[Critique] The Plague : Fièvre adolescente et cruauté collective

Caractéristiques

  • Titre : The Plague
  • Réalisateur(s) : Charlie Polinger
  • Scénariste(s) : Charlie Polinger
  • Avec : Joel Edgerton, Everett Blunck, Elliott Heffernan et Kayo Martin
  • Distributeur : Originals Factory
  • Genre : Thriller
  • Pays : Etats-Unis
  • Durée : 95 minutes
  • Date de sortie : 3 juin 2026
  • Acheter ou réserver des places : Cliquez ici
  • Note du critique : 8/10

Présenté au Festival de Cannes dans la section Un Certain Regard, The Plague marque l’arrivée derrière la caméra de Charlie Polinger avec un premier long-métrage très remarqué, notamment au Festival du cinéma américain de Deauville où il décroche le Grand Prix et le prix de la Semaine du Son pour sa création sonore. Distribué en France à partir du 3 juin, le film nous plonge dans un camp de water-polo pour adolescents où une rumeur de contamination devient le moteur d’un cruel mécanisme d’exclusion.

Teen movie sous pression

The Plague s’ouvre sur un cadre en apparence anodin : un camp de vacances sportives au début des années 2000, où des adolescents livrés à eux-mêmes expérimentent leurs premières formes d’indépendance. Ben, douze ans, y découvre rapidement un groupe déjà structuré, régi par des codes implicites et des rapports de force bien installés. Parmi eux, Eli, garçon à part, est devenu la cible d’un rituel aussi étrange que cruel : les autres l’ont désigné comme porteur d’une prétendue maladie surnommée « la peste ». D’abord perçu comme un simple jeu, ce mécanisme d’exclusion prend progressivement une tournure plus inquiétante. Le doute s’immisce alors dans l’esprit de Ben comme dans celui du spectateur : où s’arrête l’imaginaire adolescent et où commence la véritable menace ? Dès les premières minutes, le film annonce également la grande soirée de fin de saison, appelée à conclure le séjour. Comme une échéance inévitable, cet événement plane sur tout le récit et structure son crescendo dramatique, laissant présager que les tensions accumulées finiront tôt ou tard par éclater.

Dans The Plague, les personnages sont enfermés dans un espace clos aux allures de laboratoire social. La piscine, les vestiaires ou encore la cantine deviennent autant de lieux où se cristallisent les tensions. Ces espaces du quotidien, à la fois scolaires et sportifs, sont filmés comme des arènes où chaque interaction devient un rapport de domination. Dans cet univers exclusivement masculin, les adolescents, âgés d’à peine douze ou treize ans, évoluent en meute, souvent sans véritable encadrement, laissant place à une autogestion brutale. Les comportements oscillent entre immaturité criante et violence frontale. Le film capte avec une grande justesse cette cruauté propre à l’adolescence, d’autant plus frappante qu’elle contraste avec les visages encore enfantins des protagonistes. La masculinité se construit dans l’opposition, la domination et l’humiliation, comme un passage obligé pour exister au sein du groupe. Le film n’oublie bien sûr pas d’évoquer les premiers émois adolescents, notamment à travers la fascination des garçons pour un groupe de nageuses en natation synchronisée. Introduites sur une musique volontairement kitsch, ces apparitions soulignent à la fois la naïveté et les obsessions naissantes de ces jeunes garçons.

image everett blunck the plague
Copyright IFC

Entre onirisme et body-horror

Dès ses premières images, The Plague impose une identité visuelle et sonore particulièrement marquée. Le film s’ouvre sous la surface d’une piscine, dans une atmosphère étouffée où les bruits sont assourdis, presque irréels. Les corps plongent, se croisent et envahissent progressivement le cadre. Charlie Polinger pose d’emblée les bases d’un cinéma sensoriel, où l’image et le son prennent le pas sur la parole. Cette approche se prolonge tout au long du métrage, notamment dans la manière de filmer les lieux. Vides et silencieux la nuit, baignés d’une lumière travaillée, les espaces du quotidien deviennent étranges et inquiétants. La piscine, avec ses lignes et ses reflets, offre des compositions symétriques que la caméra vient sublimer avec élégance.

