Caractéristiques
- Titre : Fjord
- Réalisateur(s) : Cristian Mungiu
- Scénariste(s) : Cristian Mungiu
- Avec : Sebastian Stan, Renate Reinsve, Lisa Carlehed, Ellen Dorrit Petersen, Lisa Loven Kongsli...
- Distributeur : Le Pacte
- Genre : Drame
- Pays : Roumanie, France, Norvège, Danemark, Finlande, Suède
- Durée : 146 minutes
- Date de sortie : 19 aout 2026
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- Note du critique : 8/10 par 1 critique
Récompensé par la Palme d’or au Festival de Cannes 2026, Fjord est le sixième long métrage de Cristian Mungiu, et son premier film tourné en langue étrangère, en anglais et en norvégien. Une nouvelle étape pour le réalisateur roumain qui avait déjà remporté la Palme d’or en 2007 avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours et le prix de la mise en scène en 2016 pour Baccalauréat. Dans Fjord, Cristian Mungiu s’intéresse une nouvelle fois aux tensions qui traversent nos sociétés, à travers le destin d’une famille confrontée à un système qui prétend savoir ce qui est le mieux pour ses enfants.
Famille déracinée dans un écrin glacé
Les Gheorghiu, famille roumano-norvégienne fraîchement arrivée de Bucarest, s’installent dans un village au bout d’un fjord. Très pieux, Mihai et Lisbet élèvent leurs enfants selon des principes religieux stricts et font la connaissance de leurs nouveaux voisins, les Halberg. La découverte de ce nouvel environnement et les premières rencontres semblent paisibles, pourtant, quelques tensions apparaissent rapidement entre les enfants. Noora, la fille des Halberg, entraîne Elia et Emmanuel, les aînés Gheorghiu, dans des jeux parfois dangereux et certaines rivalités naissent à l’école. Les scènes de lutte pendant les cours de sport participent notamment à cette atmosphère de violence sous-jacente. Lorsque le corps enseignant découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, les soupçons se portent immédiatement sur ses parents et sur l’éducation traditionnelle qu’ils donnent à leurs enfants.
Cristian Mungiu installe cette histoire dans un décor d’une beauté saisissante. Le magnifique plan d’ouverture sur le fjord, les reflets de l’eau, les montagnes noyées dans le brouillard et les paysages enneigés composent une palette dominée par les blancs et les bleus. Cette esthétique glaciale tranche avec la chaleur du foyer des Gheorghiu. Les cadres resserrés autour des membres de la famille traduisent en effet leur proximité et donnent à leur maison des allures de cocon, avant que celui-ci ne devienne progressivement un espace sous surveillance. Le réalisateur joue ainsi régulièrement sur les contrastes, à l’image de la fête d’anniversaire de Noora qui se superpose dans un montage alterné habile à une scène de prière silencieuse dans la chambre d’Elia. Dans ce village où tout le monde semble se connaître, ces différences vont progressivement mettre à mal la sympathie de façade de la communauté.

Du soupçon à l’engrenage judiciaire
Dès lors que les Gheorghiu sont suspectés de violence, Fjord change progressivement de nature. L’étude de mœurs laisse place à une enquête froide dans laquelle la bureaucratie prend le pas sur l’humain. Les enfants leur sont brutalement enlevés et les visites encadrées, les interrogatoires et les cours de parentalité enferment les parents dans un cercle infernal de procédures. La barrière de la langue ajoute une nouvelle difficulté : Elia et Emmanuel ont-ils réellement compris les questions qui leur étaient posées ? Leurs réponses ont-elles été correctement interprétées ? La parole des enfants, pourtant au cœur de l’affaire, est finalement occultée. Ils disparaissent même presque totalement du récit une fois séparés de leur famille. Mungiu met ainsi en évidence une forme d’ingérence qui fonctionne dans les deux sens : les institutions s’immiscent dans la vie familiale, tandis que les parents prennent, eux aussi, toutes les décisions sans jamais consulter leurs enfants.
