acquis. Elle ne cherche plus à le nier et ne s’excuse pas de ses décisions, ne cherche pas à se faire « plus petite » qu’elle n’est. Et, si le titre éponyme final évoque la cruauté du show business et sa violence implacable, elle n’en assume pas moins le fait qu’elle adore ce qu’elle fait et n’y renoncerait pour rien au monde malgré les aspects négatifs du milieu et le revers de la médaille qui en découle.

Petit aparté cependant : après être apparue en tenue un peu trop mondaine dans un talk show américain durant la promotion de ce 12ème album, certains fans américains ont décrété qu’ils ne pouvaient plus se reconnaitre en elle car elle apparaissait alors plus en star et moins en « bonne copine ». Assumer son statut d’artiste milliardaire (pourtant connu) dans ce nouvel album aurait-il déplu à une partie d’entre eux ? En tout cas, pour son second clip, « Opalite » (toujours réalisé par ses soins), elle a fait une entorse à l’imagerie de la showgirl et est revenue à son image de girl next door pour illustrer cette chanson sur la joie d’avoir trouvé l’amour auprès de quelqu’un partageant les mêmes désirs qu’elle.

photo promotionnelle de l'album the life of a showgirl de taylor swift par mert alas et marcus piggott

© Taylor Swift/Republic Records/Mert Alas & Marcus Piggott

Le nouvel album de Tay-Tay : vis ma vie de star ?

Si The Life of a Showgirl a été écrit et enregistré en 2024 durant la dernière partie de la tournée mondiale du Eras Tour, il ne parle pas véritablement (voire pas du tout) de la vie de l’artiste en tournée (si l’on excepte son amour idyllique avec Travis Kelce) mais se penche beaucoup sur son statut de star déifiée l’éloignant de plus en plus à la ville du commun des mortels après avoir communié en chansons chaque soir devant 30 000 à 70 000 personnes.

Cela se traduit à travers les chansons « Elizabeth Taylor », « Father Figure », « Actually Romantic », « Cancelled ! » donc, et enfin « The Life of a Showgirl » en duo avec Sabrina Carpenter, valeur montante de la pop de ces dernières années dont le succès a explosé depuis 2023 et son tube « Espresso ».

« Elizabeth Taylor » est évidemment, après « … Ready for It ? » et son jeu de mots coquin sur Reputation, une nouvelle référence à la vie amoureuse de la légendaire actrice hollywoodienne… Mais aussi à sa richesse, sa célébrité et son goût pour les bijoux. Taylor Swift y rend  hommage à son idole, dans laquelle elle semble se reconnaître  pour la manière dont sa célébrité et sa richesse l’ont isolée. Célèbre pour ses mariages tumultueux, l’actrice des années 50-60 assuma jusqu’au bout son aura de star, tout en faisant preuve d’une grande lucidité sur le succès, elle qui fut accusée d’avoir failli causer la ruine de la Fox en raison de mille mésaventures sur le tournage de Cléopâtre – le gouffre financier représenté par le film était en réalité en grande partie lié à une mauvaise gestion des coûts de production par le studio – dont ses graves problèmes de santé. La chanson semble faire écho à la peur de Taylor, du fait de son statut, que ses amours ne durent jamais et d’être constamment quittée. Musicalement, le titre est efficace sans chercher à être un tube et permet de garder un rythme assez soutenu après « The Fate of Ophelia ».

Dans « Wi$h List », que l’on pourrait considérer comme le morceau le plus faible de l’album d’un point de vue musical avec « Honey », là encore, Taylor Swift assume de faire partie d’un milieu exceptionnellement privilégié dont les préoccupations et objectifs ne sont pas ceux de Monsieur et Madame Tout le-Monde… même si elle y révèle que son vœu le plus cher est d’avoir une vie de famille normale avec son compagnon. Ce qui se traduit par une parole un peu mal tournée qui a prêté à rire à certains commentateurs puisqu’elle dit au sein de la même phrase qu’elle voudrait faire deux enfants à son compagnon… et repeupler le quartier pour que tout le monde ressemble à son chéri… Ce qui suppose qu’il n’y ait personne d’autre qu’eux dans le lotissement en question ! Mais bon, après tout, peut-être cela était-il volontaire connaissant la précision habituelle de l’écriture de Swift et son humour.

