[Critique Spectacle] Fabuleux ! : Quand Dickens rencontre Andersen

Caractéristiques

  • Titre : Fabuleux !
  • Genre : Comédie Musicale
  • Mise en scène : Valentine Roux et François Descraques
  • Avec : Loïc Bartolini, Simon Froget-Legendre, Sarah Sousa, Salomé Talaboulma
  • Durée : 1h30 (dont 15 min pendant l'entrée du public)
  • Note : 7/10

Principalement connu pour avoir créé la web-série à succès et le film Le Visiteur du futur, François Descraques poursuit depuis plusieurs années un parcours artistique éclectique, naviguant entre cinéma, télévision et créations numériques. Avec Fabuleux !, comédie musicale familiale mise en scène aux côtés de Valentine Roux et portée par les compositions de PV Nova, il s’intéresse à la rencontre réelle entre deux géants de la littérature du XIXe siècle : Charles Dickens et Hans Christian Andersen. Le spectacle, destiné aux spectateurs dès six ans, était à l’affiche du Théâtre des Gémeaux parisien jusqu’en juin, avant une tournée cet été au Festival d’Avignon.

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Rencontre au sommet entre rigueur et fantaisie

L’originalité de Fabuleux ! réside dans son point de départ historique. Dès les premières minutes, cependant, le spectacle revendique avec malice sa liberté vis-à-vis des faits réels, annonçant au public qu’il s’agit d’une histoire vraie… « à part ce qui a été inventé » ! Le récit nous transporte ainsi durant l’été 1857, lorsque Hans Christian Andersen rend visite à Charles Dickens. Ce séjour, censé être bref et courtois, se transforme rapidement en véritable épreuve pour l’écrivain anglais, confronté à l’excentricité, aux maladresses et à l’imagination débordante de son hôte. L’arrivée de cet invité encombrant bouleverse progressivement l’équilibre du foyer, notamment à travers sa relation avec Henry, le jeune fils de Dickens. Le livret alterne alors habilement moments humoristiques et passages plus émouvants, tirant pleinement parti du contraste entre les tempéraments des deux auteurs.

Le décor fixe invite le spectateur dans une demeure victorienne cossue, richement meublée et agrémentée de nombreux détails : grande table, guéridons, lustre ou encore tapisseries composent un cadre crédible et bourgeois. Derrière une tenture se dévoile également une chambre dont la bibliothèque se transforme ingénieusement en lit. Les costumes contribuent eux aussi à l’immersion, avec une élégance figée pour la famille Dickens et, à l’inverse, une apparence volontairement extravagante pour Andersen, dont les couleurs vives et la coiffure improbable reflètent la personnalité fantasque. Le spectacle se distingue enfin par l’utilisation inventive des jeux d’ombres et des vidéoprojections. Les grandes toiles blanches suspendues au plafond deviennent tour à tour écran ou décor mouvant, permettant de faire apparaître créatures et personnages issus des contes.

image valentine roux fabuleux
copyright_inanis

Interprètes investis et partition inspirée

La réussite du spectacle repose également sur une distribution solide, dont les personnages sont immédiatement identifiables. Simon Froget-Legendre compose un Andersen aussi exaspérant qu’attachant. D’abord présenté comme un homme envahissant, maladroit et volontiers égocentrique, il révèle peu à peu une sensibilité sincère qui nuance le portrait initial. Son accent étranger, ses difficultés linguistiques et son allure clownesque alimentent une bonne partie de l’humour. Face à lui, Charles Dickens (Loïc Bartolini) apparaît comme son exact opposé : un homme autoritaire, fier de son ascension sociale et persuadé de savoir ce qui est bon pour les siens. La confrontation entre ces deux personnalités aux egos surdimensionnés constitue l’un des moteurs principaux du récit. Sara Sousa se montre très convaincante dans le rôle du jeune Henry, et l’épouse de Dickens, interprétée par Salomé Talaboulma, est sans doute l’un des personnages les plus intéressants de l’intrigue : cantonnée aux obligations domestiques, elle n’en demeure pas moins cultivée, indépendante d’esprit et capable de s’opposer à son mari lorsque la situation l’exige.

D’une durée de 1h30, Fabuleux ! adopte une narration claire et efficace. Après une introduction consacrée à la vie d’Andersen, accompagnée au piano, l’on suit de manière linéaire l’évolution des relations entre les différents protagonistes. La mise en scène privilégie les transitions fluides, souvent soutenues par quelques mesures de piano qui servent de passerelle entre les scènes. La musique occupe donc une place importante, tout comme les chansons, venant interrompre le récit pour mieux l’illustrer. Plusieurs contes célèbres d’Andersen sont ainsi adaptés, à l’image du Vilain Petit Canard ou de La Petite Sirène. D’autres numéros se distinguent par leur originalité, comme la Chanson du dictionnaire, qui présente avec humour les exigences éducatives de Dickens envers son fils, ou encore celle consacrée à L’Empereur nu, particulièrement rythmée et entraînante. Mention spéciale au morceau interprété par la Reine, dont la forme rappée apporte une énergie bienvenue et constitue l’un des moments les plus mémorables du spectacle.

image francois descraques fabuleux
copyright_inanis

Une réflexion touchante sur la famille et l’émancipation

A travers la relation entre Dickens et Henry, le spectacle développe une réflexion touchante sur le poids des attentes parentales. Soucieux de transmettre à son fils une solide culture et de lui éviter les difficultés qu’il a lui-même connues durant son enfance modeste, l’écrivain exerce sur lui une pression constante. L’enfant n’est alors perçu qu’à travers ses résultats et ses connaissances, au détriment de ses aspirations personnelles. Cette domination s’étend également à son épouse, dont les envies et les centres d’intérêt semblent souvent relégués au second plan. Malgré la présence régulière de l’humour, le spectacle n’hésite donc pas à aborder des sujets plus sérieux. Le propos reste accessible aux jeunes spectateurs, même si la densité des dialogues et certaines références littéraires risquent d’échapper aux plus petits.

L’évolution de la famille Dickens demeure toutefois relativement prévisible. Le spectateur comprend rapidement qu’Andersen jouera le rôle de déclencheur dans la remise en question du père de famille. En entraînant Henry à la rencontre des héros de ses contes, l’écrivain lui ouvre progressivement la voie de l’émancipation, lui offrant les outils nécessaires pour s’affranchir des attentes qui pèsent sur lui et construire sa propre identité. Si cette trajectoire narrative est attendue, elle n’empêche pas le spectacle de délivrer un message touchant sur l’importance de préserver l’imaginaire, de respecter le rythme de l’enfance et de permettre à chacun de tracer sa propre voie.

Fabuleux ! propose donc une rencontre réussie entre le patrimoine littéraire et le spectacle musical. Portée par des interprètes investis et un univers visuel séduisant, cette comédie musicale familiale rappelle avec justesse que l’imaginaire et les histoires ont parfois le pouvoir de changer les regards et de rapprocher ceux qui peinent à se comprendre.

Article écrit par

Lorsqu’elle n’enseigne pas l’italien, Lucie Lesourd aime discuter de sa passion pour le cinéma, le théâtre et les comédies musicales. Spécialisée en littérature young adult et grande amatrice de polars et thrillers, elle rejoint Culturellement Vôtre en février 2020 pour y partager ses avis lecture et sorties culturelles. Depuis, elle est également devenue une (excellente) critique de cinéma et parle régulièrement de cinéma de genre (avec une prédilection pour les films d’horreur) et de cinéma d’auteur.

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