La direction d’acteurs, particulièrement maîtrisée, participe en grande partie de la réussite du film. Renate Reinsve compose une Lisbet douce et rassurante, tout en retenue, et Sebastian Stan évolue lui aussi dans un registre très sobre, assez différent de ses interprétations habituelles. La suite du casting n’est pas en reste, qu’il s’agisse des adultes – notamment des Halberg qui ne jouent pas vraiment franc jeu et n’hésitent pas à juger les méthodes éducatives des Gheorghiu, alors qu’ils rencontrent eux-mêmes des difficultés avec leur fille – ou des enfants, même si les jeunes Gheorghiu paraissent presque trop lisses pour sembler totalement réels. Le spectateur accède très peu à leurs émotions et à leur personnalité, ce qui peut être ressenti comme un manque ou comme une manière pour le réalisateur de servir son propos : ces enfants sont précisément ce que les adultes attendent qu’ils soient, des enfants modèles, obéissants et bien élevés. À force de vouloir les conformer à leurs propres attentes, chacun semble finalement oublier de s’intéresser à ce qu’ils pensent et à ce qu’ils ressentent réellement.

Dissection d’une société polarisée
À travers le destin des Gheorghiu, Mungiu dépasse rapidement le thème de la maltraitance pour mettre en scène un véritable conflit culturel. D’un côté, une famille roumaine pieuse, attachée à des valeurs conservatrices et à une éducation stricte ; de l’autre, une société norvégienne qui se veut progressiste et protectrice. La crainte du prosélytisme, les différences religieuses et les modes d’éducation deviennent peu à peu des motifs de suspicion. La question n’est alors plus seulement de savoir si les enfants sont victimes de violences, mais si leurs parents les élèvent de la « bonne » manière. Le drapeau norvégien flottant à la fenêtre lors de la visite de l’Aide à l’enfance prend ainsi une dimension symbolique : il rappelle le cadre auquel la famille doit désormais se conformer. Sans tomber dans une dénonciation simpliste de la société norvégienne, Mungiu montre la xénophobie qui peut se dissimuler derrière la volonté de protéger. Car les voisins, comme les représentants de l’institution, semblent davantage juger une religion, des valeurs et un mode de vie différents qu’ils ne cherchent réellement à établir une situation de violence. Une société qui impose ses valeurs, même lorsqu’elles se veulent progressistes, ne devient-elle pas alors une forme de danger ?
C’est justement parce qu’il refuse de répondre à cette question que le film se révèle particulièrement intéressant. Cristian Mungiu oppose deux camps convaincus d’avoir raison et persuadés d’agir pour le bien des enfants. Aucun n’est pourtant totalement innocent. Même si le récit adopte principalement le point de vue de la famille roumaine, celle-ci n’est jamais idéalisée et le réalisateur interroge réellement la frontière entre éducation et maltraitance. Une fessée constitue-t-elle nécessairement une violence physique ? Et cette violence est-elle plus ou moins brutale et traumatisante que l’arrachement d’un enfant à ses parents ? Quelques répliques peuvent d’ailleurs faire grincer des dents le spectateur face à l’injustice de certaines situations. Pourtant, Mungiu ne tranche jamais, préférant laisser le spectateur se débattre avec ses propres certitudes.
Avec Fjord, Cristian Mungiu signe un film aussi maîtrisé dans sa mise en scène que puissant dans les questions qu’il soulève. Entre drame familial, procès glaçant et réflexion sur la polarisation de nos sociétés, le réalisateur propose une réflexion inconfortable, d’autant plus universelle qu’elle ne fournit aucune réponse toute faite. Une Palme d’or aussi troublante que profondément humaine.
Fjord est un drame d’une grande maîtrise, aussi rigoureux que bouleversant, porté par une mise en scène d’une remarquable précision, d’excellents acteurs et une réflexion nuancée sur la famille, la culpabilité et le regard de la société. Une œuvre exigeante, mais profondément marquante, qui confirme une nouvelle fois le talent de son réalisateur.