« Father Figure » : Une satire à mi-chemin entre Faust et Le Parrain

« Father Figure », qui fait un clin d’œil évident, dans ses paroles et une partie de sa mélodie, au tube de George Michael (1987), a été écrite, assez explicitement, en référence à la trahison de son mentor Scott Borchetta quant à la vente des masters de ses six premiers albums (qu’elle a pu acquérir à l’été 2025, peu de temps avant l’annonce de la sortie de ce 12ème album). Cette dimension autobiographique a néanmoins éclipsé encore une fois l’écriture de l’artiste, plus subtile et intéressante qu’un simple règlement de comptes. Il y a évidemment un côté Parrain dans la chanson (« je protège la famille », « tu dormiras avec les poissons »), mais aussi une narration s’appuyant sur la structure du Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, qui est l’une des références littéraires récurrentes de l’artiste – voir le clip et la scénographie de « Blank Space » lors des American Music Awards 2014.

En effet, la chanson, chantée du point de vue du mentor manipulateur et opportuniste, laisse entendre en creux que lui-même jadis été dans la position  du jeune protégé… Comme ce personnage est décrit comme un véritable chef mafieux, cela laisse à entendre que pour en arriver là, il n’a pas dû hésiter à trahir son ancien protecteur afin de dépasser son « maître » et s’en débarrasser. Lors des commentaires titre par titre de l’album au sein du film de sa Release Party diffusée dans les cinémas du monde entier, Taylor Swift expliquait qu’elle s’identifiait à ces deux points de vue à différents moments de la chanson.

Si l’on se penche sur l’intrigue du Portrait de Dorian Gray, on se rend compte que le jeune Dorian est corrompu par un aristocrate cynique et « décadent », Lord Henry Wotton, qui le flatte et l’encourage à faire preuve d’autant d’arrogance, suffisance et cynisme que lui. Si bien que tout ce qui était beau et pur en lui (et que son ami peintre Basil Hallward, alter-ego de Wilde, qui avait fait son portrait, voyait) s’en trouve corrompu. Au fil du temps, à mesure que son âme s’assombrit et que ses actes se font de plus en plus cruels, son portrait apparaît de plus en plus défiguré tandis que lui conserve une jeunesse éternelle… jusqu’à ce que ses crimes soient découverts et le tuent immédiatement.

La manière dont l’artiste boucle la boucle à la fin de « Father Figure » témoigne, en creux, d’un recul important de sa part sur la violence du système, de la violence du combat qu’elle dû mener durant des années pour récupérer les droits sur son œuvre, et, sans doute, d’une peur sous-jacente de devenir ce qu’elle dénonce et de perpétuer un cycle de violence systémique et patriarcale assez banal au sein de l’industrie du disque et du spectacle. On pourrait d’ailleurs à cet effet rajouter que l’on pourrait voir la seconde partie de la chanson de manière provocatrice comme le point de vue du jeune protégé trahi par le mentor qui essaie de se débarrasser de lui pour s’enrichir sur son dos et qui met ce dernier « à la retraite ». Le rapport de force s’est inversé car le mentor a oublié que celui qui était autrefois son protégé est en réalité celui qui l’a « fait ». Il était déjà la véritable « figure paternelle » avant que le conflit ne tourne en sa faveur. L’empire de l’artiste… lui appartient bel et bien.

Bien évidemment, le combat de Taylor Swift pour récupérer les droits sur ses 6 premiers albums était plus que légitime et elle n’aurait jamais dû avoir à s’en justifier ni à être attaquée pour cela comme elle l’a été de la part de Borchetta et Scooter Braun. Le fonctionnement du système de l’industrie musicale et la logique du rachat de catalogues musicaux à grande échelle est d’une très grande violence, qui a déjà broyé de nombreux artistes peu importe leur succès présent ou passé. Mais, dans « Father Figure », c’est la première fois que Taylor Swift traduit la violence de ce combat médiatisé – dont une partie s’est déroulée en coulisses. Ce qui différencie clairement ce titre du précédent sur le sujet, « My Tears Ricochet » sur Folklore, à l’imagerie victorienne et gothique, et davantage axée autour du sentiment de perte et du chagrin et la colère liés à la trahison. Evidemment, au moment du rachat des masters de ses 6 premiers albums, les investisseurs ne se doutaient pas qu’elle serait capable de faire le poids, malgré son succès. Aucun pronostic, même parmi les spécialistes du domaine, n’étaient en faveur d’un retournement en sa faveur même si, pour beaucoup, Taylor Swift pourrait paraître « toute puissante » aujourd’hui.

A la sortie de l’album, certains critiques ont reproché à l’artiste sa position au sein de cette chanson, en citant notamment ses différents passés (quelque peu montés en épingle, à dire vrai) avec la popstar Olivia Rodrigo, ancienne protégée de Swift, qui avait été vivement critiquée par les Swifties pour avoir en partie plagié une chanson de Taylor Swift, la poussant à rajouter l’artiste dans les crédits du titre en question et marquant le début d’une brouille supposée entre elles, jamais évoquée publiquement… et infirmée il y a deux ans quand Taylor Swift est allée applaudir Olivia à un concert. C’est également ignorer qu’elle a publiquement soutenu – sans jamais les mettre en position d’infériorité – beaucoup de jeunes artistes féminines au fil des ans, Gracie Abrams et Sabrina Carpenter étant les deux dernières en date.