Le réalisateur traduit également l’isolement et les dynamiques collectives avec des plans qui marquent durablement : un adolescent laissé seul au centre de la piscine, entouré de camarades qui s’échangent le ballon sans jamais le lui adresser ; une figure isolée, filmée de dos, faisant face à un groupe compact occupant tout l’espace opposé du cadre. Autant d’images qui traduisent, sans un mot, la violence de l’exclusion. Du côté du travail sonore, la musique de Johan Lenox, faite de percussions, de nappes dissonantes et de cris étouffés, transforme ce camp sportif en véritable rituel anxiogène. La bande-son, omniprésente, participe pleinement à l’expérience, instaurant un climat à la fois hypnotique et oppressant. Quant au montage, souvent abrupt, il vient renforcer cette sensation en interrompant certaines scènes de manière brutale, comme pour empêcher toute forme de relâchement. L’ensemble compose un univers bruyant, organique, où chaque son semble amplifier le malaise ambiant.

The Plague joue constamment sur une frontière poreuse entre onirisme et horreur, notamment à travers la représentation des corps. Le film exploite pleinement le potentiel du teen movie en le faisant dériver vers le body-horror. À cet âge charnière, marqué par les transformations physiques et les incertitudes, le corps devient un terrain d’angoisse. Dans la piscine, il est constamment exposé : torses nus, peaux imparfaites, acné… Mais s’agit-il de manifestations attendues de la puberté ou des symptômes d’une maladie plus inquiétante ? La peur de la contamination s’insinue progressivement et les gestes compulsifs pour gratter ou dissimuler les peaux irritées viennent accentuer ce trouble. La « peste » devient alors une métaphore évidente : celle de la difficulté à accepter un corps en mutation, à assumer ses différences dans un groupe qui ne tolère aucune faille. En croisant ainsi les codes du film d’adolescence et du cinéma d’horreur, Charlie Polinger parvient à faire émerger une angoisse profondément intime, où le fantastique semble naître directement du réel et des bouleversements de cet âge charnière.

Copyright Spooky Pictures

Une parabole cruelle portée par un casting impérial

Au-delà de son vernis horrifique, The Plague s’impose comme une parabole très juste sur les mécanismes de l’exclusion. Le film ne se contente pas de dépeindre une situation de harcèlement. Il en dissèque les rouages avec une précision clinique. Ici, rejeter l’autre ne relève pas de l’accident ou de la simple méchanceté, mais d’un système implicite, profondément ancré dans le fonctionnement du groupe. Pour exister parmi les autres, il faut désigner celui qui en sera exclu. Ce processus devient d’autant plus pervers qu’il se révèle contagieux. À mesure que Ben se rapproche d’Eli, il s’expose lui-même au rejet, comme si la marginalité pouvait se transmettre par simple proximité. Le film met ainsi en lumière une peur double : celle d’une contamination physique, mais aussi celle, plus insidieuse, d’une contamination sociale. Derrière son dispositif, Charlie Polinger parle avant tout du besoin viscéral d’appartenir à un groupe, quitte à en accepter la violence. En filigrane, il esquisse cependant une autre possibilité : celle de la solidarité, fragile mais essentielle, comme unique rempart face à la cruauté collective.

Un tel équilibre entre subtilité et intensité n’aurait sans doute pas été possible sans l’implication d’un jeune casting particulièrement impressionnant. Là où le sujet aurait pu basculer dans une démonstration appuyée, le film trouve au contraire une grande justesse, grâce à des performances nuancées et profondément incarnées. Dans le rôle de Ben, Everett Blunck compose un personnage tout en retenue, traversé par le doute et les tiraillements. Son regard, souvent silencieux, traduit avec finesse le dilemme moral qui le ronge. Face à lui, Kayo Martin impressionne dans le rôle d’un leader aussi déroutant que magnétique. Avec son visage poupin et son comportement imprévisible, il échappe à tous les clichés. Loin de se poser en victime, Eli (Kenny Rasmussen) semble quant à lui avoir intégré sa marginalité, développant une forme d’autonomie troublante et une théâtralité assumée.

Au croisement du teen movie et du film d’horreur, The Plague s’impose comme une œuvre aussi dérangeante que maîtrisée. Porté par une mise en scène sensorielle et un casting formidable, le premier long-métrage de Charlie Polinger parvient à capter avec acuité les angoisses de l’adolescence et la violence sourde des dynamiques de groupe. Une proposition de cinéma singulière et profondément marquante.

Article écrit par

Lorsqu’elle n’enseigne pas l’italien, Lucie Lesourd aime discuter de sa passion pour le cinéma, le théâtre et les comédies musicales. Spécialisée en littérature young adult et grande amatrice de polars et thrillers, elle rejoint Culturellement Vôtre en février 2020 pour y partager ses avis lecture et sorties culturelles. Depuis, elle est également devenue une (excellente) critique de cinéma et parle régulièrement de cinéma de genre (avec une prédilection pour les films d’horreur) et de cinéma d’auteur.

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