En écoutant attentivement « Father Figure » et en prêtant attention à sa structure donc, et à sa narration proche de celle du roman d’Oscar Wilde – Dorian Gray corrompant lui-même de nombreuses jeunes personnes innocentes par la suite – on serait plutôt tentés de penser que la volonté de Taylor Swift de se projeter dans la peau de l’ennemi n’est pas innocent : comme une manière de se rappeler, peut-être, que sa victoire ne fait pas d’elle une personne toute puissante pour autant. Après tout, elle est et reste une personne humaine dans une situation extraordinaire. C’est plutôt une preuve d’éthique et d’authenticité de sa part. D’autant plus qu’elle n’a jamais eu besoin de personne pour « couvrir des scandales » comme le malheureux protégé de la chanson.

Le côté faustien du titre tient, là encore, à la violence du système de l’industrie musicale, qui pousse les artistes à signer « avec leur sang » des contrats souvent en leur défaveur si on prend le temps de lire les petites lignes – métaphore déjà exploitée par Brian De Palma dans le film Phantom of Paradise. Le mentor du début, séduisant son « protégé » par des compliments et un miroir aux alouettes, finit par en devenir le geôlier. Ici, la perversion de la situation est renforcée par le fait que le mentor prétend être une figure paternelle protectrice pour l’artiste afin de le dissuader d’aller voir ailleurs. Dans la réalité, Scott Borchetta disait considérer Taylor Swift comme la fille qu’il n’avait jamais eu. Jusqu’à ce qu’elle quitte son label pour un autre qui lui accorde la propriété de ses albums et qu’il décide de revendre sa musique contre un gros chèque. L’ironie des paroles apparaît alors d’autant plus clairement.

Une artiste enfin heureuse : adieu les chagrins d’amour ?

Une autre théorie des journalistes pour expliquer que certains fans n’aient pas accroché à ce dernier album ? Taylor Swift ayant enfin trouvé l’amour avec un grand A, ils auraient moins accroché à la narration de The Life of a Showgirl.

Pourtant, dans cette catégorie de chansons d’amour heureuses, on trouve d’excellents titres, comme le titre d’ouverture « The Fate of Ophelia », « Opalite » (deuxième single de l’album, accompagné d’un clip rendant hommage à Wes Anderson, avec un zeste de David Lynch) et le plus décrié mais fort sympathique « Wood ».

Et ceux qui aiment pleurer en écoutant des chansons tristes pourront le faire avec « Ruin the Friendship », hommage à son ami de lycée Jeff Lang, décédé en 2010 et auquel elle rendit hommage, le lendemain de ses funérailles, en recevant le prix de l’Artiste Country de l’Année aux BMI Country Awards. Un titre qui, sous ses airs « mélo », est véritablement bouleversant et met l’accent sur la fragilité de la vie et l’importance de dire à ceux qu’on les aime qu’on les aime quand il en est encore temps.

« The Fate of Ophelia » possède la référence littéraire (et picturale, dans le clip) la plus évidente de l’album. L’artiste y retourne habilement le destin tragique d’Ophélie (qu’elle aurait pu connaître, selon elle), qui s’est noyée après avoir perdu l’esprit pour parler de son histoire d’amour avec Travis Kelce, née au cours du Eras Tour – sa vie en tournée à ce moment-là est d’ailleurs représentée à la fin du clip. Il s’agit de la chanson la plus accrocheuse et entraînante de l’album, de la plus addictive aussi, mais qui, derrière son optimisme et son entrain, n’en possède pas moins une vraie profondeur.

Le troisième titre, « Opalite », est dans une tonalité assez proche et possède un message similaire tout en faisant une nouvelle référence à la couleur d’une pierre précieuse… ce que l’artiste adore faire depuis des années, le précédent exemple le plus marquant étant « Bejeweled » sur l’album Midnights. Là aussi, la tonalité est enjouée et témoigne de la joie et du soulagement profonds de la jeune femme d’avoir trouvé l’amour auprès d’un homme en phase avec elle, qui souhaite la même chose qu’elle. Musicalement, ce titre ne démérite pas et fait partie des valeurs sûres de l’album, dont la première moitié est très solide, tandis que la seconde nécessite plus d’écoutes pour être davantage appréciée à sa juste valeur… Notamment parce que les deux titres les plus dispensables de cette galette s’y trouvent, bien qu’ils soient tout à fait cohérents avec l’ensemble et participent pleinement à la narration du disque.

C’est donc ici que nous prendrons la défense de « Wood », hommage assumé à la Motown, très dansant et à l’imagerie coquine, qui a suscité quelques reproches et quolibets de la part de certains fans et journalistes car l’artiste évoque sa vie sexuelle très épanouissante avec son compagnon en multipliant les métaphores autour du sexe en érection de ce dernier. « Je n’ai pas besoin de toucher du bois » chante-t-elle dans le refrain après un premier couplet centré sur les superstitions. Plus loin, elle parle de la « baguette magique » de son chéri, évoque « de nouvelles cimes de virilité » et chante également : « je n’ai pas besoin d’attraper le bouquet pour savoir que je vais avoir droit à un gros caillou bien dur ». Une chanson gaie et enthousiasmante, agréable, qui assume son côté pastiche musical de même que son humour grivois.

Enfin, nous saluerons « Eldest Daughter », l’un des morceaux les plus émouvants et vulnérables de l’album (placé, comme il se doit, en 5ème position au sein de la tracklist – place attribuée au sein de chaque album au titre où l’artiste se montre la plus vulnérable), où elle s’adresse directement à son compagnon de manière émouvante, en assumant d’aller à l’encontre du cynisme ambiant. Au-delà de la mélodie et des arrangements simples et épurés, les paroles sont là encore plus travaillées qu’il n’y paraît, avec une imagerie marquante où les filles aînées occupent la place traditionnellement dévolue aux fils aînés d’une fratrie, en s’occupant notamment du feu et en tenant les loups à l’écart. Encore une fois, l’artiste fait de sa vie une légende et nous invite à plonger au cœur d’un univers toujours très imagé.

photo promotionnelle the life of a showgirl de taylor swift
© Taylor Swift/Republic Records

Conclusion : Un bon cru, qui devrait se bonifier avec le temps

Bien qu’il ne soit pas « avant-gardiste » ni même musicalement novateur pour Taylor Swift, The Life of a Showgirl n’en demeure pas moins un bon cru, court et accrocheur, faussement simple, qui se révèle au fil des écoutes pour laisser apparaître une complexité et une profondeur bien plus grandes que ce que sa forme directe et parfois « outrancière » pourrait laisser supposer. Si on s’y penche de plus près au lieu de le reléguer au coin d’une étagère, ce 12ème opus révèle une jolie palette de goûts et une belle longueur en bouche en dépit d’un petit soucis d’équilibre et d’une durée affichant tout juste 41 minutes 40 pour 12 titres là où The Tortured Poets Department et ses 31 morceaux dépassait les 2h.

Entre vibes 80’s et 90’s, ce disque réserve de beaux moments, où la joie et l’entrain ne masquent jamais une certaine mélancolie et gravité, ainsi qu’une violence sous-jacente, propre au milieu du showbusiness. Une violence qui a longtemps affecté l’artiste – et l’affecte encore par moments à n’en pas douter – mais qui ne l’empêche pas de continuer à tracer son chemin d’album en album, refusant de se résigner face à la violence d’un système qui sait diviser pour mieux régner, et où les artistes féminines sont placées en rivalité constante… Si cette dimension n’est pas absente de l’album – le sarcastique et rigolo « Actually Romantic » aurait été écrit et enregistré en réaction au comportement de Charlie XCX en coulisses avant la sortie de son album Brats en janvier 2025 – le final de l’album, « The Life of a Showgirl » en duo avec Sabrina Carpenter, permet de mieux comprendre les nuances de son propos et de mettre en perspective ce qui a précédé, entre gravité, résilience et détermination.

Avec ce message : le milieu a beau être d’une très grande violence, Taylor Swift n’en réalise pas moins la chance qu’elle a et n’en assume pas moins le fait qu’elle ne renoncerait à cette vie particulière pour rien au monde. Quitte à énerver ceux qui préféreraient la voir prendre sa retraite après un mariage et un bébé. That’s showbusiness, babe.

Article écrit par

Cécile Desbrun est une auteure spécialisée dans la culture et plus particulièrement le cinéma, la musique, la littérature et les figures féminines au sein des œuvres de fiction. Elle crée Culturellement Vôtre en 2009 et participe à plusieurs publications en ligne au fil des ans. Spécialiste de la femme fatale dans l'œuvre de David Lynch, elle effectue également un travail de recherche approfondi sur les artistes américaines Tori Amos et Taylor Swift. Directrice de publication du site, elle en corrige également les articles, au-delà de leur validation.